Maître ABDOULAYE GARBA TAPO : La justice redeviendra ce corps respectable qu'il a été ""

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Bamako Hebdo : Faantankin est votre second roman, de quoi parle-t-il ?

Me. Abdoulaye Garba Tapo : Mon premier roman, L’héritage empoisonné, publié en janvier 2004 à l’Harmattan, Paris, parlait du lévirat, et des conflits entre tradition et modernisme. Cette fois, c’est un tout autre registre. Faantankin, comme ce nom l’indique si bien en bambara, traite de la vie dans une cité pauvre, du quotidien de ses habitants, leurs joies et peines, sans verser dans aucun misérabilisme.

Les habitants de Faantankin, malgré la dureté implacable de cette pauvreté qui les happe, essaient de vivre normalement, de s’organiser, et ils y parviennent si bien qu’ils donnent l’impression de vivre une vie normale. Le livre se termine par une note d’espoir, quand les habitants prennent conscience que la solution à leurs malheurs se trouve entre leurs propres mains, et qu’il leur appartient de se battre collectivement contre le mauvais sort et de ménager à leurs enfants une vie bien plus souriante.

Comment conciliez vous votre carrière d’avocat et celle d’écrivain ?

 C’est une situation qui ne pose aucun problème. Ces deux activités peuvent même aller de pair, car dans l’avocature aussi, on écrit beaucoup, notamment avec les conclusions. L’écriture se concilie avec tout, même si elle nécessite une forte concentration et vous occupe tellement l’esprit.

Seulement il faut vraiment aimer, car c’est une activité ingrate qui exige un très grand sacrifice, de temps surtout, et qui ne vous procurera pas des gains faciles.  Vous vous en tirez cependant avec une satisfaction morale extraordinaire,  de la fierté et de l’orgueil quand vous avez devant vous le fruit de longues nuits d’insomnie, et l’impression que vous avez peut-être produit une œuvre qui  survivra  même à votre descendance. Plus que tous les éloges, c’est ce sentiment de vous être incrusté dans la durée qui est la plus belle des récompenses.

J’avoue que je suis très heureux, et fier même de l’accueil qui a été fait à Faantankin. Les organisateurs du dernier étonnants voyageurs l’ont  même présenté dans leur brochure programme parmi les livres qui ont marqué l’année littéraire, aux côtés de "port melo " du togolais Edem, et de " Baby face " de l’ivoirien Koffi  Kwahulé, prix Kourouma 2006, tous deux publiés aux Editions Gallimard. Faantankin a d’ailleurs bénéficié du soutien du projet franco-malien d’appui à la filière livres qui a financé entièrement un tirage de 2000 exemplaires. Ce projet voulait mettre en avant deux écrivains maliens dans le cadre d’étonnants voyageurs, un livre pour adulte, et un pour jeune.

 Pour les adultes, Faantankin a fait l’unanimité parmi plus d’une quinzaine de livres. Et quand on regarde l’accueil fait à ce livre par les organisateurs d’étonnants voyageurs, et tous ceux qui l’ont lu, il semble que le pari ait été largement réussi. Des perspectives se dessinent même pour que Faantankin puisse être réédité par une des plus grandes maisons d’édition françaises. J’avoue que ce sera pour moi la réalisation d’un grand rêve, l’un des plus beaux qui puissent m’arriver.

Quels sont les thèmes qui vous inspirent ?

 Les sources d’inspiration ne manquent pas du tout. Nous sommes une société tellement vivante, riche d’un très grand passé, et qui est faite d’hommes dignes et admirables, à tel point qu’il s’est passé, et se passe des choses tellement merveilleuses, qu’on peut tirer inspiration de tout, de la vie courante faite de tant d’épreuve en raison de la grande pauvreté de notre pays, des traditions, de ces belles histoires des griots. Dans mon premier livre, je me suis inspiré d’une coutume, le lévirat, et j’ai essayé de voir ce qu’elle entraîne comme problèmes dans notre monde dit moderne. On peut tellement puiser dans ces conflits coutume et modernisme que cette source peut paraître inépuisable, et incontournable même. Dans Faantankin, c’est plutôt les difficultés qu’engendre la vie dans une société plutôt tournée vers le modernisme, et qui a du mal à concilier toutes ces tentations nouvelles avec les maigres moyens des habitants. Forcement ces conflits coutume et modernisme reviendront souvent, car on est pas encore parvenu à harmoniser nos coutumes avec ce qui parait comme une nécessité de s’adapter aux exigences nouvelles.

 On vous verrait bien écrire des livres politiques !

 C’est juste. Cela viendra certainement un jour, quand j’aurai plus de recul. Aujourd’hui, dans le feu de l’action, même si je ne suis qu’un acteur mineur, il est difficile d’en parler avec la lucidité et l’objectivité requises. Il y a certainement beaucoup de choses intéressantes à dire, et je n’y manquerai pas le moment venu.

 Vous avez été un éphémère ministre de la Justice. Qu’est ce que vous avez réussi et qu’est ce que vous auriez préféré faire ?

Me A.G.T : Pourquoi éphémère (rires) ? Je l’ai été quand même pendant 18 mois, ce qui n’est pas aussi court que ça. Ce qui est important, ce n’est pas le temps passé dans telle fonction, mais plutôt ce qu’on a eu réellement envie de faire, et la détermination que l’on y met, sans laquelle même si vous restez 10 ans, votre action n’aura aucune portée véritable. Je suis très mal placé pour apprécier ce que j’ai pu réussir, ou pas, et sur ce plan je laisse plutôt l’opinion juger, et  les acteurs du monde judiciaire aussi.

J’ai essayé seulement de créer un élan, semblable d’ailleurs à la recette que j’essaie d’inculquer aux habitants de Faantankin, qui visait à faire comprendre à la famille judiciaire que notre destin est entre nos seules mains, et que c’était à nous, surtout à ceux placés à des niveaux de responsabilité, de nous assumer pour que cette mauvaise réputation disparaisse et que nous puissions trouver notre vraie place dans la société et répondre aux attentes placées en nous. Je n’ai pas eu le temps de juger si mon appel a été entendu ou pas par les destinataires, mais si je me fie à mes relations avec la plupart des membres du corps judiciaires, tout aussi bonnes, sinon mêmes meilleures maintenant qu’au temps où j’étais ministre, je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir prêché dans le vide, malgré les incompréhensions que mon discours, inhabituel dans la bouche d’un Ministre de la Justice, ont pu provoquer à l’époque. Je ne pense donc pas avoir perdu mon temps. Je suis persuadé qu’au fil du temps la justice redeviendra ce corps respectable qu’il a été, et je sais que la plupart de ses acteurs sont conscients de la nécessité de cette remise en cause, et ils l’évoquent ouvertement à toutes les occasions. Peut-être que mon discours est venu un peu trop tôt.

Fatoumata Mah THIAM DOUMBIA

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