Discours de M. Fily Dabo Sissoko prononcé le le 11 mai 1956 à l'occasion des obsèques de Mamadou Konaté, Député du Soudan français
Monsieur le Ministre,
Monsieur le Haut-Commissaire,
Monsieur le Président du Grand Conseil de l'A.O.F.,
Monsieur le Gouverneur,
Mes chers collègues parlementaires, conseillers territoriaux et chefs de canton,
Les proverbes de notre terre enseignent que la mort doit frapper dix fois dans une maison avant d’atteindre un homme. Mais cette fois, la Providence a frappé au cœur même du Soudan — que dis-je ? au cœur de l’Afrique toute entière, car le rayonnement de Mamadou Konaté s’étendait de l’Atlantique aux confins du Tchad et du Congo.
J’ai vu hier, comme vous tous, une foule immense et recueillie, une foule unie dans la douleur et rassemblée dans l’espérance d’un avenir commun.
Rappelons que hier encore, à l’Assemblée nationale, son président André Le Troquer nous invitait à observer une minute de silence en l’honneur de notre disparu.
Et je veux ici m’associer aux paroles qu’Abdoulaye Fofana aurait pu prononcer :
« O mort, où est ta victoire ?
O mort, où est ton aiguillon ? »
Car la mort n’a aucune emprise sur un tel rayonnement.
Mesdames et Messieurs, permettez au Président de l’Assemblée territoriale du Soudan de ne pas revenir sur l’activité d’élu et sur la lucidité dont Mamadou Konaté a fait preuve au sein de cette Assemblée : le Vice-Président Yaya Doumbia l’a fait avec le talent et l’autorité qui lui appartiennent. Permettez-moi de ne pas aborder davantage son action parlementaire : le Vice-Président de l’Assemblée de l’Union française à Versailles l’a fait également, avec des arguments péremptoires, vibrants d’émotion contenue, de sympathie profonde et d’amitié sincère.
C’est mon frère qui repose ici. Devant cette tombe prématurément ouverte, laissez mon cœur parler, laissez-moi célébrer l’amitié.
Allah Soubhanahou wa Ta’ala, le Clément, le Miséricordieux, a créé l’univers par amour, par amitié. L’amitié est donc la clef de voûte de toutes les activités humaines ici-bas. Toutes les mythologies de tous les peuples, dans tous les temps et pour tous les siècles, l’ont exaltée. Toutes les cosmogonies de toutes les civilisations l’ont inscrite parmi les constellations, et toutes les religions révélées lui ont réservé une place unique à la droite du Seigneur.
Mamadou était mon ami, non parce que nous étions du même pays, non parce que nos familles se connaissaient depuis plusieurs générations, non parce que nous avions reçu la même éducation, mais parce que nos cœurs se sont reconnus.
C’est le cœur qui a parlé, un certain soir, ici même à Bamako, lors d’un banquet en 1918. Depuis, le fil du temps, tenu par une fidélité constante, a développé cette amitié et lui a conféré une forme irréfragable que les vicissitudes que nous avons eu à traverser ces dernières années n’ont pu altérer.
J’en appelle au témoignage de tous les Soudanais de bonne foi. Si la mort, sur le plan physique, peut mettre un terme à cette amitié, elle n’a aucune emprise sur elle sur le plan supérieur de l’esprit.
C’est pourquoi saint Paul avait raison de s’écrier : « O mort, où est ta victoire ? »
Cette amitié fait merveille, se propage et se multiplie. Elle émanait de Mamadou comme l’eau d’une source de roche, fraîche et limpide, à laquelle tous les assoiffés peuvent s’abreuver à loisir, pour peu que leur âme soit faite de candeur, de probité et de bonne foi.
C’est pour cela que du Soudan, de partout en Afrique noire, de la métropole et d’ailleurs, de tous les endroits où il avait posé ses pas, des hommes sont venus lui rendre hommage, rassemblés par cette amitié non seulement affective, mais agissante.
Mamadou savait se dévouer pour les autres. Il savait aller au-devant des souffrances muettes. Il savait se prodiguer par la parole et par les actes, et, au milieu des plus grandes difficultés, maintenir ferme le destin placé entre ses mains et garder son amitié à la hauteur de son cœur, face à ce qui n’est souvent qu’ingratitude et oubli des bienfaits.
Cet homme honorait ceux qui l’approchaient, et il honorait l’honneur lui-même. Son amitié faisait honneur à l’amitié.
C’est cela qui a attiré cette foule auprès de cette tombe, sur les bords du Djoliba, où nos cœurs ont pleuré un homme qui s’était fait plus grand que le destin qui lui était imposé. Et cela a valu au Soudan une renommée nouvelle.
Sous la IIIe République, la Chambre des Députés avait connu le Vice-Président Gratien Candace ; nos compatriotes des Antilles et du Sénégal bénéficiaient alors des dispositions stipulées dans la Constitution de 1848, reprises sous d’autres formes en 1875.
Mais Mamadou Konaté fut le premier Vice-Président noir de l’Assemblée nationale de la IVe République.
Cette IVe République, née de la tourmente, qui cherche encore ses voies mais dont la survie est nécessaire à l’équilibre du monde et à la pérennité de l’Union française, a fait faire un pas de géant aux populations d’Outre-mer qui ont vu poindre, avec des élans exaltants, l’aurore de leur émancipation. Plus que quiconque, l’Afrique noire a senti ce renouveau. Plus que quiconque, l’Afrique noire espère encore.
Les faits sont là : deux d’entre nous siègent au gouvernement, et Mamadou, en occupant pour la première fois le fauteuil qu’illustrèrent Bailli, Dupuy et Paul Deschanel, avait suscité une ovation dont la gloire a rejaillit sur le Soudan, et au-delà, sur toute l’Union française.
C’est cette Union française que nous voulons, de tout notre cœur, et à la réalisation de laquelle nous sommes déterminés à œuvrer sans relâche.
Et si cet idéal est un vœu, la mort de Mamadou Konaté, survenue en pleine activité, au poste éminent où la confiance de ses frères l’avait placé, a scellé ce vœu à jamais, car nous croyons que face à la tombe, les morts vivent avec les vivants.
Puissions-nous tous ici en rendre témoignage, au nom de la France, au nom de l’Union française, face au monde.
Mamadou, mon ami, mon alter ego, dors en paix.
Bamako, le 16 février 1956
Fily Dabo Sissoko