Le couple (3) : Un rival dangereux

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    Le boucher s’incline devant tant de grâce et de charme. De cette relation amoureuse va naître des chuchotements que Fati devine. Qu’importe, elle choisit de profiter d’une jeunesse qui s’enfuie. Après tout, Madou a eu sa chance.

    Le regard bouleverse le boucher, partagé entre compassion et affection. Fati appartient à la lignée des femmes dont la douceur des yeux, à laquelle peu d’hommes résistent, provoque des réactions, des adhésions. Dernière arrivée, première servie. En dépit des protestations émises par une grappe de femmes et jeunes filles moins dotées naturellement. Celles-ci ne se privent pas de tirer des conclusions hâtives. Alimentées par le quartier de viande livré contre un petit billet de 1. 000 F CFA qu’elle glisse soigneusement dans la main du boucher. D’autres sollicitent le même traitement de faveur. Obligeant du coup le boucher à risquer des explications les plus farfelues : « en fait, son mari a versé tôt ce matin le complément. »

    Fati se garde bien de démentir le boucher attentionné. Nulle trace de doute dans les intentions du boucher. Ses cadeaux en nature et en argent ne sont point l’expression d’une générosité proverbiale. Mais découlent plutôt d’une envie dissimulée, parce que trop timoré pour prononcer ces plus beaux mots de la langue française : « je t’aime.»  Sa solide expérience se charge de rappeler, qu’en ces temps peu romantiques, les gestes parlent plus haut que les mots. A quoi bon s’y attarder. L’honnêteté ne commande-t-elle pas de sa part de reconnaître que le boucher a toute sa place dans son cœur ?

    Elle a pleine conscience que le boucher Gaoussou et elle incarnent véritablement un des couples les plus harmonieux du quartier voire de la ville. Lui est plus grand qu’elle. Quelle femme ne rêve pas de s’afficher avec un copain ou un mari grand que soi. Le contraire serait mal vu partout, ici comme dans le reste du monde. Son physique impressionnant et son teint clair font saliver les dames qui savent ce que cela signifie. Comparé au maigrelet Madou noir comme elle, il n’ya pas match. A la différence que la noirceur de Fati convient bien au choix tatillon des hommes. N’appartient-elle pas à cette espèce de femmes en voie de disparition qui ont fait l’option de ne point faire usage de crèmes éclaircissantes ? Du clinquant, du tape-à-l’œil, dans l’unique but d’entrer dans le cercle très restreint des femmes belles. Malgré tous ces artifices, elles passent inaperçues. Certaines mal avisées  parlent de chance, comme si la chance appartient aux autres, pas à elles.  Qu’on se le tienne pour dit : le boucher se délecte de son raffinement, une denrée rare que la chance ne peut compenser. Beaucoup plus que les fossettes qui apparaissent sur ses joues au moindre sourire.

    DĂ©sir fou

    De cette relation va naĂ®tre certainement des chuchotements qu’elle devine. Ce que dirais ces femmes – qui savent enlever la petite paille des yeux d’autrui  et oublient la perchette  suspendue au fond des leurs –  serait cette fois-ci vrai. A aucun moment elle ne songe Ă  s’opposer Ă  ce sentiment Ă©trange. Comme si elle veut dĂ©livrer un chèque en blanc. Comme si elle oublie que le boucher n’a pas le droit de voler le cĹ“ur appartenant Ă  un autre. Au contraire, elle s’excite, se dĂ©livre le permis du libertinage. Après tout, Madou a eu sa chance. S’il ne s’est pas montrĂ© digne de mĂ©riter mon amour, qu’il s’en prenne Ă  lui-mĂŞme.  Les lois de la nature veulent que quand le cheval du bonheur passe devant ta porte, il faut vite l’enfourcher, car Ă  la prochaine porte il n’est pas Ă©vident qu’on y trouve une place. D’ailleurs, il s’est avĂ©rĂ© un menteur impĂ©nitent. Et son absence momentanĂ©e est le meilleur des cadeaux de fin d’annĂ©e. Les annĂ©es filent impitoyablement et la jeunesse s’enfuie Ă  gras pas. Autant bien profiter de la vie avant qu’il ne soit trop tard, avant que les hommes friands de plus fraĂ®ches ne vous tournent dĂ©finitivement le dos. Elle se donne bonne conscience. MĂŞme si elle sait que ce discours pĂŞche par endroit. Après cinq maternitĂ©s, peut-on avoir la prĂ©tention d’être fraĂ®che ? Son physique ne s’en ressent point. Donc, elle croit bĂ©nĂ©ficier de la mansuĂ©tude des autres.

    Ses yeux de braise se lèvent. Laissant apparaître une volonté farouche d’affronter les regards de l’essaim de femmes. Qu’importe, elle inventerait. Son imagination est trop fertile pour passer aux aveux complets dès les premiers soupçons.  Plus les heures s’égrainent, plus le rendez-vous s’approche.

    A suivre…

    Georges François Traoré

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