L'AES face à l'aliénation : Relire le jeune Marx pour penser la souveraineté
Alors que l’AES revendique sa pleine souveraineté, la philosophie peut nous aider à comprendre l’enjeu. En relisant la notion d’« aliénation » chez le jeune Marx, cet article montre que l’indépendance ne suffit pas : il faut aussi que les peuples reprennent le contrôle sur leur destin économique et politique.
INTRODUCTION
Pourquoi malgré nos richesses en or, en coton, en uranium et en jeunesse, avons-nous le sentiment de ne pas être pleinement maîtres de notre destin ? Pourquoi nos décisions les plus importantes semblent-elles toujours se prendre ailleurs ?
Cette question hante aujourd’hui l’Alliance des États du Sahel. En 1844, un jeune philosophe allemand de 26 ans, Karl Marx, posait déjà une question semblable. Il l’appelait « l’aliénation ».
Pour Marx, un homme est aliéné quand il perd le contrôle sur ce qu’il produit et sur sa propre vie. Relire Marx aujourd’hui, ce n’est pas faire de la théorie. C’est chercher des outils pour comprendre le combat que mène l’AES et les défis qui l’attendent.
DÉVELOPPEMENT
I. L’ALIÉNATION CHEZ LE JEUNE MARX : QUAND L’HOMME DEVIENT ÉTRANGER À LUI-MÊME
Dans ses Manuscrits de 1844, le jeune Marx ne parle pas encore de révolution prolétarienne. Il parle d’homme. Pour lui, l’aliénation a 4 visages.
D’abord, l’homme est aliéné de son produit : l’ouvrier fabrique une table, mais la table ne lui appartient pas. Ensuite, il est aliéné de son activité : il travaille non par choix, mais par nécessité.
Troisièmement, il est aliéné de sa propre nature : il ne peut plus créer librement. Enfin, il est aliéné des autres hommes : la concurrence remplace la solidarité.
Au fond, l’aliénation c’est quand ce que tu fais ne t’appartient plus. Quand tu deviens l’instrument de quelque chose qui te dépasse et t’échappe.
II. L’AES : UNE TENTATIVE HISTORIQUE DE DÉSALIÉNATION POLITIQUE
C’est à l’aune de cette lecture que la révolution de l’AES prend tout son sens. Pendant des décennies, nos États ont été dans une situation d’aliénation politique.
Les grandes décisions sur notre sécurité, notre monnaie, nos partenariats se prenaient en dehors de nous. Nos ressources partaient, mais la valeur ajoutée revenait ailleurs.
Nos armées combattaient, mais les stratégies étaient dictées d’ailleurs.
Avec la création de l’AES, le Burkina, le Mali et le Niger posent un acte de désaliénation. Ils reprennent la main sur leur sécurité. Ils décident de contrôler leurs ressources.
Ils choisissent leurs partenaires. C’est exactement ce que Marx appelait : reprendre le contrôle sur le produit de son travail. Ici, le "produit" c’est la souveraineté elle-même.
L’AES dit : notre destin ne nous est plus étranger.
III. LES DÉFIS : ÉVITER UNE NOUVELLE FORME D’ALIÉNATION
Mais la désaliénation politique ne suffit pas. Marx nous met en garde. On peut chasser une domination pour en subir une autre.
Le vrai défi de l’AES aujourd’hui est donc triple.
D’abord économique : comment faire pour que l’or du Mali soit transformé au Mali ? Pour que le coton du Burkina habille des Burkinabè ? Il faut sortir de l’exportation de matière brute.
Ensuite institutionnel : comment construire des États où le citoyen ne se sent pas étranger aux décisions ? La souveraineté ne doit pas être confisquée par une élite.
Enfin culturel : comment produire nos propres récits, nos écoles, nos modèles, au lieu de copier des modèles qui ne nous ressemblent pas ?
Si l’AES ne répond pas à ces questions, elle risque de remplacer une aliénation extérieure par une aliénation intérieure.
CONCLUSION
Relire Marx aujourd’hui nous rappelle une vérité simple : la souveraineté ne se décrète pas, elle se vit.
L’AES a engagé un combat de désaliénation politique en reprenant son destin en main.
Mais ce combat ne sera gagné que le jour où le paysan de Sikasso, l’artisan de Bobo et le jeune de Niamey sentiront qu’ils sont les vrais maîtres de ce qu’ils produisent et des décisions qui les concernent.
Au-delà des alliances et des discours, l’enjeu est donc de construire une économie et des institutions
où le peuple cesse d’être un instrument pour redevenir sujet. C’est à ce prix que l’AES échappera à une nouvelle forme d’aliénation et fera de la souveraineté une réalité et non un slogan.
JOB DIARRA Doctorant en Philosophie, Spécialiste du jeune Marx et de la question de l’aliénation