Décryptage : La démocratie malienne, la grande tromperie ?

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Yérèwolo (membres du Conseil royal), Buguridala (géomanciens), Mori (marabouts), griots, etc., constituaient des leviers de gouvernance des rois (Coulibaly/Diarra) de Ségou, comme le dépeint si bien Maryse Condé, dans son roman, Ségou, la terre en miettes. Dans le royaume Bambara de Ségou, le pouvoir s’exerçait suivant une alchimie de tradition, de modernité, de conventions sociales et de stratégies de gestion sociopolitique.

Cet art de gouverner grâce à un système politique hybride ne peut-il pas être une source d’inspiration pour sortir le Mali de cette crise et renforcer l’Etat ?

Certes, le contexte du royaume Bambara de Ségou entre le 18eme et le 19eme siècle est différent de celui du Mali d’aujourd’hui. Ce sont en général les Tondjon, les serviteurs du ton (association) qui portent au pouvoir un roi et assoient son autorité. Aujourd’hui, au Mali c’est le peuple qui vote pour l’élection d’un président de la République. Le Tondjon est donc comparable au peuple. Dans ce cadre, rien ne nous empêche de nous en inspirer, car on retrouve les mêmes formes d’organisation sociale, politique et religieuse. Le Mali d’aujourd’hui est dans la même configuration. Le M5-RFP, comme tant d’autres regroupements associatifs ou politiques, illustre bien ce mélange de religion, tradition, et modernité. Cette mixité peut être un atout à condition de promouvoir un Mali ouvert, laïc, républicain, multiculturel, riche de son histoire et faisant place à des contre-pouvoirs de différents niveaux (religieux, social, politique…). C’est une des difficultés pour construire une démocratie à la malienne : il faut composer avec la diversité tout en unifiant le pays autour des mêmes intérêts. Malheureusement, les politiques actuels n’en n’ont cure.

On constatera que la sensibilité des politiques maliens aux problèmes d’accès à la santé ou à l’emploi, aux problèmes de liberté et de souveraineté se mélangent avec leur impatience à intégrer un gouvernement alors même qu’ils sont en désaccord avec la vision politique de l’exécutif. La raison : les angoisses financières indicibles (prix des condiments, scolarité des enfants) l’emportent sur les convictions politiques si tant est qu’elles existent véritablement. Tragique et contradictoire ! Je dis tragique dans le sens où les politiciens maliens peinent à affronter leurs contradictions. Ils ne refusent pas de se laisser mouiller la bouche (Dâ Gnigui en Bambara), se faire corrompre ou corrompre. Seuls Alpha Oumar Konaré, premier Président du Mali démocratique, et Zoumana Sacko, ancien Premier ministre, restent les rares hommes politiques maliens à se soustraire de ces contradictions.

Aujourd’hui, le Mouvement du 5 juin Rassemblement des Forces Patriotiques (M5-RFP) et la Convergence des Forces Républicaines (CFR) accumulent les arguments, parfaitement logiques, pour défendre leur option politique en vue de garder ou d’exercer le pouvoir. Mais au fond, ils défendent tous leurs places dans la société. Et croire que l’on agit contre la manipulation d’une partie de la population, ou contre une autre en dénonçant la mauvaise gouvernance, c’est ignorer un fait : le rejet des politiciens par la société à cause de leur incapacité à innover et à être efficaces. Par exemple, à Bamako, très souvent des lois sont votées sans que les premiers concernés (populations, collectivités) ne voient concrètement leur l’impact. C’est le cas de l’article 39 à propos de la majoration des rémunérations des enseignants. Ce n’est qu’après deux ans et demi, après le vote de la loi n°2018-007 du 16 janvier 2018, que le président IBK accorde en juin 2020 son application à la suite des manifestations organisées par le M5-RFP. Des lois belles sur le papier, mais irréalisables sur le terrain.

En plus de la trentaine de parlementaires recalés par la Cour constitutionnelle, un des détonateurs de la crise politique actuelle, le rejet des politiciens est lié au fossé entre l’élite dirigeante et le reste de la population. Peu de parlementaires ou d’hommes politiques posent d’actes concrets visibles pour la formation ou le soutien des projets de jeunes sans esprit clientéliste. Le pire, dans certains cas, le contact avec les populations est coupé. On retrouve également ce fossé entre le monde rural et l’urbain. Or, l’ancrage démocratique ne se fait pas à coup de discours populistes mais plutôt par des actions concrètes sur le terrain. C’est tout ce que demande le peuple (le Tondjon) malien. Une des conditions pour que la démocratie au Mali cesse d’être une grande tromperie.

Sur un tout autre plan, la crise politique actuelle mobilise différents acteurs dont la Cédéao, (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest). Du 15 au 18 juillet 2020, une délégation de la Cédéao, conduite par Goodluck Jonathan (ancien Président de la République fédérale du Nigéria) s’est rendue à Bamako pour tenter de ramener les différents protagonistes à la raison. Certes, un accord n’a pas été trouvé entre le M5-RFP et la CFR de la majorité présidentielle, mais la mission de la Cédéao a eu le mérite d’apaiser les tensions. Elle a aussi jeté les jalons du déplacement le 23 juillet 2020 à Bamako de cinq chefs d’Etat ouest-africains : l’Ivoirien Alassane Dramane Ouattara, le Sénégalais Macky Sall, le Ghanéen Nana Akufo-Ado, le Nigérien Mahamadou Issoufou (président en exercice de la Cédéao) et le Nigérian Muhammadu Buhari. Parallèlement, la fête de Tabaski aidant, le M5-RFP a décidé d’une trêve de dix jours. Ses activités de désobéissance civile, exigeant la démission du président IBK, ont repris depuis le 11 août 2020 avec l’occupation de la Place de l’Indépendance. Le fait religieux ne reste toutefois jamais loin et il faut en avoir conscience et le traiter.

Espérons que le travail de médiation de Goodluck Jonathan, sous l’égide de la Cédéao, sache aussi mobiliser les leviers de gouvernance traditionnelle pour nous sortir de cette situation intolérable et insupportable (victimes des 10 et 11 juillet 2020). Car il y va de la stabilité de nos voisins immédiats et de la lutte contre le narcoterrorisme (Amara : 2019). Par exemple, le président Alassane Dramane Ouattara de la Côte d’Ivoire fait déjà face à des remous sociaux à cause de sa candidature pour un troisième mandat à l’élection présidentielle de l’automne prochain. Sans oublier, le massacre des citoyens nigériens et français à Kouré dans la région de Tillabéri (Niger).

Mohamed AMARA

Sociologue

Marchands d’angoisse, le Mali tel qu’il est tel qu’il pourrait être.

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