Arts plastiques : Ibrahim Kébé, la réinvention du passé

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Ibrahim Bemba Kébé fait partie de ses artistes qui jouent à la carte de la réinvention du passé de l’Afrique. Cet artiste de 24 ans explore la culture des Kôrôdouga dont l’importance du rôle échappe à plus d’un contemporain dans la société moderne malienne.
lusieurs artistes contemporains africains revisitent le passé de l’Afrique et le réinvitent selon leurs aspirations artistiques. Se servir du passé pour servir le présent et jeter les bases de futur est le piédestal du jeune artiste plasticien malien, Ibrahim Bemba Kébé, qui puise ses inspirations chez le Kôrôdouga (bouffon), une société malienne connue pour son comportement comique qui, autrefois, jouait un rôle de médiateur entre des personnes et des communautés dans leurs différends. Aujourd’hui, le Kôrôdouga est plutôt connu pour son coté comique car bon nombre ignorent son rôle primordial dans la société.
Natif de Bamako, Ibrahim Bemba Kébé intègre le Conservatoire des Arts et Métiers multimédia Balla Fasseké en 2016, suite à sa réussite au concours d’entrée. Il y ressort en 2019 avec une licence en Arts plastiques. Kébé est un artiste aux multiples casquettes : peinture, sculpture, installation et scénographie. Cependant, les deux premiers restent ses domaines de prédilection.
Multiples influences
La plupart des artistes sont gagnés par la passion des arts parce qu’ils ont été influencés dès leur jeune âge par d’autres personnes ou artistes. C’est le cas d’Ibrahim Kébé qui, depuis sa tendre enfance, a été influencé, dans un premier temps par son père soudeur, ensuite par Opah Bathily, un as de la bande dessinée de son quartier, natif de Bozola, aujourd’hui devenu un peintre reconnu.
“Mon père était un soudeur pas comme les autres car il se démarquait un peu des autres soudeurs par son esprit créatif et il faisait lui-même ses dessins avant de les réaliser”, se rappelle Kébé qui n’avait pas encore dix ans, quand il s’est lancé dans les arts. “Je me rappelle que les premiers jetons que j’ai gagnés dans ma vie c’était avec les petits chevaux que je fabriquais et vendais dans le quartier”, se remémore-t-il.
Cependant, les influences pour le jeune artiste ne se limiteront pas à ces deux. Dans ses créations picturales, Kébé prendra en exemple la démarche du peintre malien, Amadou Sanogo, avant de définir son propre style. “Dans l’usage de la matière, c’est Abdou Ouologuem qui m’a beaucoup guidé parce que c’est chez lui que j’ai fait mon stage. C’est lui qui m’a encouragé à reprendre le travail de mon père, c’est-à-dire la soudure et à l’introduire dans mon travail”, raconte-t-il.
Son inspiration, Kébé la puise chez les Kôrôdouga, une société initiatique qui a tenu une place importante dans les institutions du Manding et qui est dépositaire d’un patrimoine culturel, éthique et spirituel de haute valeur. “Avec le Kôrôdouga j’invite surtout à un retour au passé. Je pense qu’on peut réinventer le passé et préparer l’avenir en jetant un regard sur leur culture. Si les Kôrôdouga sont valorisés et leur rôle reconnu, ils peuvent apporter beaucoup de choses à notre société”, insiste l’artiste dont les œuvres gravitent autour de la danse, l’habillement, l’expression faciale…des Kôrôdouga.
L’émigration clandestine, la drogue, le sexe, les problèmes socio-politiques et la condition de la femme sont des thématiques phares abordés dans les créations d’Ibrahim qui aspire à une redéfinition de la place de la femme dans notre société : “J’accorde la même place à la femme qu’à l’homme dans mes créations parce que chez les Kôrôdouga, il n’y a pas un sexe supérieur à l’autre. Il n’est pas rare de voir des hommes Kôrôdouga habillés en femmes et vis-versa. Je réclame plus de place pour les femmes dans notre société. Les Kôrôdouga ont compris que la femme est sacrée, qu’elle mérite le même traitement que l’homme, voire mieux”, soutient-il.
Un artiste engagé
Ibrahim fait de la récupération la source nourricière de ses œuvres créées à partir des déchets plastiques qu’il ramasse un peu partout. La préservation de l’environnement est un défi personnel pour l’artiste. Un engagement qui n’échappe pas à la culture des Kôrôdouga qui ont la manie de récupérer tout ce qui leur tombe sous la main. “Je trouve que les déchets plastiques sont assez nuisibles pour notre environnement. J’utilise aussi des anciens téléphones, chaussures en plastique usées et le fer que je récupère aussi un peu partout. Le fer me sert pour faire mes montures”. Avec cette démarche, Ibrahim Bemba Kébé s’engage à préserver et valoriser la culture des Kôrôdouga, inscrits sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2011.
En 2017, Kébé crée avec d’autres artistes, le collectif Sanou’Art, un collectif de jeunes artistes peintres maliens dont l’atelier se trouve à Bamako. Ce collectif dont il est le président, aspire à la promotion des arts au Mali quand on sait que les arts, notamment les arts plastiques, restent encore à découvrir pour le public malien. Toutefois, les défis restent énormes pour la nouvelle génération d’artistes. “Les grandes difficultés pour les jeunes artistes maliens aujourd’hui sont en partie liées au manque de visibilité de leurs œuvres. A part la musique et le cinéma, je ne crois pas que les autres catégories d’arts aient un peu de visibilité, notamment dans les medias et dans les galeries. L’objectif de notre collectif est de contribuer à la mise en lumière de cet art” nous explique Kébé.
Ce qu’il regrette aussi, c’est que les galeries d’art ne fpas assez la promotion des jeunes artistes qui sont pourtant l’avenir des arts au Mali. “Ils préfèrent des artistes déjà connus. Les jeunes, malgré leur talent, sont confrontés à beaucoup de problèmes pour être exposés dans une galerie”, poursuit celui qui compte plusieurs expositions dans sa jeune carrière, notamment à Segou’Art, Siif’Arts et au Bla Bla. Il devrait entamer une carrière internationale à travers la Biennale des arts de Kampala, en Ouganda. Mais la tenue de l’évènement initialement prévu en août reste à confirmer.
Ibrahim Kébé, est un artiste talentueux doté d’un esprit créatif. Cet atout, Kébé le met au service de l’art et de sa communauté. C’est pourquoi, il compte créer des espaces de jeux pour les enfants des quartiers défavorisés de la capitale. Un projet qui sera mené dans un premier temps à Bamako, avant de s’élargir dans d’autres régions du pays. “C’est un engagement personnel que j’ai pris et que je compte réaliser en début 2021. Je prévois de le faire dans les espaces publics où j’installerai une sculpture. Je m’assurerai que la sculpture que je ferai dans chaque endroit soit faite en fonction de l’histoire de ce dernier”, nous confie-t-il.
Si le monde artistique est presque à l’arrêt pour cause de la pandémie de Coronavirus, Ibrahim Kébé profite de cette période pour repenser sa démarche artistique et créer. L’artiste prépare une exposition individuelle à l’Institut Français qui prévoit sa réouverture en septembre prochain. Ibrahim Kébé qui rêve de devenir l’un des ambassadeurs des arts plastiques maliens à travers le monde dispose de talent et de matière nécessaire pour y parvenir. Youssouf KONE

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