Sénégal : ce si vif débat autour des symboles coloniaux

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REPORTAGE. C’est peu de dire que la survivance d’appellations de rues, statues et places rendant hommage à des personnalités de la colonisation agite la société. Illustration.

La « place de l’Europe » de l’île de Gorée, au Sénégal, délaissera bientôt son appellation longtemps sujette à polémique, pour devenir la « place de la Liberté et de la Dignité humaine ». Une décision adoptée à l’unanimité le 27 juillet par le conseil municipal de l’île, symbole de la traite négrière transatlantique. Un hommage à George Floyd, cet Afro-Américain décédé à la suite de violences policières racistes le 25 mai 2020, comme « une réponse à la vague de violence raciale dont la communauté noire et afro-descendante est régulièrement victime », indique le maire de Gorée, Augustin Senghor, dans un communiqué.

La symbolique forte de l’île de Gorée

« Cette décision n’est pas soudaine, la réflexion était en cours depuis un moment, notamment face aux critiques depuis la nomination de la place de l’Europe en 2018. La mort de George Floyd a été le déclencheur », explique Doudou Dia, directeur du Gorée Institute, organisation panafricaine de la société civile, avant de rappeler que cette demande a d’abord été faite par les associations de l’île, message ensuite porté par le conseil communautaire composé de membres de la société civile. « La mort de George Floyd a aiguisé la conscience des gens et a réactivé une question ancienne, dans les ex-colonies notamment. Cela a été ensuite renforcé par le confinement dû à la pandémie », analyse Doudou Diène, ancien rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines de racisme, de discriminations raciales, de xénophobie et d’intolérance. Gorée, et ses valeurs de paix et de réconciliation, se devait « d’être à l’avant-garde du combat pour l’éradication totale et définitive de toutes les formes de racisme, particulièrement celles dirigées contre les personnes de race noire, conformément à sa vocation de lieu de mémoire », rapporte M. Senghor.

Une dynamique enclenchée depuis un bon bout de temps

Ce changement s’inscrit ainsi dans une démarche globale. Un comité scientifique a été créé afin d’élaborer une documentation d’orientation sur l’aménagement de la place. La statue de « la libération de l’esclavage », actuellement située à côté de la maison des Esclaves, devrait rejoindre la place de la Liberté et de la Dignité humaine lors de son inauguration prévue dans les prochains mois. « Ce comité a aussi en charge la création d’un parcours d’une visite mémorielle, avec des étapes pour aborder la question de l’esclavage et du colonialisme. Le centre international d’archivage et de documentation sur l’esclavage devrait aussi ouvrir prochainement au public », renseigne M. Dia, président de la commission tourisme de l’île.

Goréen et conseiller municipal depuis 2014, pour Djibril Seck, ce changement de nom n’est que la genèse d’autres questionnements : « Cela doit entraîner un changement des mentalités et d’idéologie, notamment une réflexion sur notre indépendance, sur le néocolonialisme. » L’homme souhaiterait que l’une des rues de l’île, dont 90 % des noms proviennent de noms de colons européens, soit renommée du nom de « Boubacar Joseph Ndiaye », l’ancien conservateur extrêmement célèbre de la maison des Esclaves. Mais pour le maire, ces transformations n’ont pas lieu d’être dans cette île-mémoire, classée au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1978. Pour l’élu, ces marques, stigmates de la colonisation et de la traite négrière, permettent de se souvenir du passé et ne pas oublier l’Histoire.

La ville de Dakar interpellée

La réflexion sur les noms des rues fait l’objet de vifs débats au Sénégal. Depuis plusieurs années, ceux-ci reviennent régulièrement sur la place publique. Rue Jules-Ferry, avenue Georges-Pompidou, rue Carnot,… autant de noms hérités de la période coloniale que l’on retrouve dans le quartier du Plateau, le centre-ville de Dakar. « Je suis pour le changement, car nous avons besoin de retrouver notre identité, de mettre en valeur nos figures emblématiques, que beaucoup de jeunes d’aujourd’hui connaissent mal d’ailleurs », argumente Babacar, habitant de Fass. Si le trentenaire est pour « la réparation de cette erreur », il souhaite un équilibre : « On ne peut pas tout renommer, il faut conserver certains noms, mais en introduire d’autres, sénégalais » développe-t-il. Le maire de Plateau, Alioune Ndiaye, a ainsi proposé, via une commission, d’engager une réflexion sur le changement des noms de rues. Preuve s’il en faut que le sujet est clivant dans le pays, son ami Souleymane ne partage pas son point de vue. « Ce sont des éléments historiques que nous devons conserver, qui nous font réfléchir. Le vrai combat est ailleurs, d’autres actions sont prioritaires pour provoquer chez les Sénégalais une prise de conscience et réfléchir à notre destin », avance le jeune Dakarois.

Ancienne capitale du Sénégal, Saint-Louis également très concernée

À Saint-Louis, ancienne capitale de l’Afrique-Occidentale française de 1854 à 1865, la polémique concerne surtout la statue du général Louis Faidherbe, ancien gouverneur de la cité. Depuis cent ans, sa statue se tient droite sur la place du même nom et déchaîne les passions. Le blogueur saint-louisien Thierno Dicko, l’un des premiers à demander son déboulonnement il y a dix ans, voit dans cette statue « un symbole de domination et de l’aliénation du peuple sénégalais ». Il réclame son remplacement par une figure locale, à l’image de Lat Dior ou Ndaté Yalla Mbodj, héros de la résistance face aux colons. « Toutes les révoltes débutent d’abord par la démolition des icônes et des symboles dominants d’une civilisation. L’appropriation des noms des rues et les statues érigées sont des expressions du pouvoir dominant des colons. Auparavant, ils ont pris soin de détruire les masques et les statues africaines, arguant que ce n’était pas de l’art, pour changer l’identité des colonisés, pour modifier leur perception et donc asseoir leur domination » note M. Diene.

L’inscription « À son gouverneur Louis Faidherbe, le Sénégal reconnaissant » fait particulièrement tiquer ceux qui souhaitent son déboulonnage. « Faidherbe est responsable du massacre de milliers de nos ancêtres », rappelle Thierno Dicko, pointant du doigt la méconnaissance de cette partie de l’Histoire par les Sénégalais. Dakaroise, Denise d’Erneville s’interroge : « Est-ce que déboulonner cette statue va régler nos problématiques latentes ? Déboulonner pour déboulonner n’aurait aucun sens. Il ne s’agit pas de faire du mimétisme. Le débat est passionné, mais une réflexion est nécessaire. Ce sont aussi des repères de notre Histoire, on ne peut pas le rejeter », souligne-t-elle.

Se mettre face à l’Histoire

Pour le maire de Saint-Louis, Mansour Faye, « la priorité est de conserver l’Histoire et de développer la ville, pas d’épiloguer sur des débats sans intérêts », a-t-il déclaré lors d’une cérémonie, insistant sur l’importance « d’assumer notre responsabilité et notre héritage colonial ». « Beaucoup de pays africains n’ont pas remis en question leur propre Histoire, notamment les régimes néocoloniaux qui n’ont pas voulu s’engager dans cette voie. L’écriture d’une Histoire commune, multiculturelle qui revisite le patrimoine commun est essentielle. Ceci est fondamental d’autant plus que les liens, et donc une mémoire partagée, entre les pays colonisateurs et les ex-colonies sont réels.

La diaspora concernée

La forte diaspora africaine est marquée par ce silence sur des pans de son Histoire et se retrouve à lutter contre la stigmatisation qu’elle subit, fruit de cette histoire partielle », expose Doudou Diène. Des historiens reconnus, philosophes, membres de la société civile, certains religieux également, continuent de réclamer le déboulonnage de la statue, actuellement conservée dans un musée durant la durée des travaux de la place Faidherbe. Thierno Dicko a déjà prévenu : « Si la statue retrouve son emplacement, elle finira dans le fleuve ! »

Par Clémence Cluzel, à Dakar
Modifié le – Publié le  | Le Point.fr

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3 COMMENTAIRES

  1. Kankan, il faut faire attention evitons d’effacer l’histoire ce qui n’est pas la solution car quand on oublie l’histoire elle se repete et nous le savons ceci, mettre ces objets et symbols dans nos musees pour que nous nous rapellons est de mon cote la meilleure chose a faire. Oui les noms des villes, ou des places ou des rues peuvent changer c’est le cas de NDjamena qui etait Fort Lamy, le Dahomey qui est devenu Benin ou la Haute Volta qui devient le Burkina Faso, la Rhodesia qui devient Zimbabwe, etc…

  2. There is only one correct disposition for colonial symbols depicting conquerors or/plus those who aided them in their conquests in Africa. They should not exist unless those colonials still decisively influence that African government.
    Henry Author Price Jr aka Kankan

    • When I look up the monuments that many people like to see removed, I see both the history of oppression and beautiful pieces of art. Many monuments have also become landmarks that guide drivers. Instead of removing the monuments, it is my opinion that we should leave them where they are and put a big plate stating the human rights violations and/or the misdeeds of the person that the monument represents next to the monument.

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