Crimes de disparitions forcées : Le pardon oui, mais la vérité d’abord

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La quête de la vérité sur les crimes de disparitions forcées a dominé la 3e audience publique que la Commission vérité, justice et réconciliation (CVJR) du Mali a organisé samedi dernier (3 avril 2021) à Bamako sur le thème : «Les disparitions forcées» ! Si les proches des victimes sont prêts à pardonner, ils veulent connaître d’abord la vérité afin de faire enfin leur deuil.

 

Selon la commission, on entend par crimes de disparitions forcées «…l’arrestation, la détention, l’enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté par des agents de l’État ou par des personnes ou des groupes de personnes qui agissent avec l’autorisation, l’appui ou l’acquiescement de l’État, suivi du déni de la reconnaissance de la privation de liberté ou de la dissimulation du sort réservé à la personne disparue ou du lieu où elle se trouve, la soustrayant de la protection de la loi».

Cette 3e audience publique a donc abordé ces crimes commis de l’indépendance du pays (22 septembre 1960) à nos jours, avec des cas emblématiques comme ceux de Fily Dabo Sissoko, Hamadoun Dicko et Kassoum Touré (des opposants politiques) qui remontent à 1962 ; de celui du leader estudiantin des années 80, Abdoul Karim Camara dit Cabral.

Des récits horribles d’enlèvement, de séquestration et d’assassinat ont été racontés par les 14 victimes ; dont l’ancien ministre Oumar Hamadoun Dicko. Son père (Hamadoun Dicko) et 2 autres ont été arrêtés à Bamako et assassinés en 1962 sous le régime de Modibo Kéita. Les 2 grands frères du regretté Abdoul Karim Camara dit Cabral, arrêté et assassiné en mars 1980 sous le régime de Moussa Traoré, ont également témoigné.

On a assisté à un passage collectif Oumar Hamadoun Dicko, El hadj Boua Kanté Sissoko et Mamadou Touré, dont les pères respectivement Hamadoun Dicko, Fily Dabo Sissoko et Kassoum Touré ont été arrêtés le 20 juillet 1962 lors de la marche contre le Franc malien. Détenus au bagne de Kidal, la décision a été prise en comité restreint de les éliminer et le message envoyé au gouverneur de Gao dans ce sens était : «faites voler définitivement les trois oiseaux» ! C’est ce qu’a expliqué Oumar Hamadoun Dicko (ancien ministre et président du Parti de la solidarité et du progrès-PSP) qui a souhaité l’organisation d’une grande cérémonie de prière à la mémoire de toutes les victimes.

 

La vérité est le prix du pardon

Des 14 témoignages, on retient surtout cette quête de vérité comme condition sine qua non du pardon, donc de la réconciliation. «Le Mali est un pays d’humiliation et il faut un devoir de vérité pour sortir de cette situation», a dénoncé Oumar Hamadoun Dicko. «Nous pardonnons, mais nous voulons toujours savoir où a été enterré le corps de notre frère Cabral», a réclamé la famille d’Abdoul Karim Camara dit Cabral représentée par ses frères Mohamed Bassirou Camara et Farouk Camara. «Depuis 40 ans, nous nous battons pour savoir où est enterré notre frère, depuis 40 nous n’arrivons pas à faire notre deuil», a déploré l’un des frères de Cabral.

Arrêté le 16 mars 1980, alors qu’il se trouvait dans un camion en direction de la République de Guinée, le leader de l’Union nationale des élèves et étudiants du Mali (UNEEM) est mort le lendemain sous la torture. Il aurait été enterré au cimetière de Hamdallaye (Bamako), mais l’emplacement exact de sa tombe n’a pas été révélé à sa famille.

«Tout est mensonge dans ce pays et avec ça nous n’avancerons jamais… On ne peut pas construire un pays sur le mensonge, nous avons besoin de vérité»,  a déclaré un autre témoin. «Nous n’avons pas oublié, mais nous avons pardonné… Et nous voulons une réhabilitation de nos pères qui ont été des dignitaires de ce pays. Nous voulons faire notre deuil», a demandé Oumar Hamadoun Dicko.

«Ils sont rentrés chez nous à 5h du matin pour arrêter mon père. Ils ont tout cassé et ils nous ont fait sortir, avec mon frère et ma mère, à coup de crosses et nous ont mis à genoux dans la cour. J’avais 6 ans», a-t-il révélé en évoquant l’arrestation de son père, Hamadoun Dicko (opposant au régime du président Modibo Kéita et disparu depuis 1962). «La disparition de mes 2 fils a créé un traumatisme chez ma femme qui en est devenue folle…J’ai besoin de savoir si mes enfants sont vivants ou morts… Nous voulons juste savoir s’ils sont vivants ou morts. S’ils sont morts, nous voulons leurs corps au moins pour prier sur eux et les enterrer», a réclamé un témoin ravivant l’émotion dans une salle où on pouvait entendre voler une mouche.

Peu d’espoir de connaître enfin la vérité un jour

«La CVJR a aujourd’hui un devoir de vérité car on ne peut pas laisser ces zones d’ombre», a souligné un témoin. Pour le président de la commission, M. Ousmane Oumarou Sidibé, «condamner les morts à ne pas avoir une sépulture décente ou encore les larmes de leurs familles est un sacrilège». Et, a-t-il poursuivi, il serait «vain d’espérer un pays qui se réconcilie réellement sans que les proches des victimes n’aient eu droit à la vérité pour apaiser leurs cœurs».

Mais, les proches des disparus forcés, ne nourrissent pas un grand espoir de connaître la vérité un jour car, a dit l’un d’eux, «le Mali est un pays d’impunité…Tant qu’on n’y mettra pas fin, on ne sortira jamais de ce pétrin». Il faut rappeler que les des deux premières audiences publiques de la CVJR ont été respectivement organisées le 8 décembre 2019 sur «les atteintes au droit à la liberté» et le 5 décembre dernier sur «les atteintes au droit à la vie ; la torture et autres traitements cruels, inhumains ou dégradants».

Si elles se réjouissent de la reconnaissance de leurs douleurs, qui constitue pour elles thérapie, elles demandent au ministère de la Réconciliation nationale de nommer des victimes ou leurs proches dans ce département. Elles se sont surtout indignées de la recrudescence de la violence et ont appelé les autorités de la Transition à trouver une solution à cette guerre qui fait chaque jour de nouvelles victimes.

Du 3 janvier 2017 à nos jours, plus de 20.000 dépositions ont été recueillies dans les antennes régionales et au niveau des équipes mobiles de la commission. Pour bien sécuriser et traiter les dépositions, la CVJR a développé et mis en place une base de données qui permet, entre autres, de centraliser les informations et documents recueillis ; de préparer des rapports, des statistiques, des graphiques et des cartes.

Comme à l’accoutumée, cette 3e audience publique a pris fin par la remise d’attestation aux proches des victimes qui ont accepté de venir témoigner et le discours de clôture du président de la CVJR.

Oumar Alpha

 

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