Gavage : Pratique d’une autre époque !

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Au Mali, il existe une tradition dans certaines cultures, qui consiste à gaver les filles pour qu’elles aient de l’embonpoint, signe de bien-être et d’aisance. Cette pratique a cependant beaucoup de conséquences, car, en plus de réduire la femme à l’état d’objet, entraine des problèmes de santé.

L’article 16-1 alinéa 2 du Code civil dispose que « le corps humain est inviolable ». Le principe d’inviolabilité du corps humain est à rapprocher de celui de l’intégrité du corps humain (article 16-3 du Code civil). « Chacun a droit au respect de son corps ». Le gavage, qui consiste à obliger à manger, semble violer ces dispositions.

Le gavage est cette pratique très récurrente au nord du Mali, qui consiste à faire manger les enfants ou encore les jeunes filles beaucoup plus que ce que leur estomac peut contenir pour qu’elles aient une apparence de bien-être, d’aisance. De nos jours, elle est presque normale pour la majorité de peuples qui le pratiquent.

Selon Dr. Mahamadou Traoré, médecin nutritionniste « le gavage consiste à ingurgiter les aliments souvent par force à un enfant dans le but d’apporter une croissance excessive sur son corps. Cette pratique se voit dans trois pays : le Mali, le Niger et la Mauritanie et au Mali elle se fait plus dans les régions du nord et c’est plus la jeune fille qui est plus concernée ».

« Dans la société touareg, le fait de faire manger les jeunes filles pour qu’elles prennent de la masse, est une pratique devenue normale, c’est une habitude. Dès 8-9 ans, on gave les fillettes pour qu’elles aient une bonne apparence car c’est ancré chez nous que les bonnes femmes à marier sont celles qui sont bien en chair, qui ont de l’embonpoint. C’est pourquoi, on les force à manger plus qu’elles ne peuvent », explique un traditionaliste, Agaly Ag Assaleck. Il poursuit : « Dès qu’un homme rentre dans une famille et qu’il voit une fille mince, ni lui, ni personne d’ailleurs ne viendra la chercher en mariage car si elle ne fait pas honneur à ses parents, elle ne fera que faire passer son mari pour quelqu’un qui n’a pas les moyens de la nourrir convenablement. Et son mari sera indexé dans la société, car incapable seulement d’entretenir sa femme encore moins de subvenir à ses menus besoins. À chaque société ses réalités, au sud on peut en parler mais au nord, c’est autre chose. Car il y a tout un dispositif derrière cette pratique. Personnellement, j’ai grandi avec cette mentalité et j’ai obligé, même hors de cette communauté, à inciter mes filles à toujours manger. Ainsi, si on les voit dehors, il faut qu’on sache que je parviens à bien les entretenir. Mais si elles sont maigrichonnes, on va les traiter de sous-alimentées et cela est une insulte à mon égo ».

Nana Wallet Abdoulaye, explique son calvaire « j’ai 17 ans. Enceinte et mère de deux enfants. Je suis née et j’ai grandi à Kidal. Ma maman m’a donné en mariage à 13 ans à un homme de plus de 30 ans. On me donnait de la bouillie presque chaque heure pour que j’aie l’apparence d’une jeune dame de 25 ans. Je n’avais pas trop le choix car dans ma famille, depuis toute petite, on nous fait croire qu’une bonne femme au foyer doit être bien en chair. Dès que l’on a annoncé mon mariage, c’était devenu un véritable cauchemar car en plus d’une bouillie très riche, « Bita », on me faisait manger plus qu’il n’en fallait. Après chaque repas, je devrais prendre une crème, « Tida ». Je prenais du poids de jour en jour et ma famille était très fière de moi car j’allais les honorer le jour du mariage».

« La pratique de gavage très ritualisée chez nous, doit cesser. On vole aux enfants leur enfance, leur innocence. Du jour au lendemain, on te fait manger comme une ogresse, une bête à engraisser pour la vente. C’est horrible. J’ai été élevée par ma tante, qui a fait de moi une marchandise qui doit être bien emballée avant la date de la livraison. Elle me faisait manger tout et n’importe quoi. Dès que j’ai eu mes 15 ans, on a célébré mon mariage et j’ai déménagé chez cet homme, qui est mon mari aujourd’hui », explique Hamsatou Ibrahim.

L’âge requis pour le mariage pour la jeune fille selon la loi malienne est de 16 ans. Or au nord du Mali, les filles ont été données et sont toujours en train d’être données en mariage bien avant.

Pendant que certaines subissent le gavage, d’autres le pratiquent volontairement pour bien paraître, pour donner l’impression qu’elles vivent bien, par simple plaisir, pour plaire à leurs maris ou encore pour chercher des potentiels maris.

Pour Hawa Cissé, « Naturellement, j’adore les personnes rondes, fortes et je rêve de devenir comme elles. C’est la raison principale qui fait que je me gave bien à longueur de journée. Je prends souvent des médicaments qui donnent de l’appétit pour pouvoir manger. ».

« Je suis bamanan mais j’ai grandi à Gao. En voyant les filles de mon âge depuis notre enfance, j’avais toujours l’impression qu’il me manquait quelque chose. Elles avaient l’air d’être plus nourries que moi. J’étais frustrée. A l’adolescence, elles se sont presque toutes mariées. J’avais l’impression de ne pas exister. C’est en ce moment que j’ai commencé à en parler avec des amies. Elles m’ont alors expliqué ce qu’elles subissaient. Depuis lors, je mange beaucoup, je prends même des vitamines qui font grossir jusqu’à ce que je me marie et aujourd’hui j’ai 6 enfants. Malgré cela, je continue cette pratique d’autant plus que mon mari adore que je grossisse », ajoute Amina Diarra.

Les lois de 1994 dans le Code civil « Du respect du corps humain » ont eu pour objet, d’une part la protection de l’être humain contre les atteintes aux tiers, mais également contre les atteintes que la personne peut se porter à elle-même. Il s’agit d’un principe déjà ancien : le corps humain ne peut faire l’objet d’une convention à titre gratuit ou à titre onéreux.

Lesdites lois se contentent de distinguer le corps humain de ses éléments et produits, sans pour autant donner une définition au « corps humain ». Le corps serait « l’enveloppe charnelle et ce qu’elle renferme ». Le non-respect des règles en matière de bioéthique se trouve sanctionné pénalement.

La déclaration universelle des droits de l’Homme, en ses articles 3 et 5 affirme que : « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. », « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. »

« Le gavage peut être considéré comme l’une des pratiques ancestrales néfastes qui continue à faire son chemin, malgré les multiples campagnes de sensibilisation entreprises, depuis plusieurs décennies. Les fillettes sont engraissées pour acquérir un indice de richesse flatteuse pour les parents ; un facteur de séduction ; jeux pour se préparer au mariage ; l’épouse obèse témoigne de la richesse du mari (valeur partagée par la majorité des ethnies de la région) ; c’est probablement là une question de vanité plus que d’esthétique. Une femme grasse, donc oisive, doit être bien pourvue de servantes et de chamelles laitières ; Elle est fonction de la situation sociale des parents, de l’importance de leurs troupeaux ; l’obésité atteignait son extrême dans les tribus de nomadisme restreint (éleveurs de vaches notamment) », explique El Khalil Mohamed, sociologue.

L’objectif recherché par les parents c’est d’apporter un changement dans le corps de la jeune fille pour qu’elle soit physiquement prête pour le mariage. La société malienne a une idée de la femme, les rondeurs comptent beaucoup socialement. Les pratiques ont pour but d’exacerber les rondeurs des femmes, mais il faut reconnaître qu’elle a des conséquences sur la santé de ces jeunes filles. Il y a un risque de dépassement dans la capacité de recevoir. L’individu lorsqu’il mange à sa faim, arrivée à un point il s’arrête parce qu’il est rassasié. Ceux qui font le gavage dépassent cette limite. Cela provoque des remontées. L’œsophage est traumatisé. À cela, on peut ajouter les fausses routes, qui sont les effets néfastes du gavage. Le gavage provoque comme inconvénient l’obésité, conclut Dr Mahamadou Traoré, nutritionniste.

 

Aminata Agaly Yattara

Cet article a été publié avec le soutien de JDH, Journalistes pour les Droits Humains et NED

 

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