[Tribune] Interventions étrangères : l’échec afghan se répète-t-il au Mali ?
La volonté de « gagner les cœurs et les esprits »
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Des soldats français de Barkhane et des soldats maliens des Fama lors d'une patrouille commune à Ansongo, près de Gao, le 8 février 2018. © DR / MinDef France[/caption]
Le Mali, tout comme l’Afghanistan auparavant, sont des cas d’école d’une tendance observée depuis le début des années 2000 : en matière de résolution des conflits, la ligne est de plus en plus difficile à tracer entre ce qui relève d’un maintien de la paix traditionnel, non-discriminant et universel, et ce qui s’apparente à de simples outils de politique étrangère utilisés par des États puissants au sein de l’ordre international.
Bien qu’anciennes et légitimement décriées, les stratégies dites « contre-insurrectionnelles » ont été réhabilitées comme modèle privilégié d’intervention lors de conflits. Elles font intervenir des acteurs aux capacités très asymétriques : d’un côté de puissants États et de l’autre, des groupes aux implantations localisées et peu dotés en ressources de combat.
Observées en Afghanistan d’abord puis au Mali, ces doctrines mêlent des activités civiles et militaires, et visent essentiellement à acquérir le soutien majoritaire des populations locales pour prendre le dessus sur l’adversaire désigné.
Comme l’objectif est d’exercer une forme de gouvernementalité sur un territoire, de gagner « les cœurs et les esprits», ces méthodes impliquent des coûts exorbitants pour les pays impliqués.
" CETTE « MILICIARISATION » A PERMIS À DES ORGANISATIONS ARMÉES SOUVENT DÉNUÉES DE TOUTE LÉGITIMITÉ POLITIQUE AU NIVEAU NATIONAL D’ACCÉDER À DES RESSOURCES IMPORTANTES "
Sous-traitance douteuse
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Patrouille mixte entre soldats maliens, groupes armés pro-gouvernementaux et ex-rebelles, le 23 février 2017 à Gao. © Stringer/AFP[/caption]
Pour pallier à un manque certain de ressources pouvant être mobilisées, les pays intervenants ont souvent adopté une même solution : ils ont délégué à d’autres les tâches qu’ils ne pouvaient assumer eux-mêmes. En Afghanistan et au Mali, ils ont notamment sous-traité des opérations de maintien de l’ordre à des groupes armés non-étatiques, des milices définies selon des clivages communautaires, ethniques ou tribaux.
Par ce mouvement décrié de « miliciarisation », des organisations armées souvent dénuées de toute légitimité politique au niveau national ont pu accéder à des ressources importantes.
Le problème est que les conflits sont des périodes de transformations des identités. Recruter des milices de cette manière a une influence réelle sur la durée et la gravité des hostilités.
En choisissant les groupes soutenus, et ceux exclus, les forces étrangères tracent arbitrairement des lignes entre les « bons » et les « méchants », les milices fréquentables et celles à combattre. Des tensions communautaires anciennes sont potentiellement réactivées.
De plus, comme les groupes recrutés tirent des ressources inédites de leurs nouvelles alliances, ils ont tendance à favoriser le maintien d’une zone grise entre un règlement complet du conflit et des hostilités ouvertes.
Une histoire qui se répète ?
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Des soldats français de Barkhane avec Moussa Ag Acharatoumane (de dos), leader du Mouvement pour le salut de l'Azawad. © DR / Image fournie par le MSA.[/caption]
L’Afghanistan a bien été un exemple cinglant de cette « miliciarisation ». Des logiques contre-insurrectionnelles ont été mises en place dès 2001 dans le pays, dans le but de stabiliser les institutions ad hoc créées à la chute du régime taliban. La Police locale afghane (PLA) a été en partie construite sur des bases ethniques pour appuyer les intérêts de l’armée américaine, offrant à des milices tribales des ressources dont elles ne pouvaient se prévaloir auparavant.
Dans la province de Kunduz notamment, dans le nord du pays, de nombreuses milices tadjikes, ouzbeks ou encore turkmènes ont été entraînées, armées et soutenues pour défendre les intérêts de la lutte anti-talibans. Il était impossible à l’armée américaine et ses alliés d’assurer une présence continue sur l’ensemble du territoire afghan.
Les ressources distribuées ont cependant été rapidement manipulées par leurs récipiendaires pour servir leurs intérêts propres. Les tensions communautaires préexistantes ont peu à peu été renforcées, quand la sécurité des populations locales s’est rapidement dégradée. Cet exemple symbolique de l’échec des doctrines contre-insurrectionnelles n’a malheureusement pas entrainé leur abandon.
Au Mali, plusieurs rapports récents ont démontré l’appui du gouvernement central et de la force Barkhane à des groupes armés non-étatiques dans le nord du pays, et à la frontière avec le Niger. Le but, une fois encore, est de pallier l’incapacité des forces armées à évoluer dans des territoires vastes et inconnus.
Le résultat est là aussi une exacerbation des luttes intercommunautaires, désormais à leur paroxysme. Un règlement du conflit malien à court et moyen terme est aujourd’hui hors de propos, tant la logique militaire a pris le dessus sur une approche de résolution politique des différends.
Près de six ans après les premiers combats contre les groupes armés, la mission des soldats français n’est pas près de s’achever.