Selon le rapport de l’institut d’études de géopolitique appliquée (IEGA) : L’année 2020 est cruciale pour l’avenir de la crise sahélienne

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La coopération effective des Etats sahéliens contre les groupes armés terroristes reste à construire

Dans son rapport sur l’état de la situation sécuritaire au Sahel à l’aune de la multiplication des sources conflictuelles, l’Institut d’études de géopolitique appliquée (IEGA) estime que l’horizon sécuritaire incertain en 2020 est une année cruciale pour l’avenir de la crise sahélienne.

Selon le rapport, la situation sécuritaire malienne, comme chez ses voisins directs, demeure très précaire. Ainsi, les pays du G5 Sahel doivent faire face depuis un an à une dégradation importante de leur sécurité intérieure.

Par ailleurs, précise le rapport, la déstabilisation des États du G5 Sahel se poursuit, avec des processus électoraux contestés et des populations civiles souvent livrées à elles-mêmes loin des pouvoirs centraux. “Ces dernières doivent également faire face à de plus en plus de violences inter-communautaires, structurées par d’anciens conflits ethniques et historiques, comme on peut l’observer entre certains groupes dogons constitués en milices d’auto-défense et populations peules, suspectées de sympathie pour les groupes terroristes, du simple fait de leur appartenance culturelle commune”, mentionne le rapport.

Et d’ajouter que, parallèlement, la coexistence relativement pacifiée qui prévalait jusqu’à récemment encore entre les groupes terroristes du Gsim (Al-Qaïda) et de l’Eigs (Daech), cède désormais la place à des accrochages de plus en plus importants, à mesure que les deux factions étendent leur influence respective et entrent en concurrence territoriale frontale, notamment dans la région du Liptako-Gourma.

A en croire le rapport, le récent sommet de Nouakchott du 30 juin, réunissant les pays du G5 Sahel, la France, mais aussi désormais d’autres pays européens, montre que depuis les dernières concertations de Pau en janvier dernier, la coopération internationale affiche plus fermement sa volonté de renforcer tant sur le plan militaire que civil, sa lutte contre les mouvements terroristes. Pour autant, a-t-il noté, malgré certains succès sur le plan sécuritaire lors du premier semestre 2020 sur toute la zone de la Bande Sahélo-Saharienne (BSS), la région sahélienne reste encore très largement fragilisée de ce point de vue, avec une recrudescence marquée des attaques terroristes envers les forces de sécurité locales, accompagnée d’une expansion toujours plus grande de leur zone d’influence, comme le montre l’assaut de début juin contre des militaires à Fakolo dans le nord ivoirien.

Le Mali, confronté à l’ancrage djihadiste dans la région du Liptako-Gourma

Sur la question de l’augmentation des attaques terroristes sur toute la Bande Sahélo-Saharienne (BSS) depuis 2019, le rapport indique que le Mali est confronté à l’ancrage djihadiste dans la région du Liptako-Gourma.

“L’année 2019 aura été marquée par une forte dégradation de la situation sur le front sécuritaire sur toute la BSS. Face à des groupes armés terroristes (GAT) toujours très mobiles et répartis sur un territoire vaste comme l’Europe, les armées régulières nationales, comme les forces internationales (Barkhane, Minusma) peinent à juguler l’inflation des violences commises, en particulier dans la région dite des trois frontières, à cheval sur le Mali, le Niger et le Burkina Faso”, peut-on lire.

Pour l’IEGA, malgré l’implantation de postes avancés de la force Barkhane à Ménaka (Mali) et à Goussi depuis l’été 2019 de l’autre côté de la frontière du Burkina (région du Gourma), les attaques terroristes se poursuivent et le nombre de victimes tend même à augmenter, notamment dans toute cette région du Liptako-Gourma.

Aussi, le rapport souligne que la nature hybride des GAT qui combine plusieurs problématiques (Jihadisme insurrectionnel, pillages et trafics). Aussi, elle complexifie l’identification des leviers d’actions les plus pertinents pour stabiliser dans la durée le Liptako-Gourma, comme plus largement l’ensemble de la BSS.

“Cette focalisation sur les tensions au Liptako-Gourma, ne doit cependant pas faire oublier que c’est l’ensemble de la sécurité du Mali qui demeure précaire, comme le montre l’attaque récente mi-juind’un convoi de véhicules militaires au centre du pays, dans la localité de Bouka Weré, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière mauritanienne, faisant 24 morts parmi les forces de sécurité”, poursuit le rapport.

En ce qui concerne la situation sécuritaire des pays voisins, le rapport note, entre autres, que le Burkina Faso reste impuissant face à l’expansion des GAT sur son territoire, le Niger confronté au risque de jonction des influences territoriales des différents groupes armés de la région, la Côte d’Ivoire attentive face au risque de contagion à sa frontière nord.

Selon l’IEGA, face aux poussées terroristes, les contre-offensives militaires se multiplient pour reprendre l’initiative, notamment la force Barkhane qui réaffirme sa présence pour mieux désorganiser les groupes djihadistes. Ainsi, en réponse à l’augmentation de ces attaques envers les forces de sécurité des pays du G5 Sahel, mais aussi contre les populations civiles, la force Barkhane et les armées nationales ont entamé depuis les six derniers mois une contre-offensive sur plusieurs fronts, avec notamment des moyens accrus en matière de renseignement.

15 000 soldats de la Mission onusienne déployés

Au niveau international, le rapport estime que si certains signaux pouvaient laisser pressentir un éventuel désengagement des États-Unis de la zone fin 2019, on constate finalement une volonté américaine de maintenir une certaine présence sur ce théâtre d’opérations.  Aussi, du côté de la présence de la Minusma (force onusienne de 15 000 soldats), son mandat d’intervention court jusqu’à la fin du premier semestre 2020.

S’agissant de la formation des armées sahéliennes, le rapport rappelle que le sommet de Pau a été aussi le moment de réaffirmer les missions de la force Barkhane dans un contexte malien qui a vu, tout au long de l’année 2019, monter un fort ressenti anti-français. Dans ce contexte, poursuit-il, la formation des forces de sécurité locales, notamment les FAMa devient un enjeu stratégique réaffirmé afin que les armées régulières des pays du Sahel puissent progressivement prendre leur autonomie et endosser à moyen terme le leadership de la sécurisation de la BSS. “À ce jour, 13 000 soldats issus des différents pays intégrés au G5 Sahel auraient déjà bénéficié d’un accompagnement de la part de la France (instruction au tir, coordination des feux, etc.)”, précise le document.

Selon le rapport, la sécurité du Mali et la protection des populations civiles mises à l’épreuve par l’installation de nouveau fronts conflictuels à travers l’augmentation des représailles aveugles envers les populations peules.

Par ailleurs, le rapport mentionne que des mouvements d’auto-défense se sont constitués à travers tout le Mali, en particulier dans les régions où la présence de l’État central est la plus faible (centre et nord du pays notamment). Et ceux-ci regroupent désormais plusieurs centaines de combattants entrainés. À la suite d’attaques djihadistes ciblant des villages dogons, ces groupes commettent en retour de véritables vendettas envers les communautés peules. Ces représailles se sont accentuées ces deux dernières années, pour atteindre leur point culminant le 23 mars 2019, lors du massacre d’Ogossagou (cercle de Bankass, dans la région de Mopti) qui a fait plus de 150 victimes civiles.

“D’abord supplétifs des FAMa en matière de renseignement et de veille sur le terrain, les Dozos se sont progressivement autonomisés et constituent aujourd’hui de véritables groupes paramilitaires indépendants. Les Dozos revendiquent désormais plusieurs camps d’entrainement et agrègent plusieurs centaines de combattants. La dissolution de Dan Na Ambassagou, voulue par le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, quelques jours après la tragédie d’Ogossagou, est restée à ce jour lettre morte et il y a quelques semaines encore ce même village a de nouveau subi une nouvelle attaque”, a renchéri le rapport.

Le Mali traverse une crise politique à la suite des législatives contestées

A la lecture du rapport, cette situation traduit les fortes tensions intercommunautaires qui prévalent à travers tout le Mali (mais aussi plus largement dans toute la zone du Sahel central) et qui visent directement les villages peuls, suspectés d’être des alliés “naturels” des groupes terroristes.

Le rapport déplore le fait que des solutions politiques aux conflits peinent à voir le jour. Aussi, la coopération effective des états sahéliens contre les GAT reste à construire, malgré quelques signaux politiques plus marqués depuis fin 2019.

Quant au chapitre des dernières législatives, le rapport souligne que le Mali traverse une crise politique à la suite d’un scrutin législatif contesté. Actuellement, c’est le pouvoir malien qui est fragilisé face à la remise en cause par la rue de sa légitimité.

“La dernière campagne législative qui vient de s’achever et qui s’est soldée par la victoire du parti d’Ibrahim Boubacar Kéïta (IBK) a été emmaillée de nombreux incidents et irrégularités.

L’opposant Soumaïla Cissé, enlevé en pleine campagne électorale dans le centre du pays n’a toujours pas été libéré”.

Quant à la sincérité du scrutin, et ce malgré la décision récente de la Cour constitutionnelle de confirmer les résultats du vote en faveur du parti présidentiel, le rapport indique qu’il reste sujet à caution pour les opposants et constitue un facteur aggravant de la crise politique actuelle.

“Ces mécontentements fédérés au sein du mouvement du Rassemblement des Forces Patriotiques du Mali, remettent en question la légitimité du Président IBK et le pousse à démissionner”, poursuit le document.

Et cette situation de forte contestation reste pour l’instant incertaine quant à ses débouchés politiques, tant la dimension hétérogène du mouvement (politiques, religieuses et civiles) rend difficilement lisibles les conséquences politiques qu’elle pourrait avoir sur la situation militaro-sécuritaire du pays.

Pour l’IEGA, l’horizon sécuritaire incertain en 2020 est une année cruciale pour l’avenir de la crise sahélienne. En effet, l’année 2020, débutée avec le sommet de Pau en janvier a sans doute permis de redynamiser les efforts accomplis depuis 2013 pour stabiliser l’avancée djihadiste au Sahel.

2020, décisive pour le devenir du Sahel

Enfin, il faut aussi noter que dans la stratification complexe des problématiques sahéliennes, la Russie semble vouloir depuis quelques mois jouer également un rôle dans cette région (riche par ailleurs en ressources naturelles). Plusieurs axes de coopération ont été renforcés fin 2019 avec les autorités maliennes. Cela s’est déjà concrétisé par un soutien militaire russe (vente de matériel, présence du groupe Wagner officiant également en Libye), ainsi que par des jeux d’influences auprès de l’opinion publique malienne, en alimentant l’automne dernier le ressenti anti-français présent chez certains groupes d’opposition (Patriotes).

Pour toutes ces raisons, l’IEGA estime que l’année 2020 sera sans doute décisive pour le devenir du Sahel en fonction de l’évolution de l’enchevêtrement des différentes problématiques qui le traversent et le fragilisent (sécurité, pénurie alimentaire, pandémie sanitaire, stabilité politique, etc.). “Une seule chose reste certaine à ce jour, c’est qu’il faudra tout à la fois poursuivre un engagement militaire soutenu, financer des centaines de projets de développement et de coopération en direction des populations civiles, et favoriser la régénérescence politique et démocratique au sein des pays du G5 Sahel, pour espérer entrevoir à moyen terme, une sortie de crise pacifiée et pérenne”, conclut le rapport.

Synthèse de Boubacar PAÏTAO

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