Chronique du web : Quand les réseaux sociaux bousculent la bien-pensance

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« Il y a un truc que je ne comprends pas sur Facebook. Tu fais un post pour dire que tu es malade. Des gens like au lieu de te souhaiter prompt rétablissement. Tu leur annonces la mort de ton père ou de ta mère, au lieu de présenter leurs condoléances, ils like. Au juste, ils aiment quoi ? Tes moments pénibles ? Je veux vraiment comprendre ».

Celui qui s’interroge ainsi à haute voix est un jeune confrère malien qui est loin d’imaginer la profondeur des mutations sociales en cours du fait de l’addiction aux réseaux sociaux qui nous menace. La problématique adressée par notre confrère préoccupe déjà des sociologues et d’autres spécialistes des sciences du comportement qui, tous, subodorent les ravages d’une certaine culture de masse induite par le web de façon générale et les réseaux sociaux en particulier. Cette culture de masse dont le corolaire est un certain nivellement par le bas de la pensée, prédispose à casser la barrière entre sphère privée et celle publique. Ainsi, il n’est pas rare d’être exposé aux scènes de ménage de quelque couple qui prend un malin plaisir à en raconter des épisodes croustillants. On est en plein dans le « people », cette fâcheuse tendance à exposer sa vie sous les projecteurs de l’actualité. Mais pour quel bénéfice ? Dernièrement sur le web malien, une charmante personne exposait allègrement sa grossesse et suscitait une foule de commentaires qui allaient de l’attendrissement à la réprobation. Cet autre publiait des photos d’un nourrisson de quelques heures dont on imagine qu’il était à peine lavé du liquide amniotique. Ailleurs, ce sont des images si suggestives et lascives qui sont publiées et qui ne cachent rien des intentions coquines des charmantes personnes coupables de ces posts. Déjà, nos yeux ont tendance à sortir de leur orbite devant le spectacle quotidien qu’offre ces filles et femmes de tous âges qui, pour paraitre sexy, ne portent plus grand-chose. Avec la révolution des réseaux sociaux, c’est un sérieux  coup d’accélérateur qui est donné à un attentat permanent à la pudeur. Du coup, notre bienséante pudibonderie est définitivement enterrée et se voit taxée de ringarde voire d’hypocrite.

A parcourir les réseaux sociaux, un constat s’impose : il n’existe plus aucune limite au voyeurisme par l’abolition des frontières qui protégeaient naguère la sphère privée. Des jours, vous manquez la crise d’apoplexie en lisant des propos, en étant exposé à des images ou en visionnant des vidéos dont la capacité d’agression n’a d’égale que le plaisir morbide qu’il procure à leurs auteurs. Qui n’a pas été choqué par des images de nos braves soldats morts pour la patrie publiées sans scrupules sur les réseaux sociaux ! Qui n’a pas été interpelé par les images de présumés malfaiteurs victimes de la vindicte populaire à qui il manquait soit la tête, soit un membre et qui suscitaient les commentaires les plus salaces !

Le 20 novembre dernier, l’Hôtel Radisson de Bamako a été le théâtre d’une insoutenable prise d’otages qui a débouché sur un bain de sang – au moins 20 morts – dont les présumés auteurs ont été tués dans l’assaut donné par les forces spéciales maliennes appuyées par des forces internationales. A peine l’assaut libérateur terminé que des images sanguinolentes ont circulé sur les réseaux sociaux ; des images insoutenables qui procèdent, on s’en doute, d’une banalisation de la violence et de la mort. Finalement, est-ce cela la vocation finale des réseaux sociaux qui, il faut l’admettre, profitent de la démocratisation de l’accès à l’internet et de la diversité des terminaux (Smartphones, tablettes, ordinateurs, etc.).

L’éthique et la déontologie devraient nous imposer des lignes rouges à ne pas franchir si nous voulons conserver une chance, ne serait-ce que tenue, de garder encore un peu d’humanité aux réseaux sociaux. Ces réseaux, il faut le regretter, sont avides de sang, de douleur, de drames… toutes choses qui en constituent son essence. C’est connu déjà en journalisme, « on ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure ». Mais sur les réseaux sociaux, la viralité se mesure à l’intensité du choc causé et au caractère abrupt de ce qui est donné à lire ou à voir. Heureusement qu’il ne faut pas trop tôt désespérer de l’humain qui sait, parfois, reconnaître qu’il s’est trompé, qu’il est allé trop loin ou qu’il a tout simplement fauté. C’est le cas de cette célèbre agence de presse internationale qui a présenté ses plates excuses, la semaine dernière, après avoir publié, dit-elle par mégarde, l’image spectaculaire de l’avion russe descendu par la chasse turque.

Serge de MERIDIO

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