Jean-Pierre Olivier de Sardan, directeur de recherche émérite au CNRS : ‘‘La France risque de perdre tous les bénéfices de son intervention au Mali, si elle s’engage dans un soutien au touaregs du MNLA’’

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Dans cet article qui suit, cet expert français met son pays en garde contre tout soutien aux indépendantistes touareg. Car, dit-il, divers signes risquent, tôt ou tard, de faire vasciller son capital de sympathie. Lisez plutôt.

La France risque de perdre tous les bénéfices de son intervention au Mali, qui a entrainé pourtant une approbation quasi unanime, au Mali, au Niger et dans toute l’Afrique, si elle s’engage, comme elle semble parfois le faire, dans un soutien aux indépendantistes touaregs du MNLA (maladresses ? intoxication ? complaisance ?).
Alors que, de façon générale, les sentiments « anti-français » sont assez prompts à s’exprimer dans les pays africains, pour des raisons multiples (les comptes de la colonisation jamais complètement réglés, les nombreux refus injustifiés et méprisants de visas, la Françafrique, l’arrogance de certains experts, la récente guerre en Lybie…), c’est un enthousiasme quasi unanime qu’ont suscité la rapidité et l’efficacité de la réponse française à la défaite de l’armée malienne à Konna et la décision de libérer le Nord Mali. Quel basculement !

Mais, du jour au lendemain, divers signes malheureux font fortement vaciller ce capital de sympathie.

Alors que les troupes françaises avaient pris jusque-là grand soin, et à juste raison, de se faire toujours accompagner par des troupes maliennes pour libérer les villes, voilà qu’elles sont entrées seules à Kidal. Elles semblaient ainsi cautionner le refus du MNLA de laisser l’armée malienne entrer à Kidal et reconnaissaient en quelque sorte la légitimité de rebelles indépendantistes arrivés la veille dans la ville et qui prétendaient en exclure l’Etat malien !

Qui est le MNLA : un groupe de rebelles indépendantistes touaregs qui a été à l’origine de l’horreur qu’a vécu le Nord- Mali depuis presqu’un an.
Ils ont tout d’abord profité de la guerre en Lybie, et fait croire aux Français qu’en laissant partir vers le Mali avec leurs armes les éléments touaregs de l’armée de Khaddafi  ils feraient d’une pierre deux coups : (a) ils n’auraient plus face à eux en Lybie des guerriers bien formés, et (b) ces mêmes guerriers allaient déloger AQMI des montagnes au Nord de Kidal.
On connait la suite, hélas : le MNLA a lancé l’insurrection au Nord, en s’alliant au contraire avec les jihadistes. Il a même proclamé une dérisoire République de l’Azawak. Le MNLA a aussi été directement responsable de nombreuses exactions dans la vallée du fleuve Niger. Mais ses alliés ont vite pris le dessus. Le projet jihadiste d’Ansar Eddine, du Mujao et d’AQMI n’avait que faire du projet indépendantiste du MNLA. Le MNLA a vu beaucoup de ses éléments rejoindre Ansar Eddine. Il a été complètement marginalisé militairement et politiquement, chassé de ses bases de Ménaka et de Kidal. Par deux fois il a tenté de se remettre dans le jeu… en négociant avec les jihadistes (et a même accepté en une occasion la charia !), mais en vain.
Et voilà que ce petit groupe, voyant les succès de l’intervention française, se proclame tout à coup résistant de la première heure aux jihadistes (oubliant ses nombreuses compromissions avec eux), et, apprenant que les jihadistes ont quitté Kidal, se précipite pour occuper la ville avant l’arrivée des troupes maliennes et françaises ! Et entend, contre l’Etat malien, y dicter sa loi !
Diverses déclarations venant de France accroissent le malaise. On présente le MNLA comme « représentant du peuple touareg », voire des « populations du Nord ». C’est totalement faux : le MNLA ne représente que lui-même, et la grande majorité des Touaregs ne le suivent pas. Quant aux populations du Nord, elles sont multi -culturelles (il y a aussi les Songoï, les Peuls, les Arabes, les Bozos, et d’autres encore), et les Touaregs sont minoritaires.  On présente le MNLA (pourtant mis en déroute par les jihadistes en quelques brèves batailles) comme seul capable de débusquer les jihadistes des montagnes et des grottes, alors que les troupes maliennes comptent de nombreux militaires touaregs en leurs rangs, et que les Tchadiens et les Nigériens connaissent bien ce genre de terrain ! On présente le MNLA comme un rempart contre les règlements de comptes ou un partenaire privilégié de la réconciliation, alors qu’il est au contraire un facteur profond de déstabilisation et de confusion.
Depuis longtemps la France est accusée, dans les opinions publiques au Sahel, d’une grande complaisance vis-à-vis des groupes indépendantistes touaregs. Certains pensent qu’elle veut toujours ressusciter un vieux projet colonial d’Etat saharien à sa botte, par exemple pour contrôler les ressources du Nord Mali et du Nord Niger. Je ne partage pas ce soupçon, et je crois qu’il s’agit surtout de l’efficacité du lobby pro-indépendantiste en France et d’un manque de connaissances de la classe politique française sur le Sahel. Mais l’attitude actuelle de la France est décryptée en Afrique sur ce fond de méfiance, qu’elle ravive à chaque faux-pas.

On ne peut céder au chantage et au bluff d’un groupe rebelle totalement déconsidéré au Mali ou au Niger.
Certes il faut absolument éviter toute vendetta contre les Touaregs ou les Arabes, tout le monde en est conscient : mais le MNLA n’est pas une solution, c’est une partie du problème, car, par ses rodomontades et ses provocations, il ne fait au contraire que renforcer cette assimilation abusive entre « rebelle » (qu’il soit indépendantiste ou jihadiste) et « Touareg », qu’il faut justement briser.
Certes il faut absolument engager un dialogue politique sur la reconstruction du Nord, mais ce doit être avec tous les représentants du Nord : élus, société civile, chefferies, mouvements divers issus de communautés diverses (et, parmi eux, le MNLA, bien sûr, s’il accepte de déposer les armes et de renoncer à toute revendication d’indépendance).
Enfin, il ne faut pas oublier que, au-delà des jihadistes, c’est le narco-trafic qu’il faut éliminer au Nord-Mali. Or, outre les généraux de l’ancien régime d’ATT, les responsables jihadistes comme les responsables indépendantistes y ont été profondément mêlés.

Jean-Pierre Olivier de Sardan

SOURCE:  du   20 fév 2013.    

14 Réactions à Jean-Pierre Olivier de Sardan, directeur de recherche émérite au CNRS : ‘‘La France risque de perdre tous les bénéfices de son intervention au Mali, si elle s’engage dans un soutien au touaregs du MNLA’’

  1. Nash

    Qu’un Français soit l’auteur d’une telle réflexion augure d’une bonne chose. J’ose croire que la France et Hollande ne commettrons pas la plus grave erreur politique de sa vie: dire venir en aide au peuple malien,alors qu’il est venu donner une région du Mali à des bandits qui ne représente qu’eux.

  2. C’est un cours magistral à l’adresse de la France .les touaregs dans leur grande majorité ne font pas confiance au MNLA qui est constitué d’aventuriers et de trafiquants de drogue.AIR COCAÏNE en est un témoignage éloquent .la France avait gagné nos cœurs mais on est de plus en plus sceptique quant au vrai rôle de la France dans le septentrion malien.refuser à l’armée d’un peuple de fouler son territoire conquis par les narcotrafiquants,du jamais vu comme au soir de la défaite allemande on disait aux militaires français de ne pas entrer à paris ou n’importe quelle ville.ça suffit et puis j’ai pas aimé une phrase de Hollande « la France a payé sa dette envers le Mali »il y a des dettes qu’on ne pourra jamais payer et la sagesse recommandait qu’il se taise la-dessus .

  3. Merci Professeur, les autorités françaises ont été au moins avertis par un des leurs, le Pr J P O De Sardan n’est pas qu’importe qui, c’est un grand connaisseur de l’Afrique et des africains.

    • maliba

      La france doit rompre avec ces gens qui sont des bandits, des voleurs, des trafiquants, des violeurs, des destructeurs des biens et services, des criminels de guerre. Ils doivent répondre de tous les actes criminels commis dans le nord devant les juridictions malienne et internationale. La france pour garder sa côte de popularité, d’estime au mali, elle doit se départir des services du MNLA et exiger leur désarmement.