L’avenir politique au Mali : les vents qui tournent

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L’avenir politique au Mali : LES VENTS QUI TOURNENT

La dégradation de la situation sécuritaire exige de certains protagonistes un changement de posture. Difficile, mais indispensable.

Pour l’un de nos confrères journalistes qui couvrait à l’époque l’événement, le déroulement de celui-ci avait quelque chose d’hallucinant. On était en 1983 et l’Organisation de l’unité africaine avait décidé de changer de Secrétaire général. Elle avait, cinq ans plus tôt, confié la fonction à Edem Kodjo, éminent énarque et homme politique d’expérience qui avait occupé des postes importants aussi bien dans le gouvernement togolais qu’au sein des organisations financières africaine et internationale. Ce brillant (et assez imbu de sa compétence) intellectuel révéla dans l’exercice de ses responsabilités une particularité qui agaça bien vite certains chefs d’Etat. Il démontrait une propension persistante à jouer à l’électron libre et à penser qu’il pouvait, de sa propre initiative, pousser l’organisation continentale à prendre des positions audacieuses sur des questions délicates.

Ce fut ainsi que l’admission du Sahara occidental en tant qu’Etat indépendant fut à son instigation examinée et obtenue lors du sommet de l’OUA en 1982. Cela à la grande colère de certains présidents  – dont celui du Togo – qui estimèrent que le Secrétaire général avait pour le moins usé de malice en la circonstance et obtinrent son départ. Poussé vers la sortie, Edem Kodjo voulut pour son ultime intervention livrer un discours testament qui resterait dans les mémoires. Ses adversaires le privèrent de ce coup d’éclat. Des délégués se mirent à échanger bruyamment dans la salle et le brouhaha de leurs conversations couvrit presqu’intégralement les paroles du partant.

Celui-ci avait conclu son intervention par un extrait du poème « Le cimetière marin » de l’écrivain français Paul Valéry, extrait qui de son point de vue résumait les pratiques politiques tumultueuse d’alors et peut-être aussi son destin personnel. « Le vent se lève, avait-il cité, il faut tenter de vivre ». Edem Kodjo s’efforça de s’appliquer à lui-même cette exhortation lors de la longue traversée du désert qu’il connut et qui s’interrompit sur une courte résurrection en tant que Premier ministre du Togo de 2004 à 2005. S’apercevant que le vent de la réhabilitation ne soufflait pas très longtemps dans les voiles de son destin, Edem Kodjo préféra annoncer solennellement en 2009 qu’il quittait définitivement la scène politique togolaise, se disant déçu des pratiques des acteurs de la vie publique de son pays.

La citation invoquée par celui qui a récemment repris du service comme facilitateur de l’Union africaine auprès de la République démocratique du Congo a certainement encore plus de sens aujourd’hui que 33 ans auparavant. Les vents qui parcourent actuellement le continent poussent, en effet, des nuées porteuses d’incertitudes et d’interrogations. Ces vents rendent impératif le diagnostic exact des situations difficiles au risque de se tromper dans les traitements à y apporter ou alors de rendre ces traitements tellement compliqués qu’ils s’avéreraient quasi impossibles à appliquer. Ils imposent aussi d’accorder leur juste importance à des événements que la surenchère médiatique présente comme extraordinaires. Comme cela s’est produit pour le procès de l’ancien président Hissène Habré.

UNE INEXCUSABLE NÉGLIGENCE. Les plus avisés des chroniqueurs africains se sont fort heureusement gardés de céder à l’emballement imprimé par des radios internationales et ont rappelé que déjà dans les années 1980 et 1990 le Ghana, la Guinée équatoriale, le Mali et la République centrafricaine avaient eu à juger leurs anciens présidents. Et que contrairement à ce qui a été organisé pour l’ancien chef de l’Etat tchadien, la comparution des accusés avait été faite sur leur propre sol et les condamnations avaient été prononcées par une juridiction nationale. Les « spécialistes » qui s’enflammaient en se réjouissant de voir enfin « l’Afrique juger l’Afrique » avaient donc plusieurs trains de retard. Ce qui ne les a pas considérablement troublés dans leurs commentaires hâtifs.

Pour notre continent, le vent qui portait le procès Habré n’était donc pas celui de l’inédit absolu. Mais celui de la rareté. L’événement avait tout à la fois son utilité et ses limites. Son utilité parce qu’il s’inscrit dans la nécessité de livrer une lutte constante contre l’impunité et en faveur du droit des victimes à la vérité. Nécessité et droit qui doivent devenir des normes en Afrique au lieu de rester encore trop souvent des exceptions. La portée de l’événement a été considérable pour tous ceux que l’ancien président avait méprisés et écrasés sans la moindre pitié. Il suffisait pour s’en convaincre d’écouter les témoignages des sans voix sur le caractère horrible des outrages qu’ils ont subis, sur l’inhumanité de leurs bourreaux et sur leur obstination à mener un combat qui, dans les premières années, paraissait ne jamais devoir aboutir.

L’utilité du procès Habré réside aussi dans l’alternative qu’il représente par rapport à la Cour pénale internationale de La Haye. Nous ne sommes pas de ceux qui accusent la CPI de cultiver un tropisme anti-africain, même si les indices ne manquent pas pour étayer cette thèse. Par contre, il est indéniable que cette Cour produit des résultats inverses au budget qu’elle engloutit (près de 100 millions de dollars par an pour 13 mises en accusation  depuis 2003) ; qu’elle s’est engagée dans des affaires qui n’ont aucune chance d’être dénouées comme les poursuites menées contre les responsables de l’Armée du Seigneur ; qu’elle a essuyé des échecs cinglants dans certaines instructions qu’elle avait entamées (notamment au Kenya) ; que des dossiers qu’elle a bouclés (notamment ceux de l’ancien président Gbagbo et du Congolais Jean-Pierre Bemba) souffrent de singulières faiblesses que révèlent les audiences ; et qu’elle s’est rendue coupable de fautes pendables comme l’inexcusable négligence dans la protection d’un témoin du procès Gbagbo. Enfin, détail non négligeable et ainsi que l’ont relèvé les spécialistes, Dakar a été beaucoup moins coûteux et mieux maitrisé que La Haye dans la conduite de dossiers de nature similaire.

DEUX CARACTÉRISTIQUES. A l’opposé et au chapitre des limites, on relèvera d’abord que la tenue du procès Habré s’est débloquée grâce essentiellement à la volonté de coopération démontrée par les autorités sénégalaises après l’arrivée du président Macki Sall au pouvoir. Dans une récente interview, le chef de l’Etat a cependant – et à juste raison – clairement exclu la possibilité de voir sa capitale abriter systématiquement les événements judiciaires de ce type. On notera aussi que la question des réparations à accorder aux victimes reste entière. Ce sont donc des milliers d’existences fracassées et de vies brisées qui restent en interrogation quant aux possibilités qui vont leur être proposées de se reconstruire. L’exemplarité du procès Habré demeure encore à établir. Il faut donc prendre l’événement non pas comme un aboutissement, mais comme un combat d’importance gagné dans une bataille qui sera encore longue.

Dans notre pays, les vents qui se sont récemment levés transportent des appréciations divergentes sur la mise en application de l’Accord pour la paix et la réconciliation. La Coordination des mouvements de l’Azawad et la Plateforme qui ont suspendu leur participation aux travaux du Comité de suivi de l’Accord, ont adressé la semaine dernière un message commun à la 9ème session de celui-ci. Elles y exigent notamment la mise en place des autorités intérimaires dans tout le Nord du Mali, une solution à la question de la représentation des deux groupements  au  sein des institutions et de l’Administration d’Etat, la définition du statut de leurs combattants qui doivent participer aux patrouilles mixtes, la prise en charge de ces mêmes combattants, l’annulation des « décisions unilatérales » prises par le gouvernement et la non ingérence du gouvernement dans les affaires internes des Mouvements.

Avec ces doléances, on assiste au retour de deux caractéristiques qui s’étaient retrouvées dans toutes les périodes post conflit depuis les années 1990 : la totale méconnaissance par les mouvements rebelles de l’humeur générale du pays et le total désintérêt de ces mouvements pour tout ce qui ne concerne pas leurs attentes propres. On peut ajouter à ces deux particularités, une troisième spécificité propre à la période actuelle qui voit la communauté internationale s’impliquer activement dans l’accomplissement des engagements issus du processus d’Alger. Les responsables des Mouvements démontrent une très faible culture diplomatique et ce handicap les empêche de déchiffrer correctement les changements de tendance au niveau de la communauté internationale. Par exemple, ce fut pour n’avoir pas perçu l’impatience des négociateurs internationaux que la CMA s’est vue littéralement cornaquée jusqu’à la table de signature de l’Accord le 21 juin 2015.

Dans une certaine mesure, ces trois attitudes se comprennent. Ce serait en effet céder à l’angélisme que d’ignorer la pression que les différentes bases (surtout au niveau de la CMA) exercent sur les directions des groupes politico-militaires ou encore que de ne pas prendre en compte le désir de ces responsables de sécuriser leur propre reconversion. Par le passé – et surtout lors de la période 1993-1995 -, les autorités maliennes, avaient cédé à la pression des Mouvements. Ils avaient choisi de passer outre la colère des syndicats et des associations de jeunes pour procéder à une intégration conséquente des ex combattants dans l’armée et à un important recrutement des cadres « civils » dans la fonction publique. Elles avaient, en outre, ajouté à la liste des largesses consenties les financements octroyés à une multitude de projets de circonstance.

Un tel traitement de faveur est aujourd’hui inimaginable. Tout d’abord, parce que le souvenir de l’octroi inégalitaire d’avantages reste très présent dans la mémoire des diverses communautés qui en avaient éprouvé une profonde frustration et n’en souhaitent pas la réédition. Une veille populaire quasi spontanée s’est donc mise en place depuis des mois et tout au long du processus d’Alger, le gouvernement s’est entendu rappeler par la majorité silencieuse l’opposition de cette dernière à tout dialogue exclusif avec les Mouvements. C’est ce même rejet des erreurs du passé qui motive les marches de protestation de jeunes qui se sont déroulées à Tombouctou et à Gao.

PLUTÔT DES LENTEURS. Ensuite, dans un contexte de très forte insécurité et face à la recrudescence des attaques terroristes, les populations – et plus particulièrement celles du Septentrion – attendaient logiquement de l’ancienne rébellion une réaffirmation forte en faveur de l’unité nationale ainsi qu’un engagement visible et significatif des ex combattants dans la lutte contre les extrémistes. Ces deux espérances sont restées sans réponse. La première a été totalement déçue par le fait que la ville de Kidal n’a été l’objet d’aucun geste de confiance – tout limité et formel qu’il fut – de la part des Mouvements. La capitale de la 8ème Région reste une ville incontrôlée où l’influence la plus prégnante reste celle exercée par l’Ançar Dine de Iyad Ag Ghaly. L’agitation créée autour de l’urgence qu’il y aurait à installer très rapidement au Nord du Mali des autorités intérimaires (et non transitoires, comme les qualifient improprement certains) est venue renforcer les préventions de l’opinion publique. A juste titre, puisque cette demande insistante dissimule mal le désir des Mouvements de morceler le Septentrion en zones d’influence. Mais l’agenda transparent des deux groupements se heurte à la résistance déterminée des élus et des communautés qui ont réussi, à force de courage et de sacrifices, à faire traverser les années de braise à leurs collectivités.

L’espérance des populations de voir l’ancienne rébellion s’impliquer dès maintenant dans la réduction de l’insécurité a, elle également, été déçue. Par contre, les actes de rapine commis par des bandits armés très souvent assimilés à d’anciens éléments des mouvements constituent une douloureuse réalité. Lorsqu’on additionne les situations décrites plus haut, l’impatience de la Plateforme et de la CMA à bénéficier des dividendes politiques et matériels de l’Accord ne peut être que négativement perçue. Car aucun de ces groupements ne saurait aujourd’hui faire admettre qu’il prend déjà sa part dans le traitement de l’urgence première que constitue la lutte contre le terrorisme. Or, c’est sur cette question que s’étalonne d’abord la qualité des actions de chacun des protagonistes impliqués dans le retour de la paix et la restauration de la sécurité.

Le vent tourne aussi au niveau de la communauté internationale qui se montre profondément inquiète devant la multiplication des attaques et qui s’étonne de l’émoi pour le moins tiède que manifestent les groupes politico-militaires. Le jugement le plus sévère à cet égard est certainement venu du chef de la MINUSMA qui dans une interview à notre confrère « Jeune Afrique » n’a pas hésité à évoquer des « complicités » dont jouissent les terroristes au sein de certains mouvements signataires de l’Accord et qui, à l’inverse de la CMA et de la Plateforme, a préféré parler de lenteurs plus que de blocages dans le déroulement du processus de paix. Le dernier sommet de la CEDEAO s’est, lui, montré intransigeant à l’extrême sur le rétablissement de l’autorité de l’Etat sur toute l’étendue du territoire nationale, sur le traitement définitif de la question de Kidal et sur un appui plus résolu de la communauté internationale dans la lutte anti-terroriste dans notre pays.

La situation sécuritaire actuelle exige que soient dépassées les querelles sur le rythme d’exécution de l’Accord, que soit abandonnée la comptabilité tatillonne des actions exécutées et que soient délaissés les procès en responsabilité. Toutes ces attitudes semblent bien vaines si on les oppose à ce qui doit être l’essentiel dans le contexte présent : une lucide conscience de la gravité des périls et un tri sincère des priorités du moment. C’est beaucoup attendre de certains protagonistes. Et c’est pourtant le minimum exigible.

G. DRABO

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