Habib Koité, artiste-musicien malien : “Je m’inquiète pour la préservation et la promotion de la musique du terroir” “Je suis actuellement sur un projet d’album avec des artistes d’ailleurs “

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Avec une quarantaine d’années d’une carrière musicale couronnée d’une dizaine d’albums dont le dernier intitulé “Kharifa”, sorti en décembre 2019, l’artiste musicien malien Habib Koité est aujourd’hui l’un des grands ambassadeurs de la musique malienne. Icône incontournable de la guitare, il a été lancé dans les années 90, notamment par le festival Voxpole. Le fondateur du groupe musical Bamada a bien voulu nous accorder une interview à cœur ouvert dans laquelle il revient sur sa carrière musicale, ses débuts, ses origines, ses projets, entre autres sujets.

Aujourd’hui-Mali : Près de 40 ans de carrière, comment vous sentez- vous aujourd’hui ? 

Habib Koité : Je suis vraiment fier de ma carrière musicale que j’ai officiellement démarrée en 1982. La musique m’a ouvert beaucoup de portes et m’a appris plein de choses. Je remercie le Bon Dieu d’avoir dirigé mes pas dans ce métier où je suis arrivé par passion. Je le remercie pour sa grâce, de m’avoir donné cette occasion de pouvoir égayer les gens avec qui je partage mes émotions et ma voix depuis des années.

Je remercie tous ceux qui ont cru en moi et qui ont toujours l’oreille tendue à ma musique. Je remercie mes fans pour l’estime qu’ils ont toujours eu à mon égard et je suis très content et très honoré d’avoir cette estime qu’ils me portent depuis toujours.

Comment Habib Koité est-il devenu musicien ?

La musique, c’est une passion pour moi. Mais en plus, je suis né dans une famille de musiciens. Je suis issu de la caste des griots. Les Koité sont des griots depuis les temps de la société traditionnelle mandingue. Les Kouyaté ou Koité sont des griots du Mandé depuis sous le règne de Soundjata Kéita. Notre caste nous permet de prendre la parole et de chanter dans le public. Nous avons le rôle d’effectuer des démarches entre deux personnes ou deux groupes de personnes en vue de les réconcilier en temps de tensions sociales ou autres. Etant issu de cette famille, il m’est permis de faire de la musique connaissant l’histoire de celle-ci.

En plus de l’histoire de notre famille, mon arrière-grand-père, Moussa Koité, que j’e n’ai pas connu, était un musicien et mon grand-père, Aliou, que j’ai connu quand j’étais tout petit, l’était aussi. Ils ont tous joué le N’Goni. Mon père, Fily, joue de la guitare. Il est cheminot, mais il joue la guitare par plaisir. Ma mère, Awa Bombot, est griotte. J’ai été très proche de ma mère car depuis tout petit je l’accompagnais lors de ses prestations musicales à l’occasion des mariages et autres. Je dirais même que c’est ma mère qui m’a le plus attiré dans la musique.

Toutefois, le chemin de devenir musicien a été long pour moi. Au début, les parents voulaient que je me concentre sur les études, mais je me cachais pour aller jouer de la musique à l’Ecole de Formation de Kayes. A l’époque, mes parents m’avaient confié à un oncle à Kayes pour mes études, avec comme consigne de ne pas laisser la musique influer sur mes études. Connaissant ma passion pour la musique, ce dernier ne m’a jamais empêché de la faire. Il m’a au contraire aidé. Alors que je pensais que je me cachais pour aller jouer de la musique, il le savait, mais il ne disait rien et c’est lui qui m’a fait orienter à l’Institut national des arts (Ina) alors que j’avais opté pour l’Ecole nationale des ingénieurs (Eni).

Votre dernier album sorti en 2019 s’intitule “Kharifa”. Pouvez-vous nous le présenter ?

Oui, Kharifa est mon dernier album sur le marché et j’avoue que c’est un album qui est arrivé très difficilement parce que je commençais à être fatigué un peu, mais il faut reconnaitre aussi que mes albums sont aussi assez espacés. Souvent je prends 5 ou 6 ans pour faire un album.

En plus, j’étais pas mal occupé ces dernières années par d’autres projets. Ce sont vraiment mes producteurs qui n’ont mis la pression pour ce nouvel album. C’est un album sur lequel j’ai invité beaucoup d’artistes, notamment des jeunes. La jeunesse, c’était pour mettre un peu plus de couleurs sur cet album. Le mot “Kharifa” signifie en langue khassonké ce que l’on vous confie. Je l’ai choisi comme titre pour deux raisons. D’abord, la situation que notre pays traverse. Le Mali est un bien commun à nous tous. Nos pères nous l’ont légué, ils nous l’ont confié et c’est à nous maintenant d’en prendre soin et d’en faire un pays prospère. Nous avons donc une obligation morale de le léguer à nos enfants en bon état. L’autre raison, c’est que Kharifa est l’une de nos valeurs traditionnelles depuis des lustres. C’est un mot qui dénote de la confiance et de la protection.

Peut-on connaitre les distinctions que vous avez remportées au cours de votre carrière ?

J’ai remporté quelques trophées, notamment le prix d’artiste émergent de l’année qui m’a été décerné aux Etats-Unis en 1998 par la radio La voix de l’Amérique. Le prix de Voxpole en 1990, entre autres. Je suis actuellement ambassadeur de plusieurs festivals au Mali. Je suis l’ambassadeur de la lutte contre la poliomyélite, ambassadeur national de l’Unicef pour les enfants. Eu égard à mes titres, le gouvernement malien m’a même offert un passeport diplomatique il y a quelques années. Un privilège pour lequel je lui suis reconnaissant.

Quels sont les évènements qui vous ont le plus marqué dans votre carrière de musicien ?

Il y en a beaucoup, mais un m’a le plus encore marqué. Un évènement qui a beaucoup lancé ma carrière. Je suis allé à un festival en 1990 à Perpignan au sud de la France, par hasard. Le hasard, c’est que c’est un ami Français qui travaillait à Bamako à l’époque, et qui une fois en France pour ses vacances, a lu une annonce dans un journal à bord d’un train. L’annonce disait “Inscrivez-vous au festival Voxpole en envoyant deux titres”. Il m’a eu au téléphone pour me demander d’envoyer mes deux morceaux à la guitare, que j’ai enregistré à l’aide d’un petit magnétophone. Nous étions cent vingt (120) à postuler mais nous n’étions finalement que douze (12) à être retenus pour le festival où j’étais le seul Africain. Aux termes du festival, je remporte le premier prix. C’était vraiment incroyable.

Les avantages de ce premier prix, c’est qu’on a mis à ma disposition un studio et un ingénieur de sons pour huit (8) jours. Pendant ce temps, j’ai pu enregistrer deux morceaux qui s’intitulaient Cigarette a Bana (Il n’y a plus de cigarette) et Ziraboulou  (feuille de baobab). Ensuite, à mon retour à Bamako, j’ai réalisé les clips de ces deux sons et grâce à l’appui de l’Association Suisse pour le développement. Le coup de ces deux clips (mes premiers clips) s’élevait à deux millions de francs (2 000 000 Fcfa). Les clips ont été réalisés par Mamadou Koly Keita de l’Ortm.  Ce sont ces clips-là qui ont été choisis par l’Ortm pour faire le Sambè-Sambè du 1 janvier 1993. A l’époque, le Sambé-Sambé du 1er janvier passait sur toutes les chaines l’Union des radio-télévisions africaines (Urtna) et c’est à travers cette émission que mes clips ont fait le tour de la sous-région. Ce qui a boosté ma carrière sur le plan sous régional et international.  C’est grâce à ces clips que j’ai obtenu en 1993 le Prix Découvertes RFI qui m’a donné l’opportunité d’être connu partout dans le monde. C’est pourquoi, je ne cesserai jamais de remercier mon ami Français, Maurice Cimalando, qui a été à la base de ma participation à ce festival à Perpignan.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le monde musical malien ?

Je m’inquiète pour la préservation et la promotion de la musique du terroir. Je crois cette musique doit être revalorisée et elle doit accompagner toutes les générations. Je ne suis pas contre que les jeunes générations fassent du rap ou autre genre musical, mais ils doivent aussi penser à revenir un peu vers nos musiques du terroir qui font partie de notre culture. Pour cela, je crois qu’il doit y avoir des structures étatiques comme le Ministère de la Culture, par exemple, qui encouragent et accompagnent les jeunes dans ce sens. Et les programmes de ces structures doivent être sur le long terme. En oubliant la musique du terroir, on oublie sa culture et son identité.

Avez-vous un message à l’endroit jeunes artistes maliens ?

Aux jeunes artistes, je leur demande de toujours garder le noyau de leur culture. En musique, les générations se succèdent et chaque génération traverse un moment de mode, de choses qui l’influencent. Mais je dis aux jeunes musiciens qu’on peut adapter ces influences qui nous viennent d’ailleurs à notre culture. Il faut qu’on garde le noyau. On peut l’entourer de tout ce qu’on veut, mais il ne faut jamais le briser. Si vous prenez des styles musicaux d’ailleurs, essayez de l’adapter à votre culture. Il faut qu’on retrouve votre identité dans votre musique.

Quels sont vos projets ?

Je suis actuellement en phase de promotion de mon album et j’aurais besoin de soutien pour le faire. Il faut passer dans des radios et télés. Je dois aussi réaliser des clips, des sons, de ce nouvel album et les clips sont de plus en plus chers. Aussi, je suis sur un projet dénommé APJ “Artists for peace and justice”, Artiste pour la paix et la justice en français, qui est initié par Jackson Brown, un Américain dont la musique a fait plein de succès par le passé. Nous sommes actuellement sur un album dans le cadre du projet. Il y a des artistes de divers pays tels que Haïti, Espagne, Mali, Etats-Unis. Le projet est basé en Haïti où j’ai déjà fait quelques tours pour des enregistrements. J’ai également fait quelques enregistrements ici à Bamako. Cet album sortira très bientôt et plusieurs tournées sont prévues un peu partout dans le monde.

Sur le plan personnel, j’ai également un projet de festival de musique au Mali. Un festival de musique moderne et de folklore. Une rencontre de générations dont vous vous aurez plus de détails à l’avenir.

        Réalisée par Youssouf KONE  

 

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