Les charmes du diable (6) : Nuit grise de la psychose

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    Dès sa mise en service, l’infirmerie de la garnison militaire enregistrait trois morts en trois nuits, suivant l’ordre d’admission. Trop, pour y voir derrière des fées malfaisantes ouvrant la porte à la psychose.

     Binta tentait de se débattre dans le cercle où elle se sentait injustement accusée. Elle ne voulait guère que les paroles qu’elle s’apprêtait à livrer tombassent dans les oreilles de ses coépouses, donc elle invitait d’un signe de doigt son mari à s’approcher. En vain. L’entretien en tête-à-tête n’aurait pas lieu. D’une voix étranglée, elle daignait vider son sac : « N’as-tu pas ordonné à Hawa de mettre un peu de piment dans son sexe ? Moi aussi, j’ai fait de même. »

    Tard dans la nuit, l’infirmerie du camp appelée en urgence transportait la malheureuse dans une ambulance, et contre toute attente Hawa n’avait posé aucune difficulté à l’accompagner. Le lendemain, aux environs de 8 h, le sous-officier flanqué de la seconde étaient venus voir comment la malade avait passé la nuit. Ils la trouvaient sur le rebord du lit et presque souriante.

    Les médecins ont ces doigts de fée, ces liquides miraculeux et cachets qui savent vaincre les douleurs les plus atroces.

    L’histoire contée par sa voisine de lit dans la salle d’hospitalisation était comme une bombe tonnant sur Binta. On entrait en quelque sorte dans le surréalisme, dans un monde insaisissable. Elle prenait peur. Croyant qu’une bulle crevait à la surface du fleuve. Ou mieux encore qu’une énorme bulle d’air éclatait sous sa pirogue, la faisait chavirer. Voilà donc des fées malfaisantes penchées sur les lits, examinant un à un les malades. Chaque nuit elles arrachaient à la vie terrestre un malade suivant l’ordre d’arrivée. Celui-ci avait beau veillé,  elles parvenaient toujours à le surprendre dans un sommeil soudain, sans que son agonie réveillasse les autres. En dehors d’une morale à laquelle elles ne songeaient nullement un instant.

    Visas mortuaires

    Ainsi, les fées malfaisantes délivraient un visa mortuaire au premier malade hospitalisé la première nuit de l’entrée en service de l’infirmerie de la garnison militaire. Et ce, en dépit des efforts du personnel médical qui avait accompli convenablement leur office. On avait l’impression qu’une dalle d’acier avait étouffé l’existence du vieil homme.

    Dans la journée rien ne se passait. Le deuxième jour, le second malade admis trépassait en pleine nuit. Il ressemblait d’après la description brossée par la voisine de lit – dont Binta ignorait superbement le nom – à une automobile au filtre à huile bouché. Le jeune homme avait dû interrompre ses études à cause de la naissance de sa sœur. Les charges financières trop fortes, il devait abandonner ces études qui lui tenaient à cœur. Un cercueil encore. Dans ce cercueil, le jeune homme semblait lui  dire : « j’ai 19 ans et je suis mort ».

    Conduire la barque de la vie est difficile, même avec deux rames. Mais la diriger avec une seule rame devient un tour de force. Une femme, ayant perdu très tôt son mari et devant élever son fils, était placée devant un des rôles les plus difficiles, puisqu’elle devait être à la fois un père viril et une mère féminine…Et cette mère avait déjoué le piège, tout simplement en quittant l’infirmerie sur la pointe des pieds dès l’après-midi.

    Il est courant de penser que les femmes n’ont pas de génie. Mais qui pense cela ? Les hommes évidemment…et les femmes aussi, par sentiment d’infériorité. Or, la définition du génie est toujours donnée par les hommes. Ils devraient donc dire que les femmes n’ont pas le même génie qu’eux… ce qui rétablirait déjà la vérité. A chacun son propre génie, et les rôles seront bien assumés. Si l’homme a le génie de l’abstraction et du raisonnement – quand cela lui arrive – la femme, elle, a presque toujours le génie naturel de percevoir profondément la vérité des choses. C’est ce qu’on appelle « l’intuition féminine ». Mais l’homme, lui, est-il capable de cette affectivité profonde ? Rarement, parce qu’il a recouvert son affectivité d’une croûte de raison et de logique.

    Des pointes au cœur

    A son retour en salle d’hospitalisation le lendemain matin, elle apprenait la mort du quatrième malade à qui le lit numéro quatre avait été affecté.  Elle en avait déduit que si elle était restée la troisième nuit à l’infirmerie, sa mort était assurée. Elle qui était la troisième admise en hospitalisation. L’angoisse se déclenchait devant un sentiment de danger. L’esprit des autres patients construisait des drames. A l’angoisse se joignait souvent le désarroi. La sensation d’impuissance était absolue devant le danger imminent.

    Binta avait avalé ce récit comme une eau de source. Elle sentait une bouler lui monter à la gorge, à en étouffer, des pointes au cœur, et elle se disait : « partir ou mourir ». Elle éprouvait un réel besoin de décharger son angoisse, de faire des remarques cinglantes à son mari. Au lieu de cela, elle se montrait souriante, gentille et prévenante. Eviter l’hostilité de son mari et du médecin était donc un besoin vital, une préservation de sa sécurité, de sa vie. L’angoisse demeure toujours présente et sourde, comme une sorte de perpétuel malaise intérieur. Binta n’était pas prête à livrer bataille entre l’obsession et la raison, mais employait toutes ses forces pour cacher son angoisse afin d’éviter qu’on se moquât d’elle.

    Ne se doutant de rien, le médecin traitant avait acquiescé à la demande du sergent-chef Abdou. D’ailleurs, il s’apprêtait à annoncer la bonne nouvelle quand le mari de sa patiente était venu lui voir.

    A suivre

    Georges François Traoré  

     

     

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