CHRONIQUE POLITIQUE – Forum de Kidal : Un montage électoraliste ?

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A part l”Arabie Saoudite qui a promis une enveloppe, aucune autre annonce d”aide n”a été faite ni par l”Union Européenne, ni par les autres partenaires techniques et financiers. Signe que personne ne croit, en réalité, à une rébellion organisée et structurée à Kidal. Pourtant, tout semble avoir été soigneusement mis au point pour médiatiser à outrance ce non-événement, à quelques jours de l’ouverture officielle de la campagne électorale.

e forum de Kidal, censé promouvoir, voire accélérer le développement du Nord Mali, a vécu. Dix jours après, quelle lecture en faire?

Au-delà des discours où les éloges à l”endroit des hautes autorités de la République l”ont disputé aux vœux, y a-t-il eu raison de se réjouir ou d”être serein quant à l”avenir ? Une telle rencontre, outre sa solennité, qui a regroupé au même lieu non seulement décideurs nationaux et locaux, mais aussi bailleurs de fonds et partenaires techniques et financiers, pouvait-elle tenir ses promesses en vingt quatre petites heures près? Nul n”est besoin d’être prophète pour noter une troublante coïncidence de dates, comme dans une sorte de montage stratégique fait dans une officine de haut vol.

En effet, l”attaque perfide du 23 mai 2006, qui a permis à une bande de mutins de surprendre deux camps militaires (Kidal et Ménaka) à 300 km à la ronde et emporter armes et munitions, détruisant tout ce qui n”était pas facilement transportable, alors que nos soldats se comportaient comme des oiseaux surpris par le clair de lune, se révèle être aujourd”hui une affaire boueuse et incompréhensible, déconcertante et déboussolante, fangeuse finalement.

Coïncidences déconcertantes

Première coïncidence : cette opération, menée par des déserteurs de l”armée nationale, a eu lieu le 23 mai 2006 et a théoriquement pris fin le 23 mars 2007. Outre la symbolique du chiffre 23, qui nous rappelle tristement les 23 ans de règne de Moussa Traoré, il y a lieu de soupçons étalés sur les dix mois qui séparent les deux dates. Soupçons électoraux quand on sait qu”une victoire électorale se prépare avant et se gagne après, souvent avec machiavélisme.

Deuxième coïncidence: entre le 23 mai et le 8 juin (cette dernière date étant celle de l”anniversaire de l”investiture du président de la République, par ricochet moment de cérémonie et de discours) il n” y a guère que quinze jours.

Troisième coïncidence: du 8 juin au 22 septembre (date anniversaire de l”indépendance nationale, davantage solennel et occasion d”adresse à la nation), nous comptons trois petits mois.

Quatrième coïncidence: du 22 septembre au 31 décembre (fin de l”année), encore trois petits mois. Discours à la nation.

Cinquième coïncidence: du 31 décembre 2006 au 20 janvier 2007 (fête de l”armée malienne), juste vingt jours. Encore cérémonie et discours.

Sixième coïncidence: du 20 janvier au 23 mars, pointons juste deux mois, avec la particularité que le 23 mars n’est qu”à trois petits jours du 26 mars, date anniversaire de la révolution populaire qui nous vaut aujourd”hui la démocratie. Et, cerise sur le gâteau, nous sommes à moins d’un mois du 29 avril, date du premier tour de l”élection présidentielle de cette année. Le temps, manifestement, a été bien séquencé et judicieusement mis à profit.

Mais cette façon de voir repose-t-elle sur autres choses que de simples soupçons? Des indices, et pas des plus capricieux, confortent sinon le montage, du moins le laxisme électoralement exploité par le pouvoir.

On sait que l”attaque surprise du 23 mai 2006 constitue, avec les fameux "Accords d”Alger" signés le 4 juillet de la même année entre le gouvernement du Mali et les mutins (devenus entre temps "l”alliance démocratique du 23 mai 2006"), la genèse du forum de Kidal. Or, cette mutinerie a une explication.

C”est le général Kafougouna Koné, qui n”est pas né de la dernière pluie et qui ne souhaitait pas être pris pour "le couillon" de la République, qui la donne : "Iyad est venu à Bamako. Il a échangé avec le chef de l”Etat et a promis de revenir dans dix jours. Entre temps, il y a eu l”attaque du 23 mai".

Ce n”est pas la seule explication, toujours selon le Général Kafougouna : "Iyad, qui avait la confiance du pouvoir, avait réussi à muter tous ses éléments à Kidal. C”est eux qui détenaient les clés de tous les magasins, ce qui leur a facilité l”attaque des camps militaires". Ces révélations suffisent à situer les responsabilités et à quel niveau. Mais en amont, on découvre qu’à la base de tout se trouve une sordide histoire d”argent et de privilèges multiples insatisfaits ou brusquement interrompus. "Iyad et ses gens avaient demandé 1,2 milliard de Fcfa par an pendant six ans", affirme le Général Kafougouna Koné, en plus, bien sûr, "des primes de 700 000 Fcfa accordées à chaque combattant et même à certains de leurs cousins élèves et étudiants à Bamako".

Le démarquage des MFUA

Au regard de telles donnes, ce qui a été officiellement et pompeusement appelé "rébellion" a jeté le masque : une mutinerie déclenchée par quelques privilégiés sevrés de la rente viagère que l”Etat malien constituait pour eux depuis 1992. A l”appui de cette thèse, deux faits majeurs qui ont leurs poids historique et politique évidents.

Le premier est la réaction, quasi instantanée, des responsables des ex-MFUA (Mouvement et Fronts Unifiés de l”Azawad) qui ont condamné l’opération, sur leur site Internet, dès le 25 mai, soit deux jours après l”attaque, et se sont clairement démarqués de ses acteurs.

Le deuxième réside dans les propos de Me Mountaga Tall qui, à la faveur de la quatrième conférence nationale de son parti- le CNID- tenue à la mi-décembre 2006, a énergiquement fustigé la "fausse rébellion du 23 mai 2006".

Cette conviction, il faut le noter, avait été déjà exprimée par toutes les couches pensantes de la nation, la CSTM, en passant par les partis politiques et les corporations où l”avocat Mamadou Ismaël Konaté a courageusement démontré que les "Accords d”Alger" violaient la Constitution de la République du Mali.

Côté mental, peut-on raisonnablement affirmer que les mutins du 23 mai, eux-mêmes, étaient dans un esprit de belligérance?

A l”évidence, non. Le chef de l”Etat, Amadou Toumani Touré a, lui-même, levé, sans le savoir peut-être (ou sans le vouloir) un coin du voile lorsqu”il a affirmé, avec un air débonnaire, que "l”épouse et les enfants du Colonel Fagaga sont retournés à Kidal et se trouvent dans les casernes, sous bonne protection de l”armée". Un vrai rebelle envoie-t-il sa famille chez l”ennemi?

Jours d’inquiétude

Ensuite, le 9 mars 2007, l”Etat a procédé, à grands frais et à grand renfort publicitaire à la radio et à la télévision nationales, au cantonnement des ex-insurgés de "l”Alliance démocratique du 23 mai 2006" sans y associer officiellement la presse privée. Ce qui relégua l”affaire au rang d”épiphénomène.

Qu”à cela ne tienne, avec 600 éléments cantonnés à l”occasion, on n’a compté que 180 déserteurs de l”armée nationale, les autres constituant de nouvelles recrues.

Or, au Forum de Kidal, toute la presse nationale, contrairement à la cérémonie de cantonnement, a été mise à contribution par le biais de l”ASSEP. Mais le Forum, lui-même, a révélé deux vérités essentielles.

La première est que ATT a rejoint tout le monde en déclarant que "l”appel au développement ne se fait pas par la voie des armes, qui est et restera inacceptable".

La deuxième est que la communauté internationale, d”ordinaire prompte à secourir les gouvernements légaux en proie à des rébellions ou à des guerres, n”a pas été dupe sur le cas malien. A part l”Arabie Saoudite qui a promis une enveloppe, aucune autre annonce d”aide n”a été faite ni par l”Union Européenne, ni par les autres partenaires techniques et financiers.

Signe que personne ne croit, en réalité, à une rébellion organisée et structurée à Kidal.

Ce qui fait que l”ambitieux projet de développement conçu par le gouvernement malien et chiffré à 555 milliards de Fcfa risque d”être orphelin.

A ce jour, l”Etat du Mali dispose de 148 milliards sur le pactole à réunir et cherche désespérément le reliquat, soit 407 milliards. Cela n”augure pas des jours de quiétude dans l”Adrar des Iforas.

Amadou N’Fa DIALLO

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