In Memoriam : Confessions inédites d’ATT (2ème partie)

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Dans une interview accordée au journal le Contrat (son organe de campagne lors de la présidentielle de 2007), Amadou Toumani TOURE, décédé le 10 novembre 2020, s’était prêté à un exercice inédit de parler de lui-même : De son enfance à Mopti (son Soudou Bâbâ natal) à la présidence de la République, en passant par son parcours scolaire, sa vie de famille, de soldat… Bref, ATT avait tout dit d’ATT. Pour la postérité L’Aube revient sur cette interview inédite.

 

… Monsieur le Président, dans votre parcours, il y a des lieux, des endroits, des places qui sont si chargés de signification pour vous. Si vous le permettez, nous allons évoquer quelques-uns de ces lieux, en commençant par Mopti. Qu’est-ce que Mopti pour vous?

Mopti, c’est d’abord la ville de mon enfance. C’est là qu’il y a la majeure partie de mes souvenirs d’enfance. Mopti, c’est aussi la ville du Pagai (la rivière) et du Mayo (le grand fleuve). Mopti, pour moi, c’est aussi la ville des petits métiers. Savez-vous que j’ai été apprenti tailleur ? Pendant les vacances, les enfants pouvaient s’inscrire dans le corps de métier de leur choix, et moi, j’avais choisi la couture. Mon patron vit toujours à Mopti et chaque fois que je m’y rends, je vais le voir. Mais ne me demandez pas de vous coudre une chemise car je suis convaincu que vous ne pourrez pas la porter. Mopti, également, c’est là où je suis né et c’est aussi là que j’ai grandi, que je suis allé à l’école, c’est là qu’il y a mes parents, mes amis… Mopti me rappelle les travaux champêtres.

Enfant, on partait au champ ; on a labouré, planté du riz, désherbé, transporté du riz dans le grenier familial. A Mopti, j’ai fait la pêche collective et la pêche individuelle à la ligne. Dans mon quartier, le Premier Quartier, il y avait beaucoup de bozos et de somonos.

Certains sont même mes parents… Quand j’évoque Mopti, je trouve les racines profondes de mon attachement à la terre et aux autres activités du secteur primaire. Sofara, à moins de 100km de Mopti, complète mon histoire avec Mopti. J’y ai de nombreux amis, beaucoup de souvenirs des lieux de jeux… A Sofara, j’étais plutôt éleveur. J’avais des amis des villages environnants qui étaient bergers d’occasion, je les accompagnais au pâturage, on se promenait dans la brousse. En outre, chaque jour, je devais aller au parc pour chercher l’abonnement familial de lait qui était de 2 litres. J’avais plaisir à regarder le berger traire les vaches et à boire le lait tout chaud recueilli dans la petite calebasse. Pour tout dire, l’élevage m’a beaucoup marqué. D’autre part, je suis petit fils et fils d’opérateur économique.

Moi-même, j’en connais un bout des ficelles du négoce. De Sofara, nous allions très souvent, à pied, au bord de la route bitumée. C’est un parcours de 4km, sur une route latéritique. Naturellement, nous nous cachions. A notre retour de cette randonnée pédestre, on devait aller directement à la rivière pour nous laver proprement les pieds. Il fallait éviter, à tout prix, que mon oncle sache que j’étais allé au bord de la grande route pour regarder les gros camions en partance pour San.

Vous ne pouvez pas imaginer combien j’étais heureux le jour où je suis retourné à Sofara pour donner le premier coup de pioche pour le bitumage de cette bretelle de 4 km. Si quelque chose préoccupait les populations de Sofara, c’était bien le bitumage de cette bretelle. Lorsque je me retrouve Président de la République, en train de réaliser ce vœu vieux de 30, 40 ans, cela fait particulièrement chaud au cœur. Et je me suis dit : « Tiens, j’ai relevé un défi de mon enfance».

 

Bandiagara ?

Mon grand-père est de Bandiagara ; il s’appelle Boubou Sissoko. Son père s’appelait Famory dont nous reparlerons plus tard. Ma mère est de Bandiagara. Il y a une très grande famille de mes oncles et de mes tantes à Bandiagara. Je n’ai pas connu ma maman ; j’e l’ai perdue très tôt tout comme mes deux sœurs. D’elles, je n’ai que des images floues. Maman a été inhumée à Bandiagara. Plus tard, on m’a raconté que lorsque sa maladie a atteint un certain stade, on l’a amenée à Doucombo, près de Bandiagara, pour essayer des thérapies locales. Vous savez, mon père et moi, nous étions très proches et il me racontait beaucoup de choses.

Mais, il s’est toujours refusé de me parler de ma mère et de mes deux sœurs. Quand il a perdu ma mère et mes deux sœurs, ça dû être une épreuve dont il ne s’est jamais remis. Je n’ai jamais voulu lui faire de la peine en lui exigeant de me parler de ces trois personnes.

Surtout que j’ai eu, entre-temps, une autre maman qui a été particulièrement à la hauteur. C’est au courant de la première semaine d’avril 1991, alors que je venais d’arriver aux affaires, que j’ai décidé d’aller à Bandiagara voir la tombe de ma mère. Sur le chemin, j’ai averti mon père de mon projet. Je me suis rendu chez mes oncles qui m’ont accompagné sur la tombe de ma mère.

Mes oncles et mes tantes m’ont souvent rappelé que lorsque mon père a senti la disparition prochaine de sa femme, il a fait un voyage à Bandiagara au cours duquel je l’ai accompagné. De ce voyage, je n’ai aucun souvenir. Il parait que pendant ce voyage j’ai commis un acte terrible. Le chauffeur qui nous a embarqué, Mamadou Coulibaly, conduisait un gros camion de marque T45. J’étais installé entre mon père et le conducteur. Celui-ci effectuait des arrêts fréquents pour tirer sur des pintades. Il y en avait tellement à cette époque. A un moment du trajet, semble-t-il, le fusil chargé était resté coincé entre le conducteur et moi, et tout occupé à conduire, celui-ci ne s’est pas aperçu que j’avais pressé sur la détente. Et le coup est parti ! Il parait que ce bon monsieur Coulibaly a crié : « Mais Toumani, prends ton enfant sinon il va nous tuer ». De cet incident aussi, je n’ai aucun souvenir. Mais le plus important, c’est que nous sommes partis à Bandiagara. Ma mère m’a vu, m’a touché et on s’est séparés. Ce fut la dernière fois que je l’ai vue. Depuis, chaque fois que je suis dans les environs, je fais un pèlerinage sur sa tombe que certains de mes amis sur place ont aménagée. J’y vais maintenant une fois par an. Souvent, j’y vais en famille.

Pour être complet sur Bandiagara, il faut rappeler l’épopée de Famory Sissoko, le grand père de ma mère. C’était un résistant enrôlé très jeune dans l’armée d’El hadj Omar Tall.

Aux dires de ceux qui l’ont connu, c’était une personne très impétueuse, de l’âge de certains enfants d’El hadj Omar. Il venait de Logo Sabouciré, dans la région de Kayes. Logo Sabouciré, il faut le rappeler, est très célèbre dans l’histoire de la conquête coloniale du Soudan pour être la porte d’entrée des troupes françaises vers 1878. Le père de Famory a été tué lors des tout premiers affrontements entre les troupes coloniales et celles de la résistance. Par reconnaissance ou par amitié pour El Hadj Omar Tall, le jeune Famory a été confié au grand résistant. Il a gravi tous les échelons de l’armée toucouleur jusqu’à atteindre le grade de général. Famory est le fondateur de la lignée de mes oncles à Bandiagara.

Un jour, je vais à Bandiagara. J’étais ancien chef d’Etat engagé dans la lutte contre la dracunculose. Une équipe japonaise arrive pour faire des forages dans la zone de

Bandiagara. Un village est choisi au hasard pour accueillir le premier forage. J’arrive et embarque mon oncle pour aller sur les chantiers. On est dans un petit village à environ 5- 6 km de Bandiagara. Moi-même, j’inaugure le forage. A un moment, mon oncle me prend de côté et me dit : « Sais-tu où nous sommes ? ». Non ! « Ici, c’est Saré Famory, me dit-il, le village de Famory. C’est là qu’il y avait le poste avancé de l’Etat-major de Famory, en charge de l’une des quatre grandes portes qui assuraient la sécurité de

Bandiagara ». Mon oncle me demande aussi comment

se fait-il que j’ai choisi ce village. Je lui réponds que c‘est pur hasard et que dans cette affaire, je n’avais strictement rien décidé. On a chahuté ensuite et on est repartis. C’est dire que parfois, tout ne peut être pur hasard, il y a souvent la main du destin.

 

Tombouctou ?

A un certain moment de mon enfance, il semble que mon père me choyait un peu trop. On peut le comprendre, c’est humain qu’il porte beaucoup d’affection sur moi suite à la disparition de ma mère et de mes deux sœurs. Mes oncles et mes tantes en ont pris conscience et se sont dit : « Si nous ne séparons pas Amadou et Toumani, celui-ci ne sera rien dans la vie». C’est ainsi que mon oncle Amadou Sissoko, instituteur de son état est venu me chercher pour Tombouctou.

Aujourd’hui, j’ai beaucoup d’amis à Tombouctou tels l’imam de la mosquée de Djingareber, Tidiane Ascofaré et bien d’autres. Pour tout vous dire, la plupart des notables de cette ville sont mes amis d’enfance.

Pour la petite histoire, lors d’un de mes voyages à Tombouctou, en tant que Président de la République, j’ai retrouvé ma classe et la place que j’occupais à l’Ecole Régionale. Par contre, je ne suis pas sûr que le table-banc était le même. Ce jour-là, par coïncidence, il y avait une opération de restauration de l’école et vous imaginez bien que j’étais heureux de participer à l’opération en apportant ma modeste contribution.

Tombouctou, c’était l’adolescence. On était à la fin des années cinquante.

Le commandant de cercle était français. Il y avait un camp militaire et des unités coloniales françaises sur place. La mosquée de Djingareber séparait notre maison du camp. L’une de mes attractions, c’était d’aller au camp. Pour ce faire, je me suis même débrouillé pour avoir des amis parmi les enfants de militaires. J’y allais donc régulièrement.

L’allure du camp exerçait sur moi une grande fascination. Les soldats étaient des gens biens habillés, costauds et aimant l’ordre. Chaque fois que je le pouvais, j’assistais à la relève de la garde. A partir de là s’est forgée une vocation, celle du métier des armes. Tombouctou, dans ma vie d’adolescence, m’a laissé une grande marque d’amitié. En plus, c’est là aussi que j’ai appris à parler la langue sonrhaï.

 

Riazan ?

Riazan est une étape importante dans ma formation militaire. J’étais au Bataillon de Commando Para à Djicorono et il a été décidé que j’aille faire un cours supérieur à Riazan.

C’est une des plus grandes écoles de parachutisme au monde. Le Général Lebed et la plupart des généraux soviétiques sont des produits de Riazan. Là, j’ai fait un cours supérieur de Commandant de Compagnie, de Chef de Bataillon et aussi, tout naturellement, de saut en parachute. Je suis resté deux années. L’hiver y est particulièrement rude et nous pratiquions le ski. Je reste très lié à cette école. D’ailleurs, chaque fois qu’une délégation russe arrive au Mali, l’école de Riazan s’arrange toujours pour m’envoyer un petit souvenir. Une fois, une télévision russe est même venue à Bamako pour s’entretenir avec moi sur mon passage à Riazan.

 

Pratiquez que vous le russe ?

Pas bien, j’avoue ! Je n’ai pas l’occasion de pratiquer très souvent et forcément j’oublie. Mais quand on parle russe à côté, je comprends.

Les jours où je suis inspiré, je peux même aligner quelques mots. Pour la petite histoire, lorsque j’ai rencontré la Secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, nous avons échangé quelques mots en anglais, mais ça n’a pas franchement marché.

Mais dès qu’on a essayé le russe, alors là, on s’est compris tout de suite. Je parle mieux le russe que l’anglais.

A Riazan, j’ai rencontré beaucoup d’officiers venant d’Iran, d’Irak, du Viet-Nam, de la Chine, du Congo, de l’Angola, de l’Ouganda… L’Union Soviétique, il faut le dire, a joué un rôle de premier plan dans la formation des cadres militaires et civils de nos pays. Chaque fois que je rencontre une délégation russe, je ne manque pas de lui dire combien ce beau pays nous a rendu service.

Prenons le Conseil des Ministres du Mali et voyons autour de la table le nombre d’anciens de l’Union Soviétique. Et même dans mon propre cabinet. C’est impressionnant !

A suivre…

Propos recueillis

par Diarra Diakité

(Le Contrat No 20 du jeudi 07 juin 2007)

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