Chronique du web : La police prédictive en question

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L’ordinateur, si puissant soit-il, peut-il prédire le crime ? Et même s’il est alimenté par les données humaines les plus fiables, doit-il déterminer à l’avance des zones dites criminogènes ou dresser le profil type d’un criminel potentiel ? Ce sont quelques-unes des questions lancinantes que soulève l’avènement de la police prédictive, cette police qui croit pouvoir déterminer, à l’avance, une zone dans une grande ville où un crime va se produire, une heure approximative de son occurrence et les caractéristiques précises d’un délinquant qui s’apprête à passer à l’acte.

En Europe et surtout aux Etats-Unis d’Amérique où les bavures policières sont légion et visent, en général, les minorités raciales (africains-américains, latinos, asiatiques…), le débat fait rage et oppose les partisans du tout sécuritaire aux défenseurs des droits de l’homme. Y compris dans la police elle-même, la question fait débat et est loin de remporter les suffrages de toute la corporation. Au-delà de son aspect clivant, la question de la police prédictive pose un vrai débat de société notamment aux Etats-Unis où le racisme ambiant au sein de la police est une réalité malgré les farouches dénégations de la vénérable institution policière.

Venons-en à présent aux méthodes de cette police prédictive qui semble trouver ses origines dans «Minority Report», un film de science-fiction du réalisateur américain Steven Spielberg, sorti en 2002. La police prédictive, c’est la rencontre de policiers, de mathématiciens et de programmeurs informatiques dont la résultante est un algorithme qui se définit, selon Wikipédia, comme « … une suite finie et non ambiguë d’opérations ou d’instructions permettant de résoudre une classe de problèmes ».

Concrètement, ce sont de très grosses données (mégadonnées ou Big Data) sur le crime, les criminels et d’autres paramètres qui permettent de créer ces algorithmes, lesquels, à leur tour,  vont déterminer un périmètre relatif de la survenue du crime en se fondant sur des calculs fort complexes de probabilité. Les bases de données classiques, les caméras embarquées et la police scientifique semblent un cran en-deçà de cette révolution silencieuse qui s’opère dans les modalités d’intervention de la police.

Qui sont les champions de cette police prédictive ? Naturellement, ce sont les américains, mais ce sont aussi les Suisses et les Italiens. Selon un reportage que j’ai vu récemment et les informations lues dans la plus grande bibliothèque du monde, le web, la police prédictive « … est déjà une réalité dans les cantons de Zurich et d’Argovie, mais aussi à Milan ou aux Etats-Unis (…) Cette nouvelle méthode est déjà utilisée quotidiennement pour stopper des séries de délits. Un simple ordinateur, une machine qui calcule une probabilité pour une zone et une heure donnée, permet à la police d’anticiper des larcins avant même qu’ils ne soient commis ».

Les informations glanées ça et là créditent la police prédictive de résultats élogieux dans ces trois pays et, semble-t-il, la peur a changé de camp. En plus d’être fichés, les délinquants sont comme dans une ligne de mire permanente de la police avec cette avancée technologique. Dans un reportage d’une grande télévision européenne, une vieille dame, gérante de pharmacies à Milan (Italie), se réjouit particulièrement de cette police prédictive qui a permis d’alpaguer des braqueurs au moment où ils s’apprêtaient à se faire la caisse de l’officine. En Suisse, ce sont des malfrats mis hors d’état de nuire au moment où ils s’attaquaient à des personnes du 3ème âge au distributeur automatique de banque.

En Europe, la technologie intègre la vidéosurveillance dont l’exploitation des images permet de profiler les délinquants à travers notamment leur démarche, leur habillement ainsi que leur façon de roder qui s’apparente à des techniques de repérages avant le passage à l’acte.

Dans cette chronique, j’ai coutume d’écrire qu’on n’arrête pas le progrès ; il est comme un bolide lancé à toute vitesse sur une autoroute rectiligne sans limitation de vitesse, sans ralentisseurs et sans aucun facteur accidentogène. De l’avis des détracteurs de cette technologie, c’est justement en cela que réside sa perversité, son côté aléatoire, l’ordinateur ne pouvant jamais remplacer l’homme, et surtout sa propension à reproduire et à perpétuer les clichés qui stigmatisent les minorités raciales et les quartiers dans lesquels elles vivent en majorité. Il est un fait avéré que, de plus en plus, le crime a tendance à déserter le cœur des cités pour s’ancrer dans les périphéries, mais de telles certitudes, si elles ne sont pas étayées par des études scientifiques incontestables menées par des équipes pluridisciplinaires, elles pourraient favoriser toutes sortes de dérapages. On a encore en mémoire les émeutes gigantesques liées aux bavures de la police à Oakland, Saint Louis,  Ferguson, Wilmington, New York, Charlotte… et le mouvement « Black livesmatter » (les vies des Noirs comptent), mouvement militant afro-américain en réaction aux violences et au racisme systémique envers les Noirs.

Ces violentes récurrentes donnent du grain à moudre à la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), la puissante organisation de défense des droits des Noirs aux États-Unis, et d’autres associations de défense des minorités raciales et de promotion de leurs droits civiques.

Sur la police prédictive, les positions sont si tranchées qu’elles requièrent une législation qui encadrerait strictement cette avancée technologique. Malheureusement, cette législation se fait toujours désirer aux Etats Unis et laisse la porte entrebâillée voire grande ouverte aux bavures policières à répétition.

Mon petit doigt me dit que ce débat est loin d’être tranché car de nombreuses polices à travers le monde suivent ce qu’on peut appeler les avancées de la police prédictive. Rappelons-le, cette police fait sa propre promotion et envisage de s’exporter au-delà des frontières de la Suisse, de l’Italie et des Etats Unis d’Amérique. Le policier italien, père de l’algorithme de Milan, a déposé son brevet et laisse entendre qu’il pourrait quitter l’uniforme de la police pour vêtir la tunique d’homme d’affaire pour se faire de l’argent.

En guise de conclusion, il me tarde de nous poser la lancinante question suivante : la machine peut-elle remplacer l’homme ?

Serge de MERIDIO

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