« Les limites et les dérapages liés à l’application des accords d’Alger dans leur forme présente sont évidents. Cela ne signifie par qu’il faut s’arc-bouter sur un quelconque refus obstiné de dialogue. Il faudrait, bien au contraire, reprendre l’initiative du dialogue sur la base d’une vision globale des questions de développement à l’échelle nationale, régionale et locale. Des efforts diplomatiques et financiers s’imposeront à la nation. Il conviendrait de trouver les moyens de les assumer. Il est essentiel de retrouver le plus petit dénominateur commun sur cette question. Il faudrait enfin que nous soyons capables de faire le tri entre le bluff, les concessions acceptables dans l’élan de l’apaisement et ce qui va s’avérer décisif pour renouer avec une vision d’une communauté nationale composée d’individus ayant conscience de partager un destin commun ».
Le 23 mai 2006, le Nord de notre pays a été ébranlé par une rupture subite et violente de la Paix sociale. En effet, ce jour-là, des citoyens maliens, dont certains seraient des "galonnés" ont pris la Liberté et la Responsabilité d'attaquer les garnisons de Kidal et de Ménaka, sonnant ainsi le glas de la quiétude éprouvée qui prévalait depuis la signature du Pacte National. Kidal redevient de nouveau l'épicentre d'un grave séisme avec son cortège de troubles, de violence, ses angoisses et ses incertitudes.
L' obligation de désintéressement, le devoir qui incombent autant à l'homme public qu'au citoyen commandent que chacun contribue à la réflexion en vue de sortir le pays d' un imbroglio militaro-politique à l'issue incertaine et dont les conséquences, sans aucun doute, ne peuvent être que catastrophiques. Après le temps de la forte émotion et de l'ébranlement tangible des citoyens doit arriver le moment sublime du dépassement de soi et de la raison.
Notre héritage commun est le résultat d'une maturation historique. Cette histoire doit être interrogée par quiconque entend résister aux dégradations en cours. Il n'est meilleur allié de la brute et du malfrat que l'amnésie ou le refus de se souvenir. Les grands hommes qui ont forgé notre histoire, qui font notre fierté appartiennent à toutes nos communautés sans exception aucune. C'est notre patrimoine commun. Alors de grâce, ôtons de nos discours des propos dégradants. Nos valeurs de justice, d'équité, de solidarité, de tolérance, de Respect des Engagements et de loyauté sont menacées, exposant notre pays à une implosion certaine en entités communautaires sur la base des réflexes identitaires. Le fondement de notre cohésion sociale est en péril. Notre Nation, sans doute pauvre, mais forte et digne, riche de ses valeurs culturelles ne peut pas être réduite avec notre indifférence complice en une entité naine et misérable, ratatinée à sa plus simple expression. C'est de cela qu’il s’agit et c'est cela qu'il faut, à tout prix, éviter.
A la lumière de cette posture, examinons les événements du 23 mai et considérons que la responsabilité des leaders est de définir objectivement la réalité : sans passion, sans dissimulation, sans interprétation intempestive, ni procès d'intention, c'est ainsi que nous serons fondés à croire que notre pays aura la capacité de surmonter les difficultés actuelles et de sortir de l'impasse. Aujourd'hui, tout le monde a tendance à parler des accords, c'est-à-dire des effets qui sont le résultat d'une action en oubliant, de façon explicite, de s’interroger avec insistance et fermeté sur la nature de l'Action, et sur les causes susceptibles d'être à l'origine de cette action.
La médiatisation intense qui accompagne ces événements, le mode de management choisi par les pouvoirs publics ont, sans aucun doute, contribué à focaliser l'attention sur les Accords ou plutôt entre "Partisans de la Paix et Partisans de la Guerre. Approche simpliste et discutable ou tentative de recouvrir d'une mince pellicule de pensée un problème complexe et grave. Nous ne souhaitons pas être enferrés dans un manichéisme contre productif, inadéquat et de mauvais aloi entre ceux que l'on voudrait dénommer comme étant des Apôtres de la Paix et les Doctrinaires de la Guerre.
Ce débat qui divise est erroné et manque de hauteur Nous ne buvons pas de cette eau. Il est clair comme l'eau de roche que les Maliens n'ont nullement besoin d’aucune guerre. C'est une évidence. Peut-on, pour autant affirmer, sans hésiter, que les moyens diplomatiques et militaires ont été mis en oeuvre pour qu'il en soit ainsi. Tous les Maliens, dans leur âme, sont des apôtres de la Paix ! II a été mis fin au crépitement des armes et à l’escalade de la violence. Force est de reconnaître que cela constitue et demeure un acte d'apaisement significatif que tous nos concitoyens apprécient à sa juste mesure. L’ordre Public a été rétabli. Nous formulons le vœu qu'il en soit ainsi durablement. Les événements du 23 mai 2006 sont très clairs et irréfutables : à Kidal, il y a eu une rupture violente de la paix sociale. Les citoyens Maliens attendaient du gouvernement de la République, des réponses à des questions précises, parmi lesquelles nous retenons les suivantes :
1) Quelles sont les personnes qui se sont engagées dans cette opération en terme de qualité et en nombre.
2) Quels sont les Mobiles qui sont mis en avant ?
3) Quels sont les Objectifs visés ?
4) Quel est le niveau de réalisation des Engagements souscrits par le gouvernement de la République dans le cadre du Pacte National en faveur des Régions du Nord et plus spécifiquement de Kidal.
5) Quelles étaient les mesures préventives envisagées en pareilles circonstances ? Tout le monde comprend la complexité du problème. Les déclarations des uns et des autres à des niveaux de responsabilité divers et variés, ont contribué à accentuer la confusion. Que faut-il retenir de tout cela ? Un manque de clarté évident, un manque de lisibilité, de transparence et la frustration induite par l'absence de dialogue et de concertation au niveau de tous ceux qui, de loin ou de près revendiquent le droit à l'information et étaient disponibles pour contribuer à la recherche d'une solution conforme à notre éthique et compatible avec notre espérance : vivre dans un Mali UNI et Prospère.
La gestion douteuse, incertaine et ambiguë du dossier est manifeste. Un exemple, les parlementaires légitimement étaient en droit d'entendre le Chef du gouvernement sur le dossier ou, à tout le moins trois chefs de département, voire quatre celui de l'Administration du Territoire bien entendu, mais également ses homologues de la Défense et de la Sécurité Intérieure, puisqu'il a été déclaré qu'il s'agissait d’une question de maintien d'ordre, et peut être aussi des Finances.
Aujourd'hui, nous estimons que le moment est venu d'orienter solidement la réflexion vers la recherche des moyens appropriés en vue de sortir de l'impasse par le haut, c'est-à-dire dans le respect de la vérité, de la dignité de tous les protagonistes, de l'intérêt de tous les Maliens en vertu de la sauvegarde de la cohésion nationale. Nous vivons tous les mêmes difficultés, la même adversité. Les contraintes et les soucis liés à notre sous-développement sont ressentis, de façon identique, par tous nos concitoyens. Ces soucis peuvent-ils justifier des revendications avec armes de guerre au poing ?
Nous en doutons ! En vertu de quelles dispositions dans un Etat moderne, démocratique et civilisé, un Traité ou des Accords peuvent. Peuvent-ils absoudre sans jugement des faits aussi répréhensibles ? Nous attendons d'en être convaincus !
Nous estimons que toute décision à connotation sélective, discriminatoire et inéquitable serait catastrophique et porterait en elle-même un poison mortel pour la cohésion sociale, et serait de nature à hypothéquer gravement le futur. Plaider pour la cohésion sociale, ne signifie pas que l'on baisse la garde face aux illégitimes sectaires et aux blablas répétitifs à caractère tragique. La haine n'est, sans doute, pas le meilleur chemin vers l’autre, pas plus que le renoncement à la vérité ou la démagogie du n'importe quoi.
Plaider pour une claire conscience du danger lié à l'affaiblissement de l'autorité et de la discipline au sein des corps constitués et au niveau de l'Etat coagule nous l'espérons, les ardeurs des uns et des autres et incite à la retenue, à la sagesse et à la raison. La démocratie qu'elle soit parlementaire et moderne ou traditionnelle sous l'arbre à palabres, incite à reconnaître la responsabilité du pouvoir devant la communauté et le peuple à rejeter la violence dans la recherche de changement politique. Rendons justice aux générations à venir, ayons un peu de sympathie pour elles. Préservons, coûte que coûte, nos valeurs essentielles. La fuite en avant que nous observons ici et là est périlleuse. Il serait sage, de notre humble point de vue, de stopper ce processus regrettable. Aucun pacte, aucune convention, aucun décret, aucun accord, aucune lettre de cachet n’a réglé d’un trait de plume des questions complexes de développement. Tournons le dos à l'hypocrisie, pour regarder la réalité en face. Les limites et les dérapages liés à l’application des Accords dans leur forme présente sont évidents. Cela ne signifie pas s'arc-bouter sur un quelconque refus obstiné de dialogue.
Il faudrait bien, au contraire, reprendre l’initiative du dialogue sur la base d'une vision globale des questions de développement à l'échelle nationale, régionale et locale. Des efforts diplomatiques et financiers s'imposeront à la nation. Il conviendrait de trouver les moyens de les assumer. Il y a manifestement une divergence significative dans la qualification des faits. Il est essentiel de retrouver le plus petit dénominateur commun sur cette question.
Il faudrait que nous soyons capables de faire le tri entre le bluff, les concessions acceptables dans l'élan de l'apaisement et ce qui va s'avérer décisif pour renouer avec une vision d'une communauté nationale composée d'individus ayant conscience de partager un destin commun. L'acte premier consisterait à rétablir la confiance à offrir aux citoyens des opportunités d’échanger véritablement afin que ceux qui ont des réserves puissent être entendus en vue d'aplanir les malentendus et d'extirper toute ambiguïté dans les discours et dans les actes.
Cette tâche, de notre point de vue, incombe aux plus hautes autorités de l'Etat. Suggérer une prise de parole à ce niveau de responsabilité nous semble être opportun et plus que jamais souhaitable et nécessaire pour dissiper le brouillard des bavardages accusatoires.
Professeur Moussa TRAORE
*Président de L'Association Action, Solidarité, Responsabilité,
Intégrité (ASRI)