COMMANDANT", Amateur d'Argent Facile"

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    Un faux uniforme, de faux galons d’officier, un vrai mais modeste passé sous les drapeaux et un véritable bagout : voilà assez pour faire illusion
    Bamako est en ébullition en cette veille des fêtes. Surtout que cette année, le hasard du calendrier a organisé un télescopage entre le Nouvel an et la Tabaski. Les besoins s’en trouvent multipliés et poussent hommes et femmes à frapper à toutes les portes. Même ceux qui n’ont pas les moyens, aspirent à passer de la plus belle manière la Tabaski et la nuit de la Saint Sylvestre.

    La frénésie des achats s’est emparée de tout le monde. C’est pourquoi les commerçants réalisent une grande partie de leur chiffre d’affaires pendant cette période. Les enfants et les femmes sont ceux qui tiennent le plus à célébrer l’événement dans des habits neufs. En plus des fringues, les mômes attendent avec impatience le mouton de sacrifice. Pour certaines femmes, c’est l’occasion de faire des jalouses parmi leurs sœurs aux revenus modestes en les narguant avec leurs encens et leurs parures hors de prix.

    Dans les préparatifs de l’événement, les malfrats ne chôment pas. Leur imagination prospecte dans tous les sens. Ils lâchent la bride à leur capacité de nuisance et imaginent les coups à perpétrer pour se saper, vêtir la petite amie et réussir la plus belle des nuits de réveillon. Les honnêtes gens estiment qu’une nouvelle année doit commencer de façon propre, en ne consommant que ce que l’on a gagné à la sueur de son front. Ces scrupules, par contre, n’étouffent guère les délinquants. Ils s’accommodent des situations les plus tortueuses et en tirent même profit. Pourvu que la fête soit belle.

    RADIE DES RANGS : Chaka Ballo est un délinquant qui sait exploiter toutes les situations, y compris de son homonymie avec un officier supérieur du camp para de Djicoroni. Soldat dans l’armée nationale, il a été radié pour son comportement peu compatible avec les règles de la discipline militaire. Pendant l’époque où il était sous les drapeaux, il se faisait appeler "commandant" et était plus connu sous ce sobriquet que sous son nom de baptême. Après avoir commis une faute lourde qui a entraîné sa radiation des rangs de l’armée nationale, "commandant" a galéré dans la capitale et dans certaines villes de l’intérieur.

    A Bamako où tous ses camarades connaissaient sa situation de chômeur, l’homme évitait de commettre des actes répréhensibles. Par contre, à l’intérieur, Chaka s’est attaché à cacher aux siens et à ses nouvelles connaissances, son retour forcé à la vie civile. Il continuait de porter non seulement l’uniforme mais aussi des galons d’officier supérieur de l’armée acquis on ne sait trop comment. Il exhibait ses galons pour demander des "services" dans les postes de gendarmerie. Et n’hésitait pas, contre rétribution, à intervenir auprès de ses "frères d’armes" en faveur de certaines personnes.
    Il y a quelques semaines, Chaka est revenu dans la capitale. En quittant son village, il a expliqué à des amis qu’il partait à Bamako pour rapporter de quoi fêter dignement la fin de l’an et la Tabaski. L’homme qui a toujours soutenu être en disponibilité, avait reçu des commandes de plusieurs camarades du village.

    L’ex-soldat de 2è classe débarqua donc dans la capitale pour y errer pendant des jours. Il rendait visite à des camarades de promotion et profitait de ces entrevues dites de courtoisie pour se procurer un dîner ou un déjeuner. La nuit, il squattait un bâtiment appartenant à une relation absente de Bamako. Le jour, il se rendait au centre-ville pour "affaires". Il couvrait ainsi son oisiveté aux yeux de ceux qui se posaient des questions sur ses activités.

    Ainsi, le 6 décembre dernier, le faux commandant se rendit au marché. Il y rencontra Issa Bathily, un commerçant de tissus. Chaka se présenta sous le nom de l’officier supérieur Ballo du camp para de Djicoroni. Il expliqua que la fête approchant, ses hommes lui avaient demandé de trouver un commerçant qui accepterait de leur livrer du tissu. Il demanda au commerçant de le suivre au camp pour se faire payer. Le vendeur Issa Bathily hésita puis se laissa convaincre. L’homme qui se tenait devant lui avait fière allure. Il parlait comme un chef et ne pouvait pas être un vulgaire escroc. Le commerçant accepta l’offre et recensa les besoins de "l’officier". Chaka sortit de sa poche un bout de papier et se mit à énumérer : "4 pièces de bazin riche, 20 de tissus wax, 10 de tissus brodés, etc.". Le total se chiffrait à un million de Fcfa.

    PORTE DEROBEE : Le commerçant tria sur ses étagères les étoffes demandées et chargea les colis dans un taxi contre un reçu manuscrit. "Commandant" demanda au taximan d’aller déposer les habits quelque part et invita Bathily à l’emmener dans sa voiture jusqu’au Service national des jeunes (SNJ) pour se faire régler. Le commerçant confia la boutique à ses frères et invita "Commandant" à prendre place auprès de lui dans sa voiture. Ils prirent la direction de Djicoroni para et ne tardèrent pas à faire leur entrée dans la cour du SNJ.

    Lorsque Chaka descendit de la voiture du commerçant, plusieurs anciens camarades d’armes l’accueillirent familièrement par un "bonjour mon commandant". Cet accueil effaça les derniers doutes du commerçant. Les deux compagnons arrivèrent devant un bâtiment. Chaka salua d’autres anciens compagnons et invita le commerçant à l’attendre près d’un groupe de soldats, le temps pour lui de voir des amis et de préparer le chèque. Issa Bathily prit place sur un banc. L’ex-soldat entra dans le bâtiment, sortit par une autre porte et prit un taxi pour disparaître.

    Le commerçant attendit assez longtemps. Il commença à s’impatienter et demanda à un des soldats des nouvelles du "commandant". Le militaire lui expliqua que son compagnon n’était pas un vrai commandant. "On l’appelait par le surnom de "commandant" avant sa radiation. Sinon c’était un soldat de deuxième classe", précisa le soldat. Bathily lâcha un juron en langue peule "mi booni ! " (malheur à moi). Il fut aidé par les militaires présents pour retrouver l’escroc. Mais en vain. Bathily se résigna et retourna à la boutique. Il expliqua à ses camarades la duperie dont il venait d’être victime.

    Pendant des jours, les recherches n’ont rien donné. Mardi dernier, un ami de Bathily se trouvait dans une station de compagnie de transport. Il aperçut Chaka Ballo qui venait de prendre un ticket pour Mopti. Il s’approcha de lui et l’appela par son sobriquet "Commandant". L’ex-soldat répondit instinctivement "oui !". Le parent de Bathily le traita d’escroc et appela les apprentis à la rescousse pour maîtriser le malfrat. Puis il téléphona à son frère pour lui annoncer l’arrestation du faux commandant. Bathily accourut et conduisit Chaka au 7è arrondissement à Sogoniko. La fouille des bagages permit de retrouver une partie des tissus volés.

    Au passage de notre équipe, les inspecteurs Bedos et Attaher Ag tentaient de récupérer le reste des marchandises de Issa Bathily. Le commerçant peut remercier le ciel et son parent physionomiste.

    G. A. DICKO

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