Le courage de la nuance face aux prophètes du désastre
Cher Oracle, Courageusement anonyme qui se mire et s'admire : Samir Moussa
Pour une fois, vous semblez vouloir vous essayer à l’analyse. C’est déjà un progrès, tant vos précédentes diatribes relevaient davantage du réquisitoire passionnel que de l’examen rigoureux des faits. On pourrait presque saluer l’effort si ce nouveau texte, sous couvert de réflexion politique, ne retombait aussitôt dans ce travers qui vous est familier : le pamphlet apocalyptique, l’emphase tragique et cette étrange fascination pour l’effondrement du Mali. Voilà pourquoi je ne vous laisserais pas seul en errance sur ce terrain. Désormais vous aurez droit à une réponse chaque fois que de besoin.
Mais avant d’en venir au fond, une question préalable mérite d’être posée et elle n’est pas secondaire : comment vos textes, non sourcés, anonymes dans leur diffusion, circulent-ils avec tant de constance sur les plateformes, sans le moindre filtre critique ? Par quelle singularité votre plume bénéficie-t-elle d’un privilège que d’autres n’ont pas ? L’anonymat qui, depuis votre fuite de Niamey, semble envelopper vos prises de position, sert-il encore ici de manteau commode ? Les administrateurs de vos groupes éclaireront peut-être ce mystère.
Venons-en à votre thèse : le Mali serait, selon vous, au bord du chaos, sinon déjà dans l’abîme. Rien de moins.
Vous fondez cette conclusion sur des récits dramatisés autour d’attaques, de replis tactiques et d’images soigneusement choisies, comme si une séquence médiatique constituait en elle seule une preuve historique. Or c’est précisément là que votre raisonnement se brise.
Vous évoquez un groupe, de fait une « horde », ayant repris Kidal, dont nul n’a identifié ni les visages ni les chefs visibles, tandis que des images relayées par des chaînes étrangères, notamment des équipes professionnelles d’une télévision publique occidentale, semblent accompagner curieusement les assaillants.
Question simple : comment une chaîne internationale se retrouve-t-elle "embedded", pour employer le terme militaire consacré, aux côtés de groupes armés irréguliers, dans une zone supposée incontrôlée, au moment exact des opérations ?
Cette seule interrogation devrait inviter à la prudence, sinon au doute. Je ne la retrouve nulle part dans ta satyre
Thucydide, dans son récit de la guerre du Péloponnèse, avertissait déjà : « La première victime de la guerre est la vérité. » Vous semblez l’avoir oublié. Car plusieurs sources, qu’il serait imprudent d’écarter d’un revers de plume, ont évoqué la présence d’armements sophistiqués, de soutiens extérieurs, d’instructeurs venus d’ailleurs, voire de supplétifs agissant dans l’ombre de puissances régionales contrariées.
Faut-il rappeler que certains n’ont jamais digéré les choix souverains du Mali, qu’il s’agisse de son repositionnement diplomatique, de sa rupture avec certaines tutelles, ou de son rapprochement avec d’autres partenaires ?
Dans le jeu des nations, l’ingérence n’est pas une fiction ; c’est une méthode. Le général de Gaulle le disait avec sa lucidité coutumière : « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. »
Voilà une maxime qui vaut plus que beaucoup de vos envolées.
Mais surtout, vous raisonnez comme si le Mali affrontait une guerre conventionnelle, front contre front, armée contre armée, positions fixes contre positions fixes. C’est ignorer la nature même du conflit. Le Mali affronte une guerre asymétrique. Et dans une guerre asymétrique, l’ennemi ne porte pas toujours uniforme ; il peut être chauffeur, commerçant, berger, voisin ou voyageur. Le guérillero se fond dans le civil. La menace se dissout dans le quotidien.
Comment feindre d’ignorer qu’un pays de plus de 1 204 000 km², bordé par sept frontières poreuses, ne se contrôle pas comme une citadelle ? C’est un espace, non une forteresse.
Vous semblez découvrir, avec une indignation feinte, qu’un véhicule piégé ou des combattants aient pu infiltrer un dispositif. Mais dites-nous, où cela n’est-il jamais arrivé ? Le Stade de France, Le Bataclan, à l'aéroport de Bruxelles... à New-York, New Delhi.
Ces nations étaient-elles pour autant en déliquescence ? Leurs gouvernemeants étaient-ils dissous parce qu’un ennemi invisible avait frappé ? Non !
On parla alors d’attaques terroristes, pas d’effondrement civilisationnel. "Kidal reoccupé, le Mali s'effondre "
Pourquoi ce qui serait analysé ailleurs avec sang-froid devient-il, s’agissant du Mali, prétexte à oraison funèbre ? Deux poids, deux langages.
Et voici votre autre argument : l’absence apparente du chef. Là encore, quel procès singulier.
Aux heures chaudes d’un assaut, qui exigerait d’un chef qu’il s’expose au feu pour satisfaire les caméras ?
Un commandement n’est pas une mise en scène.
Churchill ne parcourait pas les rues de Londres sous les bombes pour prouver son courage ; il gouvernait.
De Gaulle, en 1961, ne courait pas les casernes lors du putsch d’Alger ; il parlait à la nation.
Et tant de chefs, au premier bruit d’armes, ont été mis à l’abri sans que des polémistes y voient matière à sarcasmes. Suivez mon regard il y a quelques heures.
Votre ironie sur ce point n’est donc ni historique ni sérieuse. Elle est blessante. Et surtout injuste.
Ce qui frappe dans votre texte, ce n’est pas sa virulence (les passions politiques ont leurs excès) mais sa légèreté devant le destin d’un peuple.
Vous écrivez sur le Mali comme d’autres spéculent sur des ruines. Or il y a une différence entre critiquer un pouvoir et souhaiter, consciemment ou non, l’effondrement du pays. Montesquieu rappelait à ce propps : « Il ne faut toucher aux lois que d’une main tremblante. » J’ajouterais : il faut parler d’un peuple en guerre avec une plume responsable. Car derrière vos formules, il y a des populations qui résistent, des soldats qui tombent, des familles qui enterrent les leurs.
On ne joue pas avec cela. Vous évoquez la « fin des juntes-providence ».Soit !
Le débat sur les transitions militaires est légitime. Mais votre démonstration procède moins de l’analyse que du souhait. Vous annoncez la chute comme d’autres annoncent une prophétie. Or les prophètes de catastrophe se trompent souvent parce qu’ils prennent leurs désirs pour des diagnostics.
Le Mali a traversé empires, invasions, sécheresses, rebellions, sanctions, isolements. Et il est toujours là.
Il faut décidément peu connaître ce pays pour le croire si facilement à genoux.
Permettez à un homme de 73 ans, qui n’a plus rien à gagner ni à perdre, sinon la fidélité à quelques vérités, de remettre les choses à l’endroit : Non, le Mali n’est pas cet État fantôme que vous décrivez.
Non, chaque revers tactique n’annonce pas une apocalypse.
Non, la guerre asymétrique ne se juge pas avec les critères d’une bataille napoléonienne.
Et non, ceux qui refusent vos raccourcis ne sont ni naïfs ni aveugles. Je les refuse !
Ils sont simplement soucieux de ne pas confondre information et propagande.
Enfin, gardons-nous d’un travers que les anciens connaissaient bien : celui de l’hubris, cette démesure qui fait croire à l’homme qu’il possède seul le sens de l’Histoire.
Les Grecs en avaient fait une leçon.
Sophocle écrivait : « L’orgueil enfante le tyran. »
J’ajouterais volontiers : l’orgueil enfante aussi le polémiste persuadé d’avoir toujours raison.
De grâce, évitons donc de traiter avec une plume étriquée des sujets qui engagent la vie des peuples voisins.
Le Mali mérite mieux que des oracles de malheur.
Il mérite le discernement.
Et comme disait le Général : « La difficulté attire l’homme de caractère, car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même. »
Le Mali est dans l’épreuve.
Il n’est ni vaincu, ni dissous.
Et ce n’est certainement pas depuis le balcon de l’exil qu’on écrira sa fin.
Dicko Seidina Oumar -DSO-
Journaliste- Historien- Écrivain
Dicko Seidina Oumar -DSO-
Journaliste- Historien- Écrivain