Situation au Mali : Le ratage de plus de la CEDEAO

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La transition d’une année pour le retour à l’ordre normal proposé par les chefs d’Etat de la CEDEAO relève d’une douce illusion. Seul un processus mené en intelligence duale par l’armée et les civils sur deux ans peut aider le Mali à s’éloigner définitivement des démons qui le guettent…

En décidant d’imposer une transition démocratique d’une année au maximum, les Chefs d’Etat de la CEDEAO, réunis hier en visioconférence, leur dada, sont de nouveau passés à côté de la plaque dans la solution à la crise Malienne.

Un an, c’est trop juste pour remettre sur pied des fondamentaux dans un pays aussi abimé. En agissant selon un template, un modèle, assimilable à une solution applicable à toutes les crises, sans tenir compte des nuances, le leadership communautaire se distingue encore par son manque d’imagination.

Il étale son incapacité à s’adapter à des situations différentes.

Transition par césarienne

Le risque est réel d’une transition menée au pas de charge, par césarienne, qui va accoucher d’un pouvoir prématuré, sans que les conditions nécessaires pour le couver, le solidifier, ne soient réunies.

C’est précisément ce péché originel qui a abouti à la naissance du régime gigogne de Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) et son intoxication dès ses premiers par les mauvaises pratiques corruptrices et népotiques, autocratiques, qui l’ont irrémédiablement plombé.

Élu après juste une année de transition consécutive au renversement du pouvoir de l’alors Président, Amadou Toumani Touré, IBK était en effet devenu le leader du Mali sans y être préparé et sans comprendre les besoins de son pays au moment où il en prenait les rênes.

La nouvelle transition d’une année maximale qu’exige la CEDEAO est donc partie pour accoucher d’un nouveau monstre politique.

Il n’est pas évident que son vainqueur ait les recettes qu’il faut pour aborder les multiples défis qui sollicitent le pays ni ne réunisse un consensus fort et large pour amorcer les mutations difficiles et délicats qui l’attendent.

 Deal

Qu’une suspicion de deal plane entre IBK et l’armée, favorisant la prise du pouvoir par cette dernière, est une raison de plus pour semer davantage de doutes si une transition à la hussarde s’opérait.

Qui va empêcher les militaires de donner un coup de pouce à celui des civils ayant leurs faveurs, rien que pour se conformer à l’oukase de la CEDEAO. C’est-à-dire la rouler dans la farine.

Une phrase sibylline de IBK devrait alerter. “Ne remettez pas le pouvoir à ces gens qui ont occupé la rue, faites une transition pour une autre génération, composée de jeunes”, a-t-il déclaré.

L’évidence saute à l’œil. Son propos est un coup de pied d’âne à ses compagnons politiques devenus ses adversaires les plus farouches ayant mobilisé les foules jusqu’à provoquer sa chute.

Il est aussi une variante du diviser pour…semer le bordel puisqu’il invite l’armée à s’appuyer sur les jeunes afin d’éliminer la classe politique traditionnelle.

Dans un tel contexte, bien malin est celui qui peut mener à bonne échéance une transition démocratique d’une année. Il faut être un sorcier pour ne pas imploser dans cette course de vitesse que, mordicus, sans recul, la CEDEAO tente d’imposer.

 Menaces terroristes

Le contexte sécuritaire gros de menaces terroristes, l’érosion de l’intégrité territoriale au nord du pays, l’affaissement de l’économe nationale et la destruction du tissu social commandaient de se hâter lentement pour mettre une transition dans le temps qu’il faut pour la réussir.

Sous ce rapport, si les 3 ans proposés par le Conseil national pour le salut du peuple (Cnsp), l’organe militaire aux commandes, pouvaient paraître longs, nul ne doute que l’année retenue par la CEDEAO est trop courte.

Une transition de deux ans est, de fait, ce qui peut permettre un processus posé, profond et pertinent pour créer les nouvelles bases sans lesquelles l’état malien et sa démocratie resteront vermoulus.

Qu’à la tête de cette transition se trouve un civil de bonne moralité et compétent, selon les critères de la CEDEAO, est de bon aloi. Cela s’inscrit dans la dynamique admise partout de la sujétion des militaires aux civils dans la gestion normale des États.

Seulement, à la lumière de l’effondrement de l’état-nation malien, ne pas insister sur le rôle primordial que les militaires doivent y jouer pour garantir les conditions d’une respiration démocratique propice à l’affirmation d’un pouvoir civil, c’est, comme s’y oppose aveuglément la CEDEAO, créer les germes du dysfonctionnement annonciateurs de l’échec de la transition.

Un directoire civil-militaire est la solution que mendie la crise protéiforme que vit le Mali…

Recrues potentielles

En jouant des mots sur l’imposition malvenue de sanctions économiques qui affligeront surtout les populations déjà éprouvées, recrues potentielles des terroristes, la CEDEAO continue son jeu favori.

Il revient à donner des leçons démocratiques ailleurs, dans des pays en crise, leçons que ses principaux responsables n’appliquent pas chez eux.

Que c’est facile de jouer aux démocrates sur le préau d’autrui et d’y en bander ses muscles, comme le font les chefs d’états de la CEDEAO, sans mesurer son décalage avec les dynamiques nouvelles exigeant d’autres approches, plus douces et souples, sur fond de fermeté dans les principes.

Qui est alors surpris de ce nouveau ratage de la CEDEAO lors de son sommet sur le Mali ? Personne. Comment les autocrates qui siègent à son sommet peuvent-ils inspirer confiance encore moins se poser en médiateurs fiables et légitimes?

Qui ne les voient pour ce qu’ils sont, à savoir des tripatouilleurs d’élections, militants de mandats électoraux anticonstitutionnels, corrupteurs du jeu politiques, alliés de forces de sécurité retournées contre les peuples?

Un bémol fait plaisir toutefois car on a observé hier que la CEDEAO a tiré quelques leçons de la faillite du ton encore plus martial qu’elle avait adopté immédiatement après le coup d’état.

Elle a cessé de parler de réinstallation de IBK à son poste. Son intervention militaire par ses forces (risibles) en attente a été un feu de paille. Son refus de tenir compte de la junte n’est plus qu’un discours préhistorique. Et elle est devenue accommodante sur la transition en n’excluant pas un rôle pour les militaires.

C’est dommage qu’elle n’ait pas été plus audacieuse en ouvrant plus grands ses yeux.

Cela lui aurait permis de comprendre que ses sanctions économiques lui sont aussi préjudiciables. Elles ne menacent pas que le Mali mais toute l’Afrique de l’Ouest en panne, surtout avec la pandémie de la COVID-19.

Elle se serait aussi rendue compte qu’une transition d’une année serait la mère des futurs désordres politiques du pays.

Enfin, autant en pleine guerre d’Algérie, la France a du faire appel à un Général, De Gaulle, autant l’Amérique s’était adossée sur des généraux Truman et Eisenhower dans des contextes baignés par la deuxième guerre mondiale, il est normal que la primauté civile ne soit pas le seul paramètre à prendre en compte pour qui veut sérieusement sortir le Mali de son bourbier actuel. Civils et militaires doivent être les deux faces de la même transition qu’ils ne réaliseront avec succès qu’en travaillant main dans la main !

 Question: Les dirigeants amortis de la CEDEAO, ses chefs d’états, sont-ils capables de sortir de leurs ornières, de leurs zones de conforts moulées dans les réflexes directifs ? Ce n’est hélas pas sûr !

Le ratage enregistré par son sommet d’hier l’a encore prouvé même s’il était évitable.

Cet échec de plus se fait au grand dam du Mali qui s’enlise dans l’incertitude.

Après sa réunion d’hier on ne peut donc que l’inciter à fournir encore plus d’efforts : en écoutant, pour commencer, ce que les Maliens, souverains, veulent au lieu d’imposer leurs recettes qui ont échoué partout ou presque…Soyez humbles, Messieurs : la CEDEAO perd le peu qui lui reste de crédibilité et de légitimité !

Adama GAYE

Ancien directeur de la communication de la CEDEAO

Le Caire 29 août 2020

Ps: Le sommet de la CEDEAO n’a pipé mot sur les risques grandissants d’un bras de fer entre ses deux géants anglophones ni ne s’est prononcé sur les mandats anticonstitutionnels que du Sénégal à la Côte d’Ivoire et en Guinée des dirigeants caressent. En un mot, comme au Mali, elle reste un médecin après la mort. Inutile !

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