Ebola : après Pasteur, psychose à l’hôpital Gabriel Touré «Nous avons plus confiance en l’OMS qu’en notre propre ministère»

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Dr. Chaka Traoré est médecin généraliste à Bamako. Dans l’entretien qui suit, il nous parle de ce qui s’est passé à la clinique Pasteur au sujet de la fièvre à virus Ebola, de la psychose à l’Hôpital Gabriel Touré, de la précarité dans laquelle les médecins maliens travaillent et de l’apport inestimable de l’OMS.

Ebola : après Pasteur, psychose à l’hôpital Gabriel Touré  «Nous avons plus confiance en l’OMS qu’en notre propre ministère»
Dr. ChaKa Doumbia

Le Reporter : Dr. Traoré, plusieurs personnes sont récemment décédées, foudroyées par Ebola. Quel impact sur le moral des Maliens ?

Dr. Chaka Traoré : Oui, la mort de l’infirmier et du Dr. Diomandé a fortement attristé les Maliens et surtout le monde médical. Les personnels  de santé ont pris conscience du fort risque d’être eux-mêmes contaminés. Cela fera bientôt un an que 3 pays voisins se battent contre Ebola qui y a provoqué largement plus de 5000 morts. Fin octobre, une fillette décédait à Kayes. Et pourtant, aucune mesure gouvernementale visible sur le terrain n’a été prise au Mali. Ni avant, ni après. Nous avons entendu quelques déclarations, comme d’habitude, mais nous n’avons rien vu venir. Donc, les Maliens ont le sentiment d’avoir été trahis.

Aucune mesure ? Même en milieu médical ?

Effectivement. Vous savez, notre mission, nous professionnels de santé, est de soigner et de sauver les patients. Nous faisons de longues études pour connaître les pathologies, maîtriser les appareils et fournir les soins adéquats. Nous apprenons aussi à nous protéger nous-mêmes pour rester en vie afin de pouvoir sauver nos patients. Au Mali, nous ne sommes absolument pas dans notre réalité professionnelle en ce qui concerne Ebola. Nous n’avons reçu aucune formation spécifique à la fièvre, nous n’avons pas le matériel idoine pour prendre soin des patients et nous protéger de la contamination. Nous manquons même de gants et de bavettes médicales. Ce qui a eu lieu à la clinique Pasteur a provoqué la psychose à Gabriel Touré et ailleurs. C’est le sous-équipement chronique de tout notre système public de santé, mais aussi les défaillances de nos autorités, en termes de formation des personnels sanitaires et de surveillance drastique à la frontière guinéenne, qui ont fait le lit de la propagation de la fièvre.

Vous savez, nous avons plus confiance en l’Organisation mondiale de la santé (Oms) qu’en notre propre ministère. D’ailleurs, c’est l’Oms-Guinée qui a rendu public le cas Pasteur, personne d’autre. Ils nous fournissent également l’assistance technique pour les prélèvements et les analyses de sang, en collaboration avec le SEREFO, le Centre de recherche et de formation sur le VIH/Sida et la tuberculose, qui est, lui-même, en partenariat avec l’Institut des maladies infectieuses et allergiques des États-Unis. Sans eux tous, j’ignore où en serait le Mali.

Quels changements peut-on constater à Gabriel Touré depuis le cas Pasteur ? 

Des mesures ont été mises en place pour prendre la température de tous les personnels de santé et patients qui entrent dans l’hôpital et pour faire laver les mains à chacun. Cependant, on constate qu’au cours de la journée, la vigilance diminue. Si une personne a plus de 38° de température, elle est prise en charge selon un protocole bien établi. Elle est mise à l’écart. Pour le moment, à ma connaissance, il n’y a que le Centre national d’appui à la lutte contre la maladie (Cnam) qui bénéficie de chambres d’isolement. Et je n’ai vu aucune combinaison de protection totale à l’hôpital Gabriel Touré.

Quelles améliorations récentes avez-vous constatées en ville ?

En tout début d’année scolaire, des manuels ont été distribués aux enseignants pour qu’ils consacrent la première leçon à Ebola. Il n’y a plus rien eu ensuite. Dans mon quartier, en Commune II du District de Bamako, c’est seulement le mercredi 19 novembre 2014, donc après Pasteur, que dans le cadre de l’Initiative Ebola du ministère de la Santé, une formation a été donnée aux professeurs chargés d’enseigner la biologie dans les écoles fondamentales. Ils ont été informés sur le virus, les modes de contamination et les mesures de prévention.

D’autre part, suite à une demande gouvernementale extrêmement récente, les religieux ont commencé une campagne de sensibilisation dans les lieux de culte. Le vendredi 21 novembre, à côté de chez moi, de l’eau et du savon ont été mis à disposition devant les mosquées, spécifiquement pour le lavage des mains. C’est bien, car c’est le mode de prévention le plus efficace pour combattre ce virus très volatile.

Nous n’allons pas revenir sur ce qui aurait dû être fait, il est trop tard. Vous êtes médecin, dites-nous quelles mesures sont nécessaires pour endiguer l’épidémie.

La première chose que l’Etat doit fournir, immédiatement et sur tout le territoire, ce sont des distributeurs d’eau et du savon, en quantité suffisante, dans tous les lieux d’enseignement public. C’est un matériel simple, peu onéreux, mais très efficace. Quand les enfants auront acquis ce réflexe et compris pourquoi ils le font, tout le Mali le fera. Je suis scandalisé de savoir que cette mesure a été mise en place dans les ministères tout de suite et que rien n’a encore été fait en milieu scolaire. Les fonctionnaires sont-ils plus importants que nos enfants ?

Parallèlement aux mesures de prévention dans les écoles, il faut que tous les professionnels de santé reçoivent vite une formation spécifique à la lutte contre Ebola. Nous devons être tenus au courant de tout ce qui concerne l’évolution de l’épidémie. Nous devons être en mesure de mieux accompagner un patient qui se présente avec une poussée de fièvre. Vous savez, Ebola provoque, au début, les mêmes symptômes que le paludisme ou la fièvre typhoïde, pathologies très fréquentes chez nous. Donc, il peut y avoir confusion.

Nous devons recevoir les matériels spécifiques. Tout le monde a vu des reportages montrant les immenses précautions prises par des organisations comme Médecins du Monde pour protéger les personnels. Et pourtant, certains ont été contaminés. Pourquoi en vouloir alors aux médicaux maliens qui paniquent quand ils sont laissés mains nues face à cette fièvre hémorragique meurtrière ? La psychose retombera si on nous permet d’exercer notre métier sereinement.

Un mot de conclusion, Dr. Traoré ?

Ce virus voyage vite. L’état de grâce est terminé. Il est venu jusqu’à nous par manque catastrophique d’anticipation et de perspective de la part de nos autorités. Pour pallier ce qu’on peut appeler incompétence, le seul espoir que je puisse exprimer, est que les organisations internationales continuent d’accompagner le Mali dans cette question de santé publique. Elles doivent accroître leur assistance au Mali dans la coordination des actions de prévention de la contagion, de surveillance soutenue des cas suspects et de prise en charge des patients contaminés. La tâche est rude, mais c’est la vie de centaines de Maliennes et Maliens qui est en jeu. Cela ne suffira pas. C’est aussi à chacune et à chacun de se sentir responsable de l’avenir sanitaire du Mali. C’est ensemble que ça va aller.

Françoise WASSERVOGEL

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3 COMMENTAIRES

  1. évidemment nous faisons plus confiance à l’OMS qu’ à notre ministère qui a été incapable de nous édifier sur le cas de la clinique pasteur qu’après un communiqué de l’OMS. Comment peut -on faire confiance à nos autorités à nos journalistes qui ne détiennent pas les vraies informations. comment qu’il faut comprendre que nous sommes toujours informés par l’extérieur du pays des sujets nous concernant. c’est regrettable

  2. quel courage, ça change des faux remerciements hypocrites à longueur de journée. Quand nos vies sont en danger, comment garder le silence et se laisser mourir. Bravo docteur

  3. Je vous remercie Docteur Doumbia pour vos excellentes reponses!!!!
    GOD BLESS AND PROTECT MALI!

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