Le Cinéma malien : Heurs et sueurs

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cinéma malien
Souleymane Cissé

La célébration du cinquantenaire du Fespaco et sa 26e édition qui se déroulent du 23 février au 5 mars 2019 sont deux bonnes occasions pour rendre hommage au cinéma malien qui a remporté trois Etalons du Yennega à cette fête du septième art et qui a connu donc des heures de gloire. Une gloire qui s’est fanée et qui mérite de se régénérer. La problématique de l’ancrage institutionnel et de son financement est  évoquée ci-dessous.

Le Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco) souffle sur ses 50 bougies et chaque pays africain essaie de faire son propre bilan. Le Mali participe aux compétitions avec cinq films et une série télévisée, dans cinq catégories différentes. Dans notre pays, nul doute que ce noble art a eu ses lettres de noblesse. De l’indépendance à  l’orée des années 1990, le cinéma a occupé une place dans la vie de nos cités et hommes. Chaque ville principale (chefs-lieux de cercle et de région) avait sa salle Ocinam (Office cinématographique du Mali, créé en 1962). Même si la production nationale était faible, le Malien avait le goût du grand écran avec une profusion de films hindous et chinois.

Après les ajustements structurels et la privatisation, disons que le cinéma a été tué. Dans ce long chemin sinueux, des pionniers comme Souleymane Cissé et Cheick Oumar Sissoko ont tenté de maintenir le secteur au-dessus des vagues avec Yeleen, Finzan, Finye, Baara, Taafé Fanga, Guimba, etc. avec trois étalons du Yennega à la clé et des primes à Cannes. Pour autant, il en faut plus pour parler d’un secteur cinématographique vivant et fort. Il en est de même pour le petit écran ou des séries comme Dou la famille, les Rois de Ségou sauvent les apparences d’un vide quasi réel de soutien.

Reste à se poser la question sur le rôle du Centre national de la cinématographie (CNCM). Structure publique chargée du développement de ce secteur, il n’en demeure pas moins qu’elle n’est pas bien lotie faute de budget conséquent pour financer ou soutenir la production nationale. On sentait l’amertume du senior Souleymane Cissé sur une radio locale au cours du présent Fespaco quand il s’est agi pour lui d’expliquer pourquoi le Mali n’a qu’un seul film en sélection officielle pour l’Etalon du Yennega. Il a renvoyé la question au CNCM.

S’agissant du Centre national de cinématographie du Mali, on ne peut pas dire qu’il est gâté en moyes financiers. Son budget initial pour l’année 2017 se chiffrait en recettes et en dépenses à la somme de 1 460 614 000 FCFA. On peut comprendre qu’une fois le budget de fonctionnement déduit, le restant soit insuffisant pour prendre en charge la production nationale. Le long métrage Cheytane du CNCM dont le premier coup de clap a été donné à Siby l’an dernier à lui seul coûté 800 millions de F CFA. Plus de la moitié du budget annoncé, ce qui démontre que le CNCM ne peut pas faire deux productions similaires avec un financement public seulement.

Ce n’est pourtant pas la volonté politique qui manque quand on se rappelle les mots du ministre de la Culture à cette même session 2017 du conseil d’administration : “Nous conjuguons à la fois une vision qui prône la proximité de l’art d’avec les populations et la professionnalisation du secteur par une réglementation enviable”.

Cette volonté est visible aussi dans l’adoption de la loi n°2017-068 du 18 décembre 2017 portant création du Fonds d’appui à l’industrie cinématographique.

Production nationale timide

Aux côtés du CNCM, l’ORTM tente ce qu’il peut pour soutenir le cinéma télévisuel à travers les séries ou feuilletons. Le diffuseur public s’est brillamment illustré dans la diffusion des séries, dont “Dou” (45 épisodes de 26 minutes), “les Aventures de Séko” (5 épisodes de 26 minutes), “Walaha” (20 épisodes de 26 minutes) et bien évidemment dès 2010 avec les “Rois de Ségou” avec un budget à lui seul de 220 millions de FCFA.

La satisfaction a toujours été de savoir que ces productions sont appréciées par le public et ont eu un large écho africain sur les télévisions internationales comme TV5 qui en diffusent quelques-unes.

Il faut tout de même avouer que l’ORTM se retrouve constamment devant un dilemme cornélien d’équilibrage entre les impératifs de production et ceux d’achats de production. Face à la pauvre offre cinématographique, elle achète des productions extérieures. Mais la télévision est une grande consommatrice de cinéma et elle participe très souvent à son financement. Nous en sommes loin encore au Mali.  En France, où les films s’exportent difficilement, la législation impose également aux chaînes de télévisions françaises de préacheter des films français pour un montant global qui dépend de la nature de la chaîne et de son chiffre d’affaires (9 % pour Canal+ et 2,5 % pour TF1 par exemple). En France, le dispositif est complété par différents mécanismes d’aides ou de fonds défiscalisés (fonds de soutien, subventions diverses du CNC, etc.), selon l’INA.

Si le cinéma n’est pas mort au Mali, il cherche ses marques. Les cinq œuvres en lice au Fespaco démontrent que l’élan est là, même timide.

A titre d’illustration, le long métrage Barkomo ou la Grotte, un film d’une heure 15 minutes, des réalisateurs Aboubacar Bablé Draba et Boukary Ombotimé, qui n’ont visiblement pas cassé la tire-lire (cinématographiquement parlant) avec environ deux millions de nos francs CFA de budget. Au rayon des films maliens en compétition, Oumou, un destin arraché de Gaoussou Tangara, ou encore le documentaire du réalisateur Malick Konaté intitulé Dawa, l’appel de Dieu et Jama Duman du réalisateur Salif Traoré.

On n’oubliera pas le film d’animation Village apaisé du réalisateur Issouf et La langue et les dents du réalisateur Boubacar Sidibé, la seule série télévisuelle nominée.

D’autres films, à l’instar de Regret d’Oumar Almahmoud dédié à un sujet d’actualité qu’est l’émigration, auraient mérité d’être vus à Ouaga.

Prioriser la production cinématographique

Il est vrai que le Mali fait face à de multiples défis notamment dans le domaine socio-politique et sécuritaire mais la culture peut servir à atténuer les conjonctures multiformes liées à ces défis. L’Unesco rappelle à souhait : culture et développement sont liés.  Selon l’agence onusienne, “le développement n’est pas synonyme de la seule croissance économique. Il est un moyen d’accéder à une existence intellectuelle, affective, morale et spirituelle satisfaisante : comme tel le développement est indivisible de la culture”.

Les acteurs du 7e art croient cela dur comme fer. Rachelle Mari-Zanoli, productrice audio-visuelle installée au Burkina Faso, pense que “le cinéma est un outil dans le développement durable. Pas seulement parce qu’avec le cinéma on donne du travail, mais aussi parce que la maison de production permet l’insertion socio-professionnelle des jeunes, ensuite les films véhiculent des messages divers pour emmener à la réflexion sur des sujets donnés, aussi ça ouvre des portes”.

Cette vision est emmanchée par la Fédération panafricaine des cinéastes (Fepaci) dirigée par le  cinéaste Cheick Oumar Sissoko. Notre compatriote qui vient d’être réélu en marge de l’édition actuelle du Fespaco et son bureau travaillent à mobiliser les associations nationales de cinéastes afin qu’elles constituent des groupes de pression sur les Etats africains pour leur faire accepter de soutenir le cinéma dans son ensemble, de créer un code africain du cinéma, et de créer un fonds du cinéma à l’échelle nationale et régionale.

Le Mali semble l’avoir entendu à travers la création du Fonds d’appui à l’industrie cinématographique (FAIC).

Les instruments sont là, reste les fonds

Le Mali s’est doté d’un cadre institutionnelle, règlementaire et juridique pour se doter d’une véritable industrie du cinéma. Depuis 1998, la loi n°98-037, régissant l’industrie cinématographique a été promulguée le 20 Juillet 1998 par le président Alpha Oumar Konaré. Elle limite le champ d’intervention en quatre domaines : la production, la distribution, l’exploitation, les entreprises techniques du cinéma.

L’article 53 de ladite loi stipule que “le Centre national de production cinématographique exerce un contrôle général sur les activités cinématographiques au Mali”. Le CNCM a succédé en mars 2005 au Centre national de production cinématographique (CNPC, service public créé par la loi du 29 novembre 1979).  Le CNCM est un établissement public à caractère scientifique, technique et culturel (EPSTC) a aujourd’hui pour mission de concevoir et de réaliser toute production cinématographique à caractère publicitaire et d’actualité, à caractère documentaire et artistique.

Dans le rôle de régulation, le CNCM délivre les visas d’exploitation (après avis de la commission nationale du visa cinématographique), les autorisations de tournage des films sur le territoire national, distribue les cartes professionnelles du cinéma et est chargé de la création d’une billetterie.

Aux côtés du CNCM, il faut compter un nouvel établissement public à caractère administratif, doté de da personnalité morale et de l’autonomie financière, dénommé Fonds d’appui à l’industrie cinématographique, en abrégé FAIC.

L’article 4 démontre la volonté ferme du législateur à lui donner une vie au-delà des intentions, car il “reçoit en dotation initiale, la somme de six milliards de F CFA et les biens meubles et immeubles affectés par l’Etat” pour soutenir les projets des cinéastes et des professionnels des métiers du cinéma, à créer des infrastructures adaptées, dotées d’équipements modernes, à renforcer les capacités des acteurs et à professionnaliser les différentes filières du cinéma et de l’audiovisuel.

Ce Fonds est chargé d’apporter et de gérer le concours financier de l’Etat à la production et à la coproduction de films ; de concourir au développement des infrastructures du cinéma ; d’appuyer les initiatives et projets de développement du cinéma et de l’audiovisuel ; de soutenir la formation et le perfectionnement dans les métiers du cinéma par la formation professionnelle, les stages, les coproductions ainsi que la réalisation de films de court métrage ; d’appuyer la réalisation, la distribution, la promotion commerciale, l’exploitation, la diffusion cinématographique et audiovisuelle.

Avec CNCM et FAIC faut-il voir une juxtaposition de rôles, un doublon ou une complémentarité ? Le dernier mot convient si l’on résume les rôles à : le FAIC finance, le CNCM produit et régule.

Il faut ajouter que le FAIC non seulement devrait financer la réalisation et production publiques à travers le CNCM mais aussi soutenir le secteur privé du cinéma malien.

Dans cet arsenal institutionnel et juridique, il faut noter qu’un autre instrument a été annoncé en 2012. Plus précisément, la loi n°2012-019 du 12 mars 2012 relative aux services privés de communication audiovisuelle en son titre II, article 11, “crée un fonds de promotion de la production nationale d’œuvres audiovisuelles destiné à contribuer au développement de la production nationale de fictions, documentaires et films d’animation”. Ledit fonds “a notamment vocation à aider à la production d’œuvres, à contribuer à la promotion de la  production locale auprès de la  population malienne et hors des frontières et à contribuer à la collecte,  la sauvegarde et à l’archivage du patrimoine audiovisuel national”.  “Les modalités de constitution et de fonctionnement du fonds sont fixées par un décret pris en conseil des ministres” précise la loi.

Faut-il penser que le fonds annoncé ici est pris en compte par le FAIC ? Nous pensons que non. Le portage de cette loi se trouvait au ministère en charge de la Communication donc des médias qui pensait alors donner un moyen aux futures télévisions privées, à créer, de trouver un moyen de pourvoir leurs programmes. Du coup, la création de ce fonds reste en suspens et la balle est dans le camp de la vingtaine de télévisions déjà créées à sa mise en place.

Nous avons au Mali des textes, des structures, reste le nerf de la guerre : l’argent, pour que nous ayons, sans entrer dans le copier-coller,  notre “Maliwood” à l’instar de Hollywood aux USA, Bollywood en inde, Nollywood au Nigéria ou encore Ghallywood au Ghana. En ce qui concerne le Nigeria, il est depuis 2009 la deuxième puissance cinématographique au monde en nombre de films produits par an.

Le pays produit chaque année 2 000 films vidéo, dont le coût estimé ne dépasse pas 20 millions d’euros, soit 13 milliards de F CFA. Ses productions alimentent les programmes des télévisions du pays et de plus en plus de la région africaine. Mieux la chaine dédiée à cette production, Nollywood TV, est passé sous le contrôle de la chaine africaine du groupe français Canal, A+.

Pour faire simple, sur le plan politique et institutionnel, nous devrions au Mali commencer par lier culture et communication qui sont dans la même famille comme sous d’autres horizons ou comme cela été le cas par le passé. Du coup, les structures peuvent mutualiser leurs visions et efforts. Mais en les isolant chacun dans son département ministériel, leur complémentarité se dissipe.

Le Mali reste un pays de culture diverse, véritable source d’inspiration du cinéma. A cause de cette richesse culturelle, le chef de l’Etat, S. E. M. Ibrahim Boubacar Kéita a été récemment sacré par ses pairs champion de l’Union africaine pour les questions de culture et d’héritage. Une aubaine que les hommes de culture et du cinéma devraient saisir pour impulser une sorte de renaissance du cinéma malien.

Les pionniers Issa Falaba Traoré, Souleymane Cissé, Djibril Kouyaté, Kalifa Dienta, Abdoulaye Ascofaré, Séga Coulibaly, Alkaly Kaba, Mambaye Coulibaly, Cheick Oumar Sissoko,  Adama Drabo, Moussa Ouane, Ladji Diakité, Assane Kouyaté, Salif Traoré, Boubacar Sidibé  et autres ainsi que des générations talentueuses d’acteurs comme Balla Moussa Kéïta, Hélène Diarra, Diara Sanogo, Habib Dembélé, Michel Sangaré, Magma Gabriel Konaté ont montré la voie.

Aujourd’hui les jeunes Aboubacar Bablé Draba, Boukary Ombotimé, Gaoussou Tangara, Malick Konaté, Oumar Almahmoud et bien d’autres suivent leurs traces.

Le cinéma malien a connu et continue de connaître des heurs, mais il n’en demeure pas que le cinéaste malien a des sueurs froides souvent sous la pluie. L’écran doit continuer à s’allumer, l’espoir avec.          A

lassane Souleymane, journaliste-réalisateur

Ancien membre du conseil d’administration du CNCM

 

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