GOONGA TAN : Algérie/Mali : entre mains tendues et mains retenues

L'Algérie, une nouvelle fois, tend la main au Mali. Par la voix de son chef de la diplomatie, après celle de Tebboune assortie de quelques ambiguïtés feutrées, voilà Ahmed Attaf présentant Alger "comme un frère patient, sage, clairvoyant, habité d'un engagement historique" en faveur de l'unité et de la stabilité du Mali.

13 Déc 2025 - 01:50
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GOONGA TAN : Algérie/Mali : entre mains tendues et mains retenues

Pour aussitôt, hélas, conditionner cette main tendue à l'abandon de la présence des forces armées étrangères. Oubliant au passage que le "Mali n'est ni demandeur ni preneur", dixit le Premier ministre Maïga. Attaf feint décidément de ne pas voir, qu'après l'armada occidentale renvoyée du Sahel, d'autres mains sont désormais solidement engagées aux côtés des autorités maliennes dont la présence est devenue l'un des marqueurs majeurs de la recomposition en cours.

ue valent deux mains tendues de l'Algérie vers un Mali sommé de choisir, ou même de donner l'illusion d'un choix, entre les semonces de Tebboune et celles, plus récentes, d'Attaf ? Au fait, en claire que vaut aujourd'hui le thé algérien à la menthe, patiemment concocté par Attaf, aux yeux d'un pays qui s'est accoutumé à partager le sel de la guerre depuis 12 ans ? Et, au-delà des discours de fraternité : qui croire ? Dans sa déclaration, Ahmed Attaf, le pourfendeur du Mali d'hier, s'insurge en loup bienveillant dans une bergerie, et insiste : l'Algérie a une "patience inépuisable", elle croit " en l'unité du patrimoine historique, des aspirations et du destin [du Mali] " et refuse l'option militaire, jugée porteuse des "germes d'une guerre civile". Le message est limpide : Alger revient sur son terrain favori, celui de la médiation politique, du dialogue inclusif, du rejet des solutions militaires "exclusives". Des arguments qui ne valent curieusement que pour ses "djihado-séparatistes". Un peu tardivement, comme au Sahara occidental, où elle a entretenu une guerre larvée des décennies durant avant de revenir, apparemment, à la realpolitik en se proposant "arbitre entre Sahraouis et Marocains", alors que la communauté internationale a clairement choisi son camp : celui de la marocanité du Sahara.

Voulant sans doute se refaire une virginité diplomatique dans un pays qu'elle considère, à tort, comme un maillon faible, l'Algérie peaufine à nouveau son discours. Sauf que celui-ci arrive dans un contexte profondément métamorphosé. D'abord parce que la médiation algérienne, concrétisée par l'accord dit d'Alger de 2015, a fini par incarner, aux yeux d'une large partie de notre opinion, "le symbole d'un processus de paix biaisé, où l'équilibre entre souveraineté de l'État central et les revendications des groupes armés a souvent semblé pencher du mauvais côté". Ensuite, nos anciens frères de 1962, devenus amis de 1990, n'ont manifestement pas compris les raisons profondes de notre révocation de cet accord en janvier 2024. Eh bien ! plus de soixante cinq ans après, nous avons grandi : nous sommes capables de distinguer les vrais amis des faux. Pour nous, cette révocation n'est pas un geste anodin : elle a été vécue, dans certains cercles maliens, comme une forme de "désintoxication diplomatique" vis-à-vis d'Alger, accusée de jouer un double jeu.

À cet égard, je rappelle que l'Algérie de Tebboune et d'Ahmed Attaf a multiplié, ces dernières années, les signaux perçus comme hostiles ou condescendants à l'égard du Mali : déclarations acerbes aux connotations racistes ("soudards"), pressions régionales et internationales (sans effet), guerre larvée (avec notre drone abattu au Mali), gesticulations autour du supposé Azawad et de son sigle fétiche FLA, qui sonne comme FLN, sans en avoir le patriotisme ni la légitimité. Sans compter la perception très négative de leur politique migratoire vis-à-vis des Subsahariens qui en a estomaqué plus d'un au Mali. Autant d'éléments qui ont terni, sinon brisé, l'image du "frère et ami". Voilà pourquoi, chez nous, le thé à la menthe algérienne ne se boit plus, car l'on soupçonne désormais celui qui le sert de compter les gouttes.

Enfin, parce que la leçon de morale contre "l'option militaire" tombe précisément au moment où l'armée malienne reprend des territoires longtemps abandonnés à la rébellion et aux groupes djihadistes. De Bamako à Ségou, de Kidal à Gao, jusqu'à Kayes, beaucoup entendent dans ce discours une critique à peine voilée de l'option actuelle : reconquête des territoires, rejet des arrangements ambigus qui ont nourri l'économie politique des rébellions.

Mieux encore : lorsque Ahmed Attaf espère que les dirigeants maliens "se réveillent" et reviennent à la voie politique, beaucoup de Maliens estiment, eux, qu'ils "se sont déjà réveillés… en sortant de la tutelle algérienne".

La question "qui croire" ou "que croire" est, en réalité, mal posée. Elle suppose que le Mali soit condamné à choisir un tuteur contre un autre, un parrain contre son ombre.

Or, l'exigence de l'heure n'est pas de se prononcer sur la sincérité supposée de Tebboune ou d'Attaf, mais de clarifier ce que le Mali veut pour lui-même. Croire l'Algérie aujourd'hui ? Cela supposerait de lui accorder un crédit renouvelé sur la base d'un passé controversé : rôle dans l'accord d'Alger, soupçons d'ingérence, perception d'une bienveillance sélective. À mes yeux, les propos d'Ahmed Attaf, aussi bien ficelés soient-ils, arrivent tard. La patience algérienne a peut-être été inépuisable, mais la patience malienne, elle, s'est largement consumée. La seule patience légitime doit être celle que le Mali place en son propre projet national : un État souverain, qui refuse d'être un terrain de jeu pour les rivalités, les recompositions ou les arrière-pensées d'autrui.

Ni alignement affectif sur une "fraternité" proclamée, ni fascination naïve pour un allié ambigu. Juste la froide lucidité d'un pays qui n'a plus le luxe de se tromper de choix. À cet effet, retenez-le, M. Attaf : l'apaisement ne peut être un retour maquillé. Il ne s'agit ni de ressusciter l'accord d'Alger sous un autre nom, ni de renvoyer Bamako au banc des accusés pour avoir choisi une voie souveraine.

L'Algérie qui tend la main doit accepter que le Mali ne revienne pas à la configuration antérieure, et qu'il entend assumer, souverainement, sa stratégie sécuritaire, ses alliances et ses priorités. De même, le Mali, tout en consolidant ses relations avec les partenaires de son choix, doit se garder d'un enfermement, tout retenant qu'aucune main, même amie, ne doit avoir la permission de se refermer sur son destin.

Enfin, l'apaisement avec l'Algérie, s'il est sincère, peut-être l'occasion de redéfinir un cadre de coopération moins intrusif, plus équilibré, où le Mali ne serait plus un "dossier" à encadrer, mais un partenaire à respecter.

Oui, M. Attaf : il ne s'agit ni de trinquer au thé à la menthe, ni de célébrer à l'excès une fraternité ancienne et presque oubliée. Il s'agit de rappeler une évidence trop souvent ignorée dans les salons diplomatiques et les exercices de communication en Algérie : le Mali n'en est plus à se demander "que croire ?", mais "comment se faire respecter ?". Et se faire respecter, c'est refuser qu'on condamne de l'extérieur une stratégie militaire sans offrir d'alternative crédible, ni reconnaître les erreurs passées. Que l'Algérie décide aujourd'hui de "jouer la carte de l'apaisement" après les clashs à l'ONU : c'est une bonne nouvelle en soi, je l'admets d'autant que l'Algérie de Ben Bella et de Boumédiène compte encore dans nos cœurs ; pas l'escalade verbale d'Attaf, ni les postures de défi permanent de Tebboune.

Par DICKO Seidina Oumar 

Journaliste - Historien- Écrivain