26 mars 1991, seize ans après : La marche à reculons

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«Révolution trahie !», s’est indigné un jour Dr Oumar Mariko. Pr Mamadou Lamine Traoré prolongea cet écho en 1998 : «Révolution détournée !». Entre les deux, Pr Younouss Hamèye Dicko a une charge plus violente en 1997 : «Révolution volée par des coquins !». La presse nationale, plus mesurée et ayant un sens prononcé de la patrie chevillé au corps, a toujours alerté : «On est en train d’utiliser la Révolution de mars 91 à des fins personnelles», «La Révolution est inachevée, il faut la revisiter»… Bref, le constat que la Révolution de mars 1991 n’a pas porté les fruits escomptés est unanime et amer. Quelques explications.

La Révolution de mars 1991 a soufflé, hier lundi, sur ses seize bougies. Journée désormais chômée et payée pour perpétuer dans la mémoire collective le soulèvement populaire et insurrectionnel qui a pris d’assaut et terrassé, le 26 mars 1991, le régime de parti unique de l’UDPM de Moussa Traoré, l’événement semble perdre de sa superbe depuis des années. Ce qui devait être un grand moment politique n’est plus qu’un anniversaire banal. Ce qui devait constituer, avec le 22 septembre, les deux plus grandes fêtes nationales du Mali indépendant n’est plus qu’un rituel qu’on évacue au plus vite, comme on évacue sa part de corvée. De là à craindre que les anniversaires de la Révolution du 26 mars sont condamnés à n’avoir dorénavant pour symbolique que la seule journée chômée et payée, il n’y a qu’un pas vite franchi par l’observateur assidu. Les instants de désenchantement de l’après-mars 91 sont en tout cas patents.

Célébrée cette année à la bonne franquette, encore doit-on noter, la fête est même un peu tombée comme un cheveu dans la soupe, faute d’enthousiasme populaire. Un manque de ferveur qui, au regard du mois électoral annoncé pour la fonction présidentielle et en considérant la présence effective de la quasi-totalité des acteurs historiques du Mouvement démocratique, traduit un paradoxe : en 1991, la révolution a été faite sans révolutionnaires. Ou, pour parler vrai, par des pseudo-révolutionnaires. Et, puisque le 26 mars ne serait plus un tournant historique pour les Maliens, sa symbolique n’ayant plus d’allant, de ferveur populaire et d’amour passionné de la patrie, disculpons à présent Moussa Traoré de toutes les accusations portées contre lui et instruisons, pour l’histoire, le procès de ceux qui, de près ou de loin, ont «comploté» contre lui. Ceci est un débat.

Le sort fait à Mars 91 soulève forcément moult questionnements. Comment une reprise héroïque de l’initiative historique par un peuple, qui se voulait dans ses motivations changement quantitatif et qualitatif profond dans l’existence des Maliens qui sont allés jusqu’au sacrifice suprême pour cela, s’est-elle si vite effondrée dans sa progression ? Comment l’ambition d’aller de l’avant est-elle devenue une marche à reculons comme un événement qui n’aurait pas dû avoir lieu dans l’épopée malienne ? Une marche à reculons qui a tout l’air résolu de descendre dans les labyrinthes du temps pour disparaître à jamais dans les tréfonds de l’histoire.

«Une révolution trahie, détournée, volée»

«Révolution trahie !», s’est indigné un jour Dr Oumar Mariko. Pr Mamadou Lamine Traoré prolongea cet écho en 1998 : «Révolution détournée !». Entre les deux, Pr Younouss Hamèye Dicko a une charge plus violente en 1997 : «Révolution volée par des coquins !». La presse nationale, plus mesurée et ayant un sens prononcé de la patrie chevillé au corps, a toujours alerté : «On est en train d’utiliser la Révolution de mars 91 à des fins personnelles», «La Révolution est inachevée, il faut la revisiter»…Bref, le constat que la Révolution de mars 1991 n’a pas porté les fruits escomptés est unanime et amer. L’école, où les élèves, les étudiants et les enseignants ont payé le plus lourd tribut à l’avènement de la démocratie, est malade à tous ses étages. La justice, par la faute d’une clique de magistrats irresponsables et indécrottables, n’a pu se libérer de l’emprise du pouvoir politique et, partant, se révèle inefficace, voire coupable dans la lutte contre la corruption. L’intelligentsia nationale, qui aurait dû être le recours imparable, a été récupérée. Incapable de réflexion, elle vogue désormais sur le fleuve impétueux des intérêts mercantiles. Elle se place toujours du côté du vainqueur. Si demain elle a l’impression que Yacouba est en train de perdre, elle penche du côté de Madou qui a l’air de gagner. Côté santé, les Maliens ne sont pas non plus mieux lotis.

En dépit de la publicité mensongère de l’Etat, les soins de santé sont de plus en plus coûteux et la construction des CSCOM est devenue le nid des spéculateurs et des escrocs. En un mot, les services que l’Etat doit aux citoyens, au lieu de s’améliorer, régressent. Conséquence : une situation ambiante de précarité s’est installée, elle-même propice à toutes les manipulations (de conscience, psychologiques, morales, civiques). Dans pareil cas, connaissant l’attachement du plus grand nombre pour les bas de laine, ceux d’en haut attirent honteusement les plus fragiles des citoyens.

L’ORTM, un bien privé de la famille présidentielle

Dans un pays honnête, le bien-être de la société, ce n’est pas tant le niveau atteint de prospérité nationale que la qualité de la vie de chaque famille et de chaque citoyen. Chez nous, l’aisance nationale est mesurée à l’aune des bourgeoisies consolidées et des nouvelles baronnies surgies.

Au plan politique, le professionnalisme et la compétence des gestionnaires ne sont plus nécessaires à l’exercice des libertés et des responsabilités démocratiques ; il faut des appartenances, si ce n’est des origines sociales, politiquement correctes.

Les médias d’Etat, du moins la radio et la télévision nationales, sont exclusivement dévolues au Président, à son épouse, à sa famille et à la meute de thuriféraires qui viennent s’agglutiner devant sa cour. Tout est comme si les nouveaux espaces de liberté et d’espoir commun ouverts par la Révolution se sont vite refermés parce que les citoyens ne les ont pas occupés.

Responsables de cette situation, les acteurs politiques. Dans la cadence à imprimer à la marche en avant ou à tout processus de conquête ou de progression, Johannès W. Goeth conseillait : «Ce n’est pas assez de faire des pas pour un jour aboutir au but, mais il faut que chacun des pas soit lui-même un but». De toute évidence, il a manqué à nos hommes politiques une telle vision dynamique dans l’action.

Esthétiquement et éthiquement mal en point, politiquement et intellectuellement trop tôt défroqués, les acteurs du Mouvement démocratique n’ont pas tardé à montrer toute leur incapacité à gérer dans l’unité la victoire remportée sur le Général Moussa Traoré et son parti unique.

Manquant d’idées novatrices et trop pressés d’accéder à la nomenklatura, ils ont, à coup de scissions le plus souvent, multiplié le nombre de partis politiques dont certains sont si microscopiques que, sans une certaine conjonction de la logistique d’Etat et des artifices généreux de la télévision nationale, ils pourraient tenir congrès dans une cabine téléphonique.

Le gouvernement, une machine à distribuer des privilèges

L’échiquier politique national est ainsi devenu un paysage de sable mouvant avec l’apparition d’une fâcheuse tendance faisant du gouvernement une machine à distribuer des privilèges (maroquins, directions nationales, etc). Faire partie de l’exécutif, coûte que coûte, est la quête essentielle en ce qu’il constitue la principale rente viagère du pays. Il s’en est suivi la confusion entre les partis et l’Etat, le phénomène des députés transhumants, véritables braconniers dans la belle forêt de la démocratie.

Place nette est faite aux ambitions personnelles, gloutonnes et paranoïaques, au détriment des programmes de gouvernement et des projets de société à même de sortir le pays du mal vivre. Cette absence d’idées, donc d’atmosphère propice à la mobilisation et à la reconstruction, n’a pas toujours échappé à l’observateur bien placé. Ainsi, au septième anniversaire – déjà ! – du 26 mars en 1998, Siaka Diakité, secrétaire général de l’UNTM, a actionné l’alarme : «L’UNTM rend responsable l’ensemble de la classe politique nationale des graves atteintes à notre démocratie». Son allocution en la circonstance reste mémorable pour un démocrate sincère. Extraits : «…l’indigence du Mali en hommes politiques véritables, doués de capacités d’analyse, d’élévation morale, pénétrés du sens de grandeur de notre nation, des hommes aux dimensions de Mamadou Konaté, Fily Dabo Sissoko, Modibo Kéïta et tant d’autres… La preuve ? Des fortunes individuelles amassées, souvent par certains cadres de l’Etat, en un terme extraordinairement court. La cupidité, l’avidité des uns en choc avec la convoitise des autres… Disons-le clairement : si une véritable démocratie reconnaît le mérite et le loue, elle sanctionne aussi la médiocrité… il y a œuvre de mystification à verser de nouvelles larmes sur la mémoire des martyrs de la Révolution populaire alors que, dans la bataille politicienne, leur sacrifice est oublié… On ne vient pas à la politique pour s’enrichir, se faire de la popularité, mais pour défendre un idéal, celui du bonheur du peuple, de la paix pour la société toute entière».

Ce diagnostic vaut-il aujourd’hui son pesant patriotique ? Certainement, les hommes n’ont pas changé, les attitudes et les comportements par rapport à la démocratie aussi.

On note même, neuf ans après Siaka Diakité, une pointe d’amertume, voire d’agacement dans le bulletin de santé délivré par Ibrahim Boubacar Kéïta, président de l’Assemblée nationale. En effet, dans une interview qu’il a accordée en cette année électorale à l’hebdomadaire Jeune Afrique (n°2406 du 18 au 24 février 2007), IBK dit avoir «constaté un net recul démocratique» et affirme craindre la «tropicalisation» de la démocratie malienne.

«Une démocratie en recul et en voie de tropicalisation»

Contrairement à Siaka Diakité, IBK a un diagnostic précis, suivi d’une thérapie. Pour lui, ATT, qui est «une menace pour la démocratie», est responsable du recul démocratique «qu’on…voit dans le fonctionnement des grands médias publics, aujourd’hui au service et aux ordres du chef de l’Etat au détriment de l’ensemble de la classe politique. Nous n’avons pas lutté près d’un demi-siècle pour la démocratie et voir le Mali en arriver là. Nous avons payé le prix fort pour mettre un terme à la dictature. Nous ne resterons pas passifs face à «l’homme autoproclamé providentiel», celui sans lequel aucun avenir n’est possible…». Et de dénoncer la menace ATT «Par son régionalisme outrancier, par l’instrumentalisation éhontée des institutions de la République, de l’administration à la justice en passant par les forces de sécurité et, enfin, par la marginalisation des partis politiques, éléments essentiels de la pratique démocratique…».

Une telle sortie frontale effectuée par Ibrahim Boubacar Kéïta contre le système ATT qui n’a «rien à envier aux pires dictatures» mérite t-elle d’être prise au sérieux ? Oui, pour trois raisons au moins.

Premièrement, l’homme est connu pour ne jamais faire dans la dentelle et, conséquemment, ne pas tricher pour ne pas prendre en pleine figure le retour des propos mensongers.

Deuxièmement, le ton péremptoire et les mots tout choisis, dans une rhétorique quasi martiale, portent à croire que son examen clinique n’a rien de hâtif. Il s’y ajoute que de tous les hommes politiques qui essaiment l’échiquier politique national, il est le meilleur pratiquant d’une langue française châtiée et aisée ne donnant pas dans la confusion des sens.

Troisièmement, président de l’Assemblée nationale, IBK est sur une position confortable qui lui permet une visibilité et une lisibilité exceptionnelles des problèmes de la nation. C’est tout comme un pont haubané sur le long fleuve des misères nationales et des dérèglements démocratiques sous ATT.

Le refus de l’ORTM, le 22 mars dernier (il n’y a donc que cinq jours), de couvrir la marche de l’ADVR commémorant le «Vendredi noir» ne lui donne pas tort et révèle même ce qui reste du 26 Mars.

Amadou N’Fa DIALLO

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