Femmes et élections au Mali : Des faiseuses de rois dans la peau de bétail électoral

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Représentant plus de 50 ,4% de la population, les femmes attirent la convoitise des prétendants aux postes électifs en République du Mali. Elles constituent un véritable vivier électoral dans lequel chacun puisse pour accéder au pouvoir. Malgré ce poids démographique politiquement exploitable, les femmes sont sous-représentées dans les instances de prise de décision. En dépit de l’existence d’un cadre juridique visant à impulser la représentativité des femmes aux fonctions électives et nominatives, elles sont toujours un tremplin bon marché au stade où certaines questions restent posées avec acuité. Les femmes vendent-elles leurs voix ou sont-elles instrumentalisées par les politiques en période électorale ? Sont-elles juste du bétail électoral ? Les interrogations demeurent face au constat montrant que certaines se prêtent au jeu établi entre les candidats et leurs états-majors et autres sous-traitants, n’en déplaise à la loi.  

« Les femmes sont du bétail électoral pour nos partis politiques. Elles constituent une couche vulnérable et assez manipulable. Elles sont vulnérables à cause de plusieurs facteurs notamment leur faible alphabétisation. Ce qui sous-entend qu’il y a une méconnaissance des droits et devoirs. A cela s’ajoute la notion de vulnérabilité économique imputable en grande partie au manque d’autonomisation tant en milieu urbain que rural. Ce qui les expose et fait d’elles une proie facile pour être instrumentalisées et manipulées par les politiciens qui leur offrent ustensiles de cuisine, pagnes, argent etc. en période électorale ». Ainsi s’exprime Aïssata Yattara, professeur de Lettres. Elle ajoute que les femmes en général semi-scolarisées, ont une méconnaissance du rôle du politique pour le maintien d’un Etat fiable et de la bonne gouvernance. Cela justifie leur « instrumentalisation » par les politiques selon ses dires.

Elle soutient que « Les femmes sont sensibles aux réalisations de surface qui tapent à l’œil comme par exemple la réalisation de forages oubliant la prise en compte réel des besoins des populations. » 

Une affirmation soutenue par Aly Touré, jeune juriste sans emploi militant actif pour un parti de la place, qui affirme que les femmes sont les grandes électrices mais que très peu d’entre elles s’intéressent aux programmes, vision et missions du candidat de leur choix.

A Tahirou Kanté, commerçant, de renchérir : en période électorale, ce sont les femmes qui sont très actives. On les voit avec les politiciens qui les amènent voter pour eux moyennant divers présents. Poursuivant, Tahirou, estime que les femmes sont de nature fragiles et sensibles donc plus réceptives aux « promesses » des candidats. Il ajoute également le facteur manque d’instruction qui fragilise cette couche de la population la laissant facilement sous influence des leaders politiques.

« Depuis 2007, nous participons aux élections au Mali, notre groupement est très connu ici à Taliko, un quartier situé en commune IV du district de Bamako. Nous nous réunissons chaque mardi dans notre « Tratani (tontine des mardis)» pour cotiser 1000F. Nous sommes très sollicitées par les partis politiques, que ça soit pour les municipales, les législatives ou la présidentielle. Les candidats nous démarchent pour voter en leur faveur », témoigne Mme Goudo Sanogo, une dame d’une cinquantaine d’années, revendeuse de produits vivriers dans le marché de Taliko.

Madame Sanogo est décrite par ses voisins comme une femme leader, très active, impliquée dans les activités de sa commune. Elle est la présidente d’un groupement comptant environ une cinquantaine de femmes. Ces femmes se réunissent hebdomadairement et entretiennent de bons rapports sociaux.  « Benkadi » est le nom qu’elles ont donné à leur organisation. Au-delà des relations sociales qu’elles entretiennent entre elles, ces femmes s’intéressent également aux questions politiques, soutient Goudo Sanogo (G.S.).

Aussi, selon sa présidente, le groupe « Benkadi » est très sollicité pour la mobilisation de ses membres. « On nous sollicite très souvent pour les mobilisations. Nous participons à différents évènements comme la journée internationale des droits des femmes et autres, mais nous sommes surtout beaucoup démarchées pendant les élections » affiche fièrement G.S.

Pour dame G.S., son groupement est apolitique même s’il leur arrive de se mobiliser pour un candidat. Selon ses dires, pendant la période électorale, elles échangent avec les candidats et décident de commun accord de « donner leurs voix » à celui qui répondrait le mieux à leurs desiderata.

Achat de conscience ? 

Interrogée si elles ne monnayent pas ainsi leurs voix contre argent, Dame Goudo Sanogo rit un bon coup et rétorque avec un grand sérieux « c’est la politique, chacun vient nous exposer sa vision pour le pays et ce qu’il prévoit pour nous si nous lui faisons confiance. Et nous accompagnons celui qui satisfait le plus nos besoins ». Elle affirme comme pour se justifier que c’est le seul moyen sûr pour elles de voir le candidat exécuter ses promesses, car une fois élu, il déroule d’autres agendas, des nouvelles priorités. Ce qu’en dit la loi, elle n’en sait rien et n’en fait pas non plus sa préoccupation.

Elle n’est point la seule à percevoir ainsi la chose politique. En commune III, dans les locaux de la coordination des associations féminines du Mali (CAFO), sont réunies quelques femmes.  Certaines se faisant les tresses assises sur une natte étalée pour le besoin. D’autres, la main dans un plat, mangent du riz à la sauce pâte d’arachide, la théière à côté et discutent entre elles.

Maïmouna Sissoko se prête à nos questions. Animatrice en alphabétisation, elle dit avoir eu, par le passé, à mobiliser des femmes pour un candidat. Alors, militante d’un parti de la place, qu’elle dit avoir quitté par la suite, Maïmouna déclare pouvoir mobiliser jusqu’à 400 femmes et les rallier à sa cause afin de soutenir un homme politique, tout autre leader ou une liste.

« Pour la présidentielle de 2013, j’avais mobilisé les femmes pour un candidat.  Le candidat en question, je le connaissais juste de par ses actions sur le terrain. Il avait réalisé un forage dans mon quartier, et je l’admirais beaucoup. Aussi, quand des membres de son parti m’ont approché pour battre campagne pour lui, je n’ai pas hésité. Je tenais des rencontres régulières avec ces derniers, et je rendais compte à ma base » explique Maïmouna. Avant d’ajouter qu’elle ne connaissait pas l’intégralité du programme présidentiel de son candidat, mais qu’elle avait été charmée par les propos qu’il tenait dans ses meetings.

Elles sont nombreuses ces femmes à la tête d’un groupement, ou d’une association de femmes, à se mobiliser pour soutenir une candidature lors des élections. Et selon leurs propos, elles échangent la plupart du temps avec des émissaires du candidat. Et ensemble, ils s’organisent pour leur participation à la campagne.

« Je m’assure que toutes les femmes possèdent leurs cartes d’électeurs, le jour du vote, nous mettons à leur disposition des Sotrama (mini bus) selon les quartiers, on se fixe une heure de rassemblement afin que nous puissions aller accomplir notre devoir civique et revenir à nos occupations », témoigne Sitan, une autre dame dirigeant un groupement de femmes de la place.

Des Organisations de la société civile optent pour un changement de paradigmes 

Pour Adam Dicko, directrice exécutive de l’association des jeunes pour la citoyenneté active (AJCAD), la société civile doit pleinement jouer son rôle pour relever la sous-représentativité des femmes qui est selon elle, une tare de l’écosystème politique du Mali défavorable à la participation des femmes aux prises de décisions.  Adam Dicko explique également qu’à cause du poids socioculturel et d’un faible pouvoir d’achat, les femmes demeurent de grandes absentes de la scène politique. Et pour ces mêmes raisons, elles seraient des proies faciles à manipuler pour moyenner leurs voix.

Rappelant que la loi électorale interdit l’achat de conscience, la responsable de AJCAD estime que celui-ci est motivé par l’impunité. « L’impunité a beaucoup accentué l’achat de conscience devenant du coup une pratique normale dans notre démocratie qui aujourd’hui, est plus basée sur l’argent et non sur les programmes de société et autres. En effet, les acteurs politiques s’adonnent à cette pratique sans en être inquiétés » a-t-elle déploré. Avant d’ajouter qu’à leur niveau, son association travaille pour mettre fin à pareille pratique. Selon sa directrice, AJCAD sensibilise les populations sur la citoyenneté, les informent sur l’utilité du vote mais surtout les enjeux de la démocratie. En outre, pendant les élections, l’AJCAD garde un œil vigilant sur le déroulement des scrutins dans le but de dénoncer au besoin les irrégularités observées, déclare la directrice exécutive. Pour ensuite produire un rapport dans lequel elle émet ses observations en prenant en compte les difficultés et les irrégularités et recommandations. Ledit rapport est mis à disposition des autorités pour contribution.

A l’image de l’AJCAD, l’association malienne pour le relèvement du taux de participation aux élections (AMRTPE), mouille le maillot pour relever le défi de la sous-représentativité des femmes sur la scène politique, les encourage à participer aux affaires publiques en tant qu’actrices. Selon le président de l’AMRTPE, Bissiri Coulibaly, son association travaille sur l’étendue du territoire national, à informer, sensibiliser les femmes sur l’importance de leur participation et du vote utile.  Il ajoute qu’il mène également des actions de dénonciation contre les achats de conscience en période électorale. En plus de cela, Monsieur Coulibaly déclare mener des plaidoyers en vue de mettre fin à l’impunité par l’achat de conscience comme édicté par la loi électorale.

Femmes sous-représentées quand même

Malgré leur poids politique dans la mobilisation, les femmes sont sous-représentées dans les instances de prise de décision et cela depuis l’avènement de la démocratie. Ainsi durant la législature 1992-1997, elles n’étaient que 3 femmes élues députées à l’Assemblée nationale. Le nombre de femmes parlementaires a atteint 18 lors de la législature en 1997-2002 avant de chuter à 14 entre 2002 et 2007. Le taux a rebondi en 2020. En effet, 42 femmes ont été élues députées dans 26 circonscriptions électorales sur 55. Soit un taux de 28,57% contre 9,52% pour la législature 2013-2020. C’est un score mathématiquement excellent puisque les candidates représentaient 29,44% des candidats qui briguaient les 147 sièges de l’Assemblée Nationale, dissoute à la faveur du coup d’Etat d’août 2020 contre le président Ibrahim Boubacar Keita. Aujourd’hui 36 femmes sur 121 parlementaires siègent au Conseil National de Transition faisant office d’organe législatif.

En 2004, elles étaient sept (7) mairesses dans les 703 communes que compte le Mali contre neuf (9) au sortir des élections d’avril 2009. La représentativité des femmes dans les conseils communaux est passée de 927 conseillères élues en 2009 à 2830 dont 227 responsables communales.

Ainsi pour le mandat communal qui court, la situation au niveau national est de 670 conseillers communaux responsables dont 227 femmes parmi lesquelles 12 femmes maires. Le tableau qui suit donne la répartition des postes de responsabilités des femmes élues locales au niveau national.

Type de responsabilité Nombre
Maires 12
1ère Adjointe 12
2ème Adjointe 74
3ème Adjointe 125
5ème Adjointe 4
Total 227

Ces performances sont l’actif d’un certain nombre d’instruments adoptés par le Mali notamment la Politique Nationale Genre (PNG), la Politique Nationale de Promotion et de Protection de l’Enfant (PNPPE), la Politique Nationale de la Famille (PNF), la Charte des partis politiques et surtout la loi N° 2015-052 (loi sur le quota de 30%) instituant des mesures pour promouvoir le genre dans l’accès aux fonctions nominatives et électives.

Des mobilisatrices utilisées pour faire le nombre ? 

Pour le Secrétaire Général (SG) adjoint du Parti Union pour la République et la Démocratie (URD), Gaharou Doucouré, la sous-représentativité des femmes relève d’un manque de volonté politique. A ses dires, il revient aux femmes de se battre pour changer la donne. « Les femmes sont interpellées, il appartient aux femmes de revendiquer l’application stricte de la loi 2015-052.  Levez-vous et battez-vous, rien ne vous sera offert sur un plateau », dit-il. L’URD, rappelle son secrétaire général adjoint, a introduit une requête devant la Cour suprême contre l’ancien régime pour non-respect de la loi du quota. Une requête tombée à l’eau, regrette-t-il avant d’ajouter « c’était aux femmes de relancer cette requête ».

Le SG Adjoint de l’URD, dont le candidat est classé 2ème à la dernière présidentielle, affirme que son parti œuvre pour encourager et améliorer la participation et la représentativité des femmes conformément à ses textes. Même si Monsieur Doucouré pense que le PNG est en déphasage avec la loi 052. Il estime que le quota de 30% de la loi 052, est un timide début et que ce n’est qu’à travers des sensibilisations que sa mise en œuvre serait effective. Pour lui, on devrait aller jusqu’ à 50%.

Pour Gaharou Doucouré, la faible représentativité des femmes s’explique en partie par des facteurs liés à l’inégalité dans l’éducation, aux pesanteurs socioculturelles. « La scène politique est une reproduction des réalités sociétales », lâche-t-il.  Le bureau national de l’URD est composé de 272 membres dont seulement 25 femmes.

Une présidente esseulée !

La présidente des femmes du Parti Yélema, Coulibaly Korotoumou Ballo, se déclare être très engagée à promouvoir la participation des femmes à la politique conformément à l’esprit de son parti. Pour elle, la loi 052 n’a pas été bien expliquée. Ce qui, en partie, rend son application difficile.  Car pour beaucoup il s’agit d’une loi en faveur des femmes d’où certaines réticences à sa mise en application. A cela, elle ajoute que suivant différentes élections et circonscriptions l’application de la loi 052 peut parfois s’avérer difficile voire impossible. Selon elle, les femmes sont très souvent utilisées pour faire le nombre lors des élections par beaucoup de partis. Ceci parce que de façon générale, les femmes manquent d’instruction. C’est ce déficit d’éducation qui explique qu’elles ont la méconnaissance des programmes des candidats, et qu’elles ne mesurent pas toujours les enjeux des élections avant d’accorder leurs voix à tel ou tel candidat. En plus, elle souligne les contraintes sociales, économiques, et autres pesanteurs socioculturelles, des facteurs selon elle qui entravent la pleine participation des femmes à la politique.  Et pour rehausser la représentativité des femmes, la présidente des femmes de Yelema, préconise un changement de vision. Elle recommande aux PTF d’agir directement sur les cibles, c’est-à-dire sensibiliser à la base, inculquer aux femmes les notions de civisme. « Lors des formations nous avons les mêmes têtes, et les messages ne parviennent pas toujours à la base. Il faut aller directement à la rencontre des femmes, les sensibiliser et les former sur la chose politique. C’est ce que nous faisons dans notre parti, nous ne donnons jamais de thé ou T-shirt », indique-t-elle.

Comme Monsieur Doucouré du parti URD, Mme Coulibaly estime que la nomination des femmes aux postes de responsabilités relève d’une volonté politique qui est tout à fait faisable dans notre pays. Car pour eux, le pays regorge de femmes compétentes.

Parmi les leaders de nombreuses associations et organisations de défense des droits humains, promptes à solliciter les appuis des partenaires techniques et financiers, voire du gouvernement notamment en période électorale, ne sont pas prêtes à s’afficher chantres du respect de la loi 052. Elles optent plutôt pour la réserve. « Je vous reviens, je ne peux pas répondre à tout, vous savez avec la situation actuelle du pays », nous a gentiment fait savoir la présidente d’une faîtière de juristes pourtant très réactive sur les questions des droits et défense des femmes.

Entre la volonté des femmes leaders de ne pas se heurter aux maîtres du jour et la participation de la gent féminine aux prochaines élections générales annoncées pour début 2022, les faiseuses de rois continueront d’être du bétail électoral pour les candidats. Pourtant la loi électorale en son article 130 interdit formellement de telles pratiques en ces termes : « Quiconque par des pratiques publicitaires à caractère politique et commercial (offre de tissus, de Tee-shirts, des ustensiles de cuisine, des stylos, des porte-clefs, des calendriers) ainsi que leur port et leur usage, des dons ou libéralités en argent ou en nature, par des promesses de libéralités, des faveurs, d’emploi public ou privé ou d’autres avantages, par l’utilisation des biens d’une personne morale publique, d’une institution ou d’un organisme public, aura influencé ou tenté d’influencer le vote d’un ou de plusieurs électeurs, soit directement, soit par l’entremise d’un tiers, quiconque par les mêmes moyens aura déterminé ou tenté de déterminer un ou plusieurs électeurs à s’abstenir, sera puni d’un an à cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de 100 000 à 1 000 000 francs.

Seront punis des mêmes peines ceux qui auront agréé ou sollicité les mêmes dons, libéralités ou promesses ».

Enquête réalisée par Khadydiatou SANOGO avec l’appui de la Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d’investigation en Afrique de l’Ouest (CENOZO)

 

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