Chronique : Insouciance ou inconscience ?
Le décalage est amer quand la nation est à deux vitesses. Les regrets sont pour les uns, d'autres piaffent de joie.
La dynamique sociale du Mali actuel oscillant entre l’abnégation patriotique et la futilité urbaine, offre un terrain d’analyse où s’entrechoquent des phénomènes sociologiques à la fois corrélés et farouchement antinomiques. Pour comprendre ce qui semble être une schizophrénie collective, il faut disséquer les concepts de dissociation cognitive, de mimétisme festif et de dilution de la responsabilité citoyenne face à l’impératif de survie nationale.
Au cœur de cette analyse réside le paradoxe entre le sacrifice des forces de défense et de sécurité et l'insouciance des rodéos urbains au lendemain des événements tragiques du 25 avril 2026. Ce phénomène relève de la dissociation cognitive sociale constaté de visu sur le Boulevard de la République, quelques heures après la première nuit post-attaque du samedi à l'aube.
D’un côté, la conscience collective reconnaît le péril imminent et l’héroïsme des martyrs comme le Général Sadio Camara. De l’autre, une partie de la masse s’enferme dans un déni opérationnel, où le mariage pompeux devient un mécanisme d’évitement psychologique. C'est une réaction antinomique : là où le deuil exige le silence et la sobriété, posture rigoureuse de l'État, le besoin de normalité artificielle pousse à l’exubérance sonore et visuelle. Ce décalage crée une nation à deux vitesses où le front et la ville ne partagent plus la même temporalité émotionnelle, isolant le combattant dans sa gloire tragique tandis que le citadin s'étourdit dans la fête ou joue à se faire peur en important le terrorisme dans les écoles par évocation et création de fausse panique. Un cynisme d'un type incertain comme genre de dérision.
Les cortèges de mariage motorisés, au mépris du recueillement national, illustrent un mimétisme de prestige qui tourne à l’anomie. L’anomie décrit une situation où les règles sociales et morales perdent leur influence sur les comportements individuels au profit de pulsions immédiates. Dans le cas malien, le désir de paraître, hérité d’une culture de la démonstration ostentatoire, l’emporte sur la morale républicaine. Ces rodéos ne sont pas seulement des actes de joie, mais des affirmations identitaires égocentrées qui ignorent la conscience commune. On assiste à une corrélation perverse entre l'ascension sociale symbolisée par l'union matrimoniale et l'incivilisme caractérisé par le blocage des voies et le vacarme. C'est une rupture nette avec l'éthique de la résilience prônée par les autorités de la Transition.
L’obscurantisme n’est pas qu’une doctrine terroriste ; c’est un phénomène social d’aveuglement qui s’oppose radicalement au légalisme patriotique. Les forces armées et de sécurité incarnent la rationalité, l'ordre et le sacrifice pour le contrat social. À l’opposé, l’insouciance urbaine rejoint, par un glissement dangereux, les objectifs de l’ennemi : la désagrégation de l’unité. L'obscurantisme se nourrit de cette atomisation sociale, où l'individu ne se sent plus lié au destin du soldat dans sa tranchée. Ce grand aveuglement est le risque majeur : celui d'une population qui, par son comportement, offre le flanc à la déstabilisation en banalisant la tragédie nationale au profit de l'ego domestique.
Le concept de dilution de la responsabilité explique pourquoi des citoyens, par ailleurs laborieux, peuvent devenir des spectateurs passifs ou des acteurs de l'inconscience. Dans la foule du cortège, l'individu perd le sentiment de sa faute morale et de son alignement avec l'État. Il se cache derrière la fête collective pour oublier qu'il piétine, par ses excès, le deuil de la nation. Or, le Mali est en situation d'état de siège moral. Chaque action individuelle a une portée symbolique. La riposte contre le terrorisme et l'agression extérieure ne doit pas être que militaire ; elle doit être sociologique. Elle exige une ascèse citoyenne, une restriction volontaire des plaisirs ostentatoires par respect sacré pour le sang versé sur le champ d'honneur.
En somme, l’insouciance constatée ce dimanche 26 avril 2026 (lendemain des attaques) est le symptôme d’une lutte sourde entre deux Mali : le Mali de l'engagement, légaliste et patriote, et le Mali de l'inconscience, mimétique et déconnecté des réalités du terrain. Ces phénomènes sont corrélés car ils naissent de la même crise sécuritaire, mais ils sont violemment antinomiques dans leur expression. La dignité nationale exige que le pas du citoyen s'accorde, avec décence, au pas du soldat. Sans cette synchronisation, l'obscurantisme ne gagne pas seulement par les armes, mais par l'érosion lente de nos valeurs de solidarité et de respect mutuel devant la mort héroïque de ceux qui nous protègent. "Unis nous vaincrons !" Parole de Malien !
MKL