Droit à l’éducation au Mali : La guerre des chiffres

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    Le samedi 23 juillet 2011, au centre Djoliba, la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) a organisé une conférence-débats sur «  l’Effectivité du Droit à l’Education». Elle était animée par Alassane Diallo conseiller technique au ministère de l’éducation, de l’alphabétisation et des langues nationales et Me Brahima Koné président de l’Union interafricaine des droits de l’homme (UIDH), avec modérateur Me Kéita le bâtonnier de l’ordre des avocats.

La cérémonie a enregistrée la présence de la présidente de la CNDH Me Coulibaly Kadidia Sangaré, Cheick Coulibaly chargé de mission au ministère de la justice,  Me Moctar Mariko président de l’AMDH ainsi que de nombreux invités.

Dans ses propos liminaire, Me Coulibaly Kadidia Sangaré présidente de la CNDH a fait une brève présentation de la commission. Quant au chargé de mission du ministère de la justice, Cheick Coulibaly, il a salué l’initiative de la CNDH, tout en estimant que les échanges permettront d’améliorer notre système éducatif.

Le premier conférencier, M. Alassane Diallo, conseiller technique au ministère de l’éducation, de l’alphabétisation et des langues nationales, a quant à lui axé son exposé sur le cadre juridique et les réalisations faites par le gouvernement, tendant à rendre effectif le droit à l’éducation. Sur le plan juridique, M. Diallo a fait allusion à la Constitution dans son article18, qui donne droit à tout citoyen d’accéder à l’instruction. Mieux, il précise que l’enseignement public est obligatoire et laïc. En plus de cette disposition constitutionnelle, M. Diallo a évoqué aussi la loi 99-0-46, relative à l’orientation de l’éducation en république au Mali. Cette loi, a noté le conférencier fait de l’éducation une priorité dans son article 2. Alassane Diallo a indiqué également que le Mali a adhéré aux différentes déclarations sur l’éducation. Il a cité entre autres la déclaration universelle sur l’éducation et celle de Dakar.

Parlant de la réforme de 1962 sur l’éducation, M. Diallo a rappelé qu’elle consistait à prendre du recul par rapport à l’école coloniale. Il s’agissait pour ses initiateurs d’ancrer nos valeurs traditionnelles dans l’éducation. Cette réforme a nécessité la modification du programme afin que l’école soit plus proche de l’enfant. En outre, il a parlé du programme décanal du développement de l’éducation, qui a été adopté en 1998. Ce programme a mis l’accent sur la scolarisation universelle, à travers les écoles fondamentales et les centres d’éducation pour le développement, a ajouté le conseiller technique. A l’en croire, l’Etat a opté pour une école démocratique où les communautés, les communes et les collectivités participent à sa gestion.

 Dans son exposé, Alassane a présenté la carte scolaire du Mali, en termes surtout de réalisations. Il a noté 14.105 écoles au niveau de l’enseignement fondamental. Sur ce chiffre, 11207 sont des premiers cycles. Au niveau l’enseignement normal, il existe 16 instituts de formation de maitres (IFM) et une école de formation des éducateurs préscolaires. Pour les lycées (légalement crées) ou enseignement général, il a dénombré 452 dont 391 privés. Quant à l’enseignement technique et professionnel, 249 établissements ont été recensés dont 17 publics.  En plus de ces établissements, il faut ajouter 17 académies d’enseignements et 97 centres d’animations pédagogiques (CAP).
Par ailleurs, M Diallo a précisé que 80% de l’argent injecté à l’éducation proviennent de l’Etat contre 20% pour les partenaires. A l’en croire, de 2010-2011 son département a focalisé ses efforts notamment sur le renforcement de l’encadrement pédagogique, la création de structures de l’éducation préscolaire, le recrutement, l’affectation, l’utilisation rationnelle du personnel enseignant et l’évaluation du système éducatif.

Malgré ces efforts de l’Etat, M. Diallo a reconnu qu’il est difficile de parler de l’effectivité du droit à l’éducation, car certains enfants n’ont pas eu la chance d’aller à l’école.

Dans son exposé, Me Brahima Koné président de l’Union interafricaine des droits de l’homme, n’a pas été bavard sur l’arsenal juridique du thème. Il a tenu à rappeler que le Mali a ratifié l’ensemble des instruments juridiques régionaux et internationaux protégeant le droit à l’éducation. Avec tous ces instruments et les reformes sur l’éducation, il s’est posé une série de questions constituant l’ossature de son exposé..Il s’agit de savoir aujourd’hui, dans quel état le droit à l’éducation se trouve-il au Mali ? Quelles sont les avancées réalisées en la matière ? Quels sont les obstacles qui empêchent la pleine réalisation de ce droit ? Quels défis devrions-nous relever afin que ce droit soit effectif au Mali ?
 En répondant à ces interrogations, il a avancé des chiffres tirés du rapport 2009 de Oxfam international, qui ne sont pas reluisants. Malgré les réalisations énumérées par le conseiller technique, il s’avère que le taux de scolarisation dans le primaire est 61% et que le nombre d’enfants âgés de 7 à 12 ans non scolarisés s’élève à 891.225. Me Koné a indiqué que le taux net de scolarisation dans le secondaire est de 7%. Seulement 23% des adultes maliens peuvent lire et écrire. Avec ce taux, le Mali est au bas de l’échelle des pays où les adultes ne savent pas lire et écrire.

Au niveau du ratio enseignant / élève au Mali, dans le primaire il est de 1/51 en moyenne et 1/64 dans les écoles publiques. Ce ratio prend en compte mêmes les enseignants qui n’ont pas fait de formation. Avec les enseignants ayant suivi une formation, le ratio est 1 enseignant pour 105 élèves en moyenne et 1/ 81 dans les écoles publiques. Selon toujours Me koné, citant le rapport de Oxfam 2009, le nombre d’enseignants nécessaire pour assurer l’éducation primaire universelle se chiffre à 27.250 voire  45.350, si on compte seulement ceux déjà en poste ayant fait une formation.

Avec ces indices, le président de l’Union interafricaine des droits de l’homme pense que l’accès à l’éducation pour tous les enfants maliens en 2015 reste un rêve à réaliser. Cela conformément aux Objectifs du Millénaire pour le Développement. Me Koné a fustigé aussi la qualité de l’éducation, qui est préoccupante, déploré le manque de livres et de matériels, l’élaboration des programmes d’étude confus,  l’inégalité de la différence d’opportunité entre fille et garçon, la mauvaise répartition géographique des écoles, les salaires infimes qui n’attirent pas, l’insuffisance des infrastructures adéquates, etc. le président de l’UIDH s’insurge aussi contre l’obsession quantitative des autorités, qui a pour conséquence la baisse de la qualité de l’enseignement. 

Les propositions 

Pour renverser la tendance, Me Koné a estimé que le gouvernement doit mettre des stratégies répondant aux attentes des familles maliennes. Il a soutenu que l’accent devrait être mis sur l’éducation de base. Pour le président de l’UIDH, le gouvernement doit favoriser la confiance dans le système public plutôt que de se fier au développement des écoles privées dans les zones urbaines et les écoles communautaires dans les zones rurales. Toujours pour Me Koné, l’amélioration de la qualité de l’éducation demande une augmentation importante du nombre d’enseignants et de leur formation. Concernant les donateurs, ils devraient tous ensemble répondre à ces besoins et accroitre l’aide budgétaire de façon significative, a-t-il suggéré. 

Dans son exposé, in fine, Brahima Koné président de l’Union interafricaine des droits de l’homme, a déploré les sorties intempestives des étudiants et les grèves incessantes des enseignants, qui ont perturbé le déroulement normal de l’année scolaire depuis des années.  Il a préconisé à l’Etat dépolitiser l’école, de respecter ses engagements et de sanctionner les auteurs des pratiques malsains.

Les deux exposés ont donné lieu à des débats houleux. Tous les intervenants ont reconnu que l’école est malade et que les responsabilités sont partagées.
Ce cadre d’échange initié par la Commission nationale des droits de l’homme va contribuer à faire l’effectivité du droit à l’éducation une réalité au Mali.
A.M

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