Printemps arabes : que reste-t-il des révoltes populaires dix ans plus tard ?

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La place Tahrir du Caire, le 18 février 2011 (à droite), remplie de manifestants célébrant l’éviction de l’ancien président Hosni Moubarak, et la même vue presque dix ans plus tard (à gauche), le 11 novembre 2020.

Il y a dix ans, le monde arabe allait vivre une série de révoltes populaires improbables, un puissant souffle de liberté qui dura des mois, avant des lendemains qui déchantent. Un événement historique qui a durablement bouleversé la région.

Popularisés et référencés dans les livres d’histoire sous le nom de “Printemps arabes”, les soulèvements de la fin d’année 2010 ont conduit à des résultats disparates, souvent décevants : nombre de pays sont dans une situation pire qu’aux premiers jours de ces révoltes.

De la Tunisie au Yémen en passant par l’Égypte, la Libye ou la Syrie, les manifestations populaires, massives, ont été suivies au mieux de réformes précaires, au pire d’un retour à un ordre autoritaire, voire à d’interminables conflits armés.

Malgré ces revers, la flamme de ce mouvement pro-démocratie ne s’est pas éteinte, comme en témoigne la deuxième série de soulèvements huit ans plus tard au Soudan, en Algérie, en Irak, au Liban.

L’acte désespéré de Mohamed Bouazizi

Quelque chose “dans la réalité narrative” de la région a changé, estime Lina Mounzer, auteure et traductrice libanaise dont l’histoire s’est aussi tissée en Égypte et en Syrie.

“Je ne sais pas ce qu’il y a de plus émouvant ou de plus noble qu’un peuple qui réclame une vie digne, d’une seule et même voix”, clame-t-elle. “Ça prouve que c’est possible, que les gens peuvent se révolter contre les pires despotes, qu’il y a assez de courage […] pour faire face à des armées entières.”

Tout commence le 17 décembre 2010, lorsqu’un jeune vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, excédé par le harcèlement policier, s’immole par le feu devant le gouvernorat de la petite ville défavorisée de Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie.

Le geste de ce jeune diplômé n’est pas une première, mais son acte désespéré libère une rage jamais vue en Tunisie. Son sort tragique se répand sur les réseaux sociaux naissants. Mohamed Bouazizi décède de ses blessures le 4 janvier 2011, alors que la contestation contre le régime du président tunisien Zine el Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis vingt-trois ans, s’est étendue comme une traînée de poudre.

Révolution tunisienne : dix ans après, la désillusion des habitants

Dix jours plus tard, Ben Ali devient le premier despote arabe contraint de fuir sous la pression de la rue. Exilé en Arabie saoudite, il y mourra dans l’indifférence en 2019. Dans les semaines suivant sa chute, des manifestations pro-démocratie éclatent en Égypte, en Libye, au Yémen…

À partir du 25 janvier, la rage exprimée dans les rues du Caire, la plus grande ville arabe, donne au phénomène le nom de “Printemps arabe”. Le monde regarde, interloqué, tandis que des centaines de milliers de personnes défilent pour exiger le départ du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 1981.

L’espoir et l’euphorie renvoyés par ces images relayées en boucle sur les chaînes d’informations chassent un temps le fatalisme de la vie politique du Moyen-Orient. Tout devient possible.

“Dégage!”      

D’inspiration tunisienne, une interjection – “Dégage!” (“irhal!”) – et un slogan – “Le peuple veut la chute du régime” (“Al-chaab yourid iskat al-nidham”) – déferlent un peu partout, renforçant le sentiment d’une destinée régionale commune.

Ces paroles résument le puissant désir de changement et de liberté parmi des dizaines de millions d’Arabes. C’est le cri d’une génération qui ignorait jusque-là ses propres capacités. Érigé en incantation à force d’être répété, il libère un temps les peuples de leurs peurs.

Un nouveau paradigme émerge au Moyen-Orient, basé sur une prise de conscience collective que les tyrans ne sont pas invincibles et que les changements peuvent venir de l’intérieur, et pas seulement du jeu géopolitique mondial.

Lina Mounzer se souvient des premiers jours de ces révoltes qui ont brisé le sentiment de “défaite arabe” ayant pesé sur deux générations après la mort de l’Égyptien Gamal Abdel Nasser et de son projet nationaliste panarabe.

“La nuit où Moubarak est tombé, j’ai pleuré de joie. Je n’arrivais pas à croire que le peuple égyptien pouvait être aussi courageux et beau. Cela ressemblait à l’aube d’une nouvelle ère”, se souvient l’auteure. “Et puis, la Syrie. Si j’étais heureuse pour l’Égypte, surprise par l’Égypte, j’étais en extase pour la Syrie.”

“Hiver arabe”

Outre Ben Ali et Moubarak, le Printemps arabe a permis de renverser Mouammar Kadhafi en Libye, Ali Abdallah Saleh au Yémen puis, huit ans plus tard, Omar el-Béchir au Soudan. Cinq dictateurs et cent quarante-six années de règne au total.

Durant les premiers mois de ce chamboule-tout historique, l’effet domino paraît aussi inéluctable que les autocrates arabes semblaient intouchables.

Mais le “Printemps” tant attendu fera long feu. Ironie de l’histoire, l’expression “Printemps arabe”, apparue fin janvier 2011, n’a été que rarement utilisée dans les pays de la région, où les termes “soulèvement” et “révolution” ont été préférés.

Cette expression a en tout cas vite donné lieu à une expression inverse, mise en avant dans l’ouvrage de l’Américain Noah Feldman : “Arab Winter” (“L’hiver arabe”). À l’exception de la Tunisie, le vide créé par la chute de régimes vilipendés n’a pas été comblé par les réformes démocratiques réclamées par la rue. Pire, il a parfois donné lieu à des conflits armés.

En Égypte, l’élection en 2012 de Mohamed Morsi, un islamiste dont le programme se heurte à l’opposition farouche d’une partie des contestataires, ouvre la voie à son renversement, l’année suivante, par l’armée. Et à une répression sanglante.

Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi rétablit un régime au moins aussi autoritaire que celui de Moubarak, s’érigeant en rempart contre l’islamisme sous l’œil bienveillant d’un Occident déboussolé et dépassé.

À Bahreïn, seule monarchie du Golfe à avoir connu des manifestations de masse en 2011, le soulèvement a été brutalement réprimé avec le soutien de l’Arabie saoudite, qui pour sa part n’a pas hésité à distribuer de l’argent en masse à sa population pour éviter une contagion.

À l’autre bout de la région, les premières manifestations en Algérie, pays meurtri par la guerre civile, n’ont pas pris – son heure viendra en 2019. Au Maroc, le mouvement du 20-Février 2011 a été réduit au silence par des réformes cosmétiques et une sourde répression judiciaire.

En Libye, les révolutionnaires se sont divisés en une myriade de groupes dans un pays plus que jamais fragmenté et sujet aux ingérences étrangères. Le Yémen, pays le plus pauvre de la péninsule arabique, s’est engouffré dans un conflit civil aux ramifications régionales.

En Syrie, “c’est votre tour, Docteur”

Mais la tombe du Printemps arabe restera la Syrie, où les manifestations pro-démocratie ont mué en un impitoyable conflit. “C’est votre tour, Docteur”, écrivent en mars 2011 des adolescents de Deraa, sur un mur de cette ville du sud de la Syrie, en référence au président syrien Bachar al-Assad, ophtalmologue formé au Royaume-Uni.

Vœu pieux : Assad restera le domino qui ne tombe pas, au prix d’une lutte sans merci, sauvant ainsi sa peau aux dépens de plus de 380 000 morts et de millions de déplacés.

“Je suis fier de ce que nous avons fait à l’époque, mais je n’aurais jamais pensé que nous en arriverions là, que le régime nous détruirait comme ça”, déclarait en 2018 à l’AFP un des graffeurs de Deraa, Mouawiya Sayasina.

Ici, la tournure des événements et l’inaction internationale ouvrent les portes d’un autre enfer : la répression sans fin, la haine confessionnelle qui se répand, un terreau où les jihadistes de Syrie et d’ailleurs prospèrent. L’expansion des jihadistes atteint son point d’orgue avec la proclamation en 2014 par le groupe État islamique (EI) d’un “califat” à cheval entre la Syrie et l’Irak, presque aussi vaste que la Grande-Bretagne.

La violence extrême des exactions, propagées sur les réseaux sociaux, la capacité de l’EI à attirer des milliers de combattants d’Europe et d’ailleurs et les vagues d’attentats dans le monde entier ont fini d’éteindre en Occident le regard enthousiaste des débuts.

L’attention du monde se focalise sur la lutte antiterroriste plutôt que sur la fin de régimes autocratiques qui ne tardent pas opportunément à se présenter, de nouveau, comme le dernier rempart contre l’islamisme radical.

Deuxième vague de manifestations en 2018

Depuis 2018, une deuxième vague de manifestations contre les pouvoirs en place au Soudan, en Algérie, en Irak et au Liban a ravivé les espoirs et semblé prouver la pérennité de l’esprit de 2011 au sein de la jeunesse arabe.

Pour Arshin Adib-Moghaddam, basé en Grande-Bretagne où il est professeur à la London School of Oriental and African Studies, le feu couve toujours sous les cendres et les revendications initiales “déborderont à la prochaine occasion comme un tsunami politique”. “Les habitants de la région ont établi de nouveaux critères […] de gouvernance”. “Tout État qui n’intègre pas cette nouvelle réalité est forcément confronté [à la menace d’un nouveau soulèvement]”, ajoute-t-il.

Des changements irréversibles creusent leur sillon.

C’est la perception des dirigeants, du monde mais aussi de soi-même qui a changé à jamais, selon Lina Mounzer.

“Nous avons vécu si longtemps dans un monde qui a essayé de nous inculquer l’idée que le collectif était suspect et qu’individualisme était synonyme de liberté. Ce n’est pas le cas”, dit-elle. “C’est ce que le Printemps arabe, à ses débuts idéalistes, non seulement nous a appris mais confirmé […]. Ce que nous faisons avec cette leçon – l’enterrer ou bâtir dessus – reste à voir”.

La Tunisie, “exception du phénomène régional qu’elle a engendré”

À ce titre, la “Révolution du jasmin” en Tunisie, bien que tourmentée, reste l’histoire à succès. L’effusion de sang et les profondes divisions y ont été contenues, le mouvement d’inspiration islamiste Ennahdha, principale force politique du pays, a privilégié le consensus pour mener la transition.

“Contrastant avec l’échec en Égypte et le désastre en Syrie, la Tunisie apparaît comme l’exception du phénomène régional qu’elle a engendré”, écrit Noah Feldman dans “L’hiver arabe”.

Mais, là aussi, l’histoire reste inachevée et pour les 11 millions de Tunisiens, les dividendes de la révolte ne sont pas au rendez-vous.

Près de là où tout a commencé, en face de la place centrale de Sidi Bouzid où une sculpture de la charrette de Mohamed Bouazizi a été érigée, Achref Ajmi, 21 ans, exprime son désenchantement.

Ben Ali est parti, le pays est resté debout, mais la situation économique, un des principaux catalyseurs de la révolte, reste médiocre, note-t-il. “Le slogan de la révolution était “travail, liberté, dignité”. Nous n’avons rien vu de cela”. “Il n’y a pas d’emplois”.

 

Avec AFP

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