Mahamadou Diagayété, un Malien vivant en Allemagne décrypte la question des réfugiés

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Mahamadou-DiagayeteMahamadou Diagayété, 65 ans, est Malien, originaire de Sofara, dans la région de Mopti. En 1970, il part étudier en Allemagne, où il vit encore, près de Koblenz. Diplômé en agronomie, nutrition animale, il acquiert une expertise dans ce domaine pour participer depuis l’Europe au développement de son pays d’origine. Il assure plusieurs missions en Afrique et plus particulièrement au Mali, dont une de deux ans à Niono. Il s’est ensuite réorienté sur l’informatique et le management de projets. Depuis des années, il est chargé de la gestion de projets dans le domaine des services informatiques. Nous nous sommes entretenus avec lui pour décrypter la question des réfugiés arrivant en Allemagne.

Qui étaient les gens d’origine étrangère vivant en Allemagne avant l’arrivée actuelle des réfugiés ?

Les chiffres officiels disent que fin décembre 2014, l y avait environ 8 millions de personnes originaires d’ailleurs. Les plus nombreux sont les Turcs. On estime leur nombre à environ 1,5 million. Les autres communautés sont, dans l’ordre décroissant, originaires de Pologne,  d’Italie, d’ex-Yougoslavie, de Grèce, etc. Proportionnellement, il y a très peu de gens venant d’Afrique sub-saharienne. Ils sont en grande majorité Ghanéens (27 000), Erythréens (26 000), Camerounais (18 000), Somaliens (16 000) et Ethiopiens (12 000).

Dans quelles branches d’activités les retrouve-t-on ?

Partout en Allemagne, les Turcs et les Italiens sont très présents dans le domaine de la restauration. Depuis 10 ans, on observe une évolution croissante. On retrouve maintenant la jeune génération dans les services publics. Récemment, les entreprises privées ont adopté une politique de multiculturisation de leur personnel. Mais les éléments déterminants pour l’embauche demeurent les qualifications professionnelle et linguistique, ainsi que le degré d’intégration culturelle.

Quelle est la qualité des relations de toutes ces communautés d’origine étrangère entre elles, et avec les Allemands occidentaux ?

Beaucoup de ces communautés ont des «organisations de masse», plus basées sur la culture commune que sur l’idéologie politique. Les Turcs sont les plus puissants. Ils se retrouvent autour de leur identité culturelle. Ils aident à l’intégration sociale et professionnelle de leurs gens. Les Subsahariens sont organisés par pays d’origine. Les relations entre les différentes communautés et les Allemands occidentaux sont harmonieuses dans l’ensemble. De par leur héritage historique, l’ensemble des Allemands est très auto-critique. Ils veillent à éviter la stigmatisation culturelle. La Politique générale du pays ne cesse d’encourager les citoyens à l’ouverture aux autres. Evidemment, cela n’empêche pas les extrémismes politique, religieux ou culturel, mais ils sont très minoritaires. Les médias et les Politiques se positionnent toujours clairement pour les  contrecarrer vite et efficacement.

Fin août 2015, la Chancelière Angela Merkel a incarné l’Allemagne, terre d’accueil des réfugiés. Le monde entier a vu les Allemands ouvrir les bras à ces gens fuyant l’horreur chez eux.  Comment peut-on expliquer un tel élan de solidarité ?

C’est la tête qui détermine l’état du poisson. Dans les années 90, puisque l’Allemagne limitait l’afflux des réfugiés, les incidents graves étaient nombreux à l’égard des étrangers et les autorités ne réagissaient pas fermement. Aujourd’hui, la politique de l’Allemagne a radicalement changé, donc les comportements citoyens aussi. À Munich, en Bavière qui est l’un des 16 Länder (Etats fédérés), le parti politique dominant est clairement de droite. Les autorités ont simplement demandé à ce que l’accueil se fasse dans l’ordre. Les Länder suivent la politique fédérale. Par contre, ils ont rappelé que, selon ses prérogatives définies, la Chancelière se devait de consulter suffisamment les représentants des Länder avant de décider quoique ce soit concernant les réfugiés. Il faut souligner que chaque État fédéré (Land)  a une grande autonomie, y compris et précisément financière, et que l’Etat fédéral n’a pas le droit d’intervenir dans certains domaines. Ce sont les Länder et les communes qui ont la charge de s’occuper des réfugiés dans leurs territoires respectifs. À l’issue de la dernière rencontre entre la Chancelière et les Premiers ministres des Länder, l’État fédéral a décidé de prendre en charge 140 000 places pour les réfugiés.  On s’attend officiellement à 800 000 nouveaux arrivants qui s’ajouteront à ceux de la vague en cours.

C’est ce qui explique qu’Angela Merkel a rebroussé chemin la semaine dernière, n’est-ce pas ?

Effectivement, elle est allée trop vite. Elle n’aurait eu le pouvoir de déclarer l’Allemagne, terre d’accueil, qu’après avoir consulté les Länder. Pratiquement tous les Allemands reconnaissent le droit des réfugiés à être accueillis, mais les Länder ont des capacités financières différentes. Donc l’accueil doit être organisé et réparti en conséquence entre les Etats fédérés. Par exemple, d’après certaines sources, la Bavière devra débourser environ 10 milliards d’euros pour s’occuper correctement des réfugiés déjà arrivés sur son territoire. Il est facile de comprendre que les autorités locales auraient du être consultées avant, car elles doivent rendre des comptes aux citoyens qui s’inquiètent de voir certains services publics diminuer. Les partis politiques de droite comme de gauche reconnaissent le droit fondamental des êtres humains à être accueillis, mais cela ne veut pas dire que tous les demandeurs d’asile obtiendront le statut officiel de réfugié. Les dossiers seront étudiés au cas par cas. De fin août à aujourd’hui, 63 000 personnes sont entrées en Allemagne, principalement en Bavière et en Rhénanie Westphalie. Aujourd’hui, tout le monde souhaite que l’intégration se passe au mieux. Outre la mise en place des structures officielles, ce sont souvent les citoyens eux-mêmes qui agissent bénévolement. Ils accompagnent les réfugiés dans leurs premières démarches, et les initient aux exigences de rigueur si caractéristique de la culture professionnelle allemande. Des professeurs leur enseignent l’allemand. Les choses se mettent en place progressivement.

Quelles sont les craintes qu’une arrivée massive d’étrangers peut engendrer ?

On peut comprendre que certains citoyens demandent une vigilance accrue pour que cette arrivée ne remette pas en question la sécurité dans le pays. Ils craignent que, parmi tous ces réfugiés, il y ait quelques fanatiques venus d’Irak, de Syrie ou d’ailleurs. Les gens veulent que la loi soit respectée. Quand les réfugiés arrivent avec des enfants, il faut vérifier que ces enfants sont bien les leurs. En Allemagne la polygamie est interdite, et on ne peut pas donner la responsabilité civile d’enfants à une femme sous prétexte qu’ils sont les enfants d’une co-épouse. Si un homme arrive avec plusieurs femmes, on peut difficilement accepter le rassemblement familial. Ce n’est pas un rejet culturel des gens, c’est juste que, quand l’Etat octroie des papiers, il ne peut le faire que dans le cadre de la loi allemande. Personne ne demande aux réfugiés de renoncer à leur culture, mais ils doivent s’adapter à la société qui les accueille. La première chose à faire est d’apprendre la langue, car la maîtriser augmente les chances de trouver un emploi.  Mais ça, c’est valable pour tous les étrangers, pas seulement pour les réfugiés actuels.

Quel impact cette arrivée de réfugiés peut-elle avoir sur l’accueil habituellement réservé aux «migrants économiques» ?

Les réfugiés qui fuient la guerre sont prioritaires sur ceux qui fuient pour des raisons exclusivement politiques, et évidemment sur ceux qui fuient la pauvreté. Mais les demandeurs d’asile politique bénéficient aussi de la loi internationale. Ce sont donc les réfugiés économiques, principalement en provenance des Balkans, d’Afrique de l’Ouest et centrale, qui risquent de pâtir des arrivées actuelles. Pour éviter les frustrations, il faut que l’Allemagne, comme toute l’Europe d’ailleurs, fixe des normes d’accès à son territoire, pour permettre à ceux qui fuient la pauvreté aussi de réussir leur exil.

Je vous laisse conclure

Je souhaite bien sûr qu’en Allemagne comme à l’Union européenne, les discussions sur la répartition des réfugiés aboutissent à des mesures équitables. Mais je voudrais que les dirigeants du monde aient le courage de reconnaître qui est à l’origine des guerres qui poussent ces réfugiés à fuir aujourd’hui. Tout le monde a la mémoire des premières interventions en Irak, en Libye, en Syrie, mais les décideurs ne l’avouent pas. S’ils reconnaissaient officiellement leurs responsabilités dans la situation actuelle, cela apaiserait bien des cœurs.

Françoise WASSERVOGEL

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1 commentaire

  1. « …Mahamadou Diagayété, un Malien vivant en Allemagne décrypte la question des réfugiés… »
    REPORTER

    Ce n’est point jamais anodin de savoir quelque chose sur la situation des refugiés en Europe et particulièrement en Allemagne, cela aura été encore beaucoup plus intéressant pour les Maliens si l’auteur en tant que Malien, depuis longtemps en Allemagne, nous parle plutôt de la situation de nos compatriotes vivant là-bas ou de nos refugiés encore stationnés à la « Darfurinne » en Mauritanie, Niger, Algérie. Parce que la politique intérieure allemande n’a vraiment aucun intérêt pour les Maliens qui n’y comprennent rien d’ailleurs de son fonctionnement fédéral de rapport « Bund » et « Länder »

    – Quels types de rapports existent-ils entre nos compatriotes et nos autorités sur place, concernant par exemple les demandes de passeport, les conflits avec les autorités allemandes… ?
    – Les rapports entre Maliens entre eux et avec d’autres communautés ?
    – Les Conditions de nos étudiants, travailleurs avec ou sans papiers ?
    – Quelle est la participation de la diaspora à la régulation de ces questions?…On ne pourra pas nous dire le contraire qu’il n’y a pas des problèmes de ce genre concernant nos compatriotes !

    S’il ya quelque chose à retenir de l’article, ce ne sera que l’appel fait à la conclusion. C’est le cœur du sujet…Une des solutions à ce flux est donc à long termes :

    1- Que l’Allemagne cesse de livrer à l’Arabie Saoudite des armes destinées à massacrer plus tard les innocents yéménites, du Bahreïn ou acheminer vers ISIS…

    2- Que l’Allemagne cesse de livrer des armes aux Kurdes qui s’attaqueront plus tard aux Turcs. Etant donné qu’il y a des millions de Kurdes repartis entre ces 3 pays (Turquie, Irak, Syrie), il est évident que les affrontements ne conduiront qu’à la fuite massive des populations qui faudra accueillir quelque part…

    3- Ce n’est pas sûr que le pathos que l’occident ressent par le flux, l’instrumentalisation d’image, soient partagés par nombres d’ Africains, c’est plutôt l’effet contraire, quand tout le monde sait que nombres d’enfants africains sont déjà dans le ventre de la Méditerranée sans que cela ne fasse des émois, ne choque…que des Africains campent depuis des années aux berges de la Méditerranée sans aucun espoir d’avancer ou de reculer…et surtout lorsqu’il s’avère que le père d’Aylan était lui-même le conducteur ayant livré sa famille à la mort, que cette traversée de migrant était devenue son métier entre Bodrun (Turquie) et Klos (Grèce) distant de 5 km, après que sa demande d’asile fut refusée par le Canada un an auparavant. …
    Que Merkel décide seule d’accueillir tout le monde et d’un coup ne peut résulter que d’une politique concertée en amont dans les coulisses de la chancellerie, indépendamment de toute opposition « Bund » et « Länder ». Techniquement, c’est un va-et vient entre l’autonomie des »Länder » dans l’exécution de leurs propres lois en conformité avec la loi Fédérale. En Allemagne le pouvoir législatif relève de la compétence des Länder aussi longtemps que cette compétence n’est pas assignée préalablement au « Bund » par la loi fondamentale, cf. 70 I ff GG. Dès qu’elles diffèrent de la loi Fédérale, les lois des Länder seront prises en considération par la loi Fédérale après passage en tamise au « Bundesrat » (Art.83-87 ff GG). Et il faut aussi rappeler qu’en matière de défense, de sécurité, maintien de l’unité juridique et économique, seule la loi fédérale a priorité !

    – Que Merkel décide seule d’accueillir tout le monde relève plutôt d’un souci de relever le défi de la vieillesse de la société allemande. Qui payera les retraites de tous ces hommes politiciens dans 20 ans ?

    -La décision de Merkel relève aussi du pragmatisme qui répond aux exigences des chefs d’entreprises et firmes allemands qui ont cruellement besoin de la main d’œuvre pour garantir leur existence…

    – La décision de Merkel est enfin la continuité d’une politique, c’est-à-dire après l’épuisement de l’Agenda de Schröder, l’Allemagne a besoin de mettre sur pied un nouveau programme sur les années à venir et l’intégration (choisie ou de masse) passe par là, puisque l’expérience turque ayant échoué, une nouvelle opportunité s’annonce avec ce nouveau flux ! Celle dite choisie est déjà fonctionnelle dans ce pays avec l’emploi de jeunes dentistes, médecins Bulgares, Roumains, Serbes, de Russes…de Camerounais, de Ghanaens, et autres anglophones africains dans les filières techniques, bâtiments et constructions !

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