Lamine Diack, ex-président de l’IAAF : l’image écornée d’une icône du sport mondial

Mis en examen en début novembre pour corruption passive et blanchiment aggravé, l’ancien président de l’IAAF (International Association of Athletics Federations ou Fédération internationale d’athlétisme) a été suspendu du CIO où il siégeait comme membre honoraire. Blessé dans son honneur et dans sa dignité, Lamine Diack a démissionné le lendemain, 11 novembre.

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Aujourd’hui, on se pose beaucoup de questions sur cette affaire qui risque de ternir l’image et la notoriété de ce grand manager du sport qui, de 1999 à 2015, a donné à l’athlétisme mondial ses lettres de noblesse. Aujourd’hui, toute l’Afrique est derrière celui qui a aussi été le grand défenseur du continent dans le monde du sport. Presque deux mois après avoir passé le relais de la présidence de l’IAAF au Britannique Sebastian Coe, Lamine Diack (82 ans) a été mis en examen à Paris pour «corruption passive et blanchiment aggravé». Cette affaire a commencé en début août, quand la chaîne allemande ARD et Le Sunday Times (Grande Bretagne) ont mis en cause la Russie et le Kenya. Deux pays où le dopage des athlètes serait généralisé avec la «complicité» passive des dirigeants de l’IAAF. Ces médias ont surtout indexé la fédération internationale de ne pas avoir sanctionné, sur 5 000 athlètes contrôlés de 2001 à 2012, les 800 (415 Russes) dont les échantillons sanguins présentaient des valeurs «suspectes ou hautement suspectes».

«L’histoire parle en notre faveur», s’était défendu Lamine Diack en juillet dernier lors d’un entretien accordé à la presse française. Il avait profité de l’occasion pour rappeler tous les efforts consentis par l’IAAF contre le dopage sous sa direction. Cela va de la mise en place d’un tribunal arbitral dans le domaine de la lutte contre le dopage aux suspensions. Les sanctions d’une première suspension avaient été établies à 4 ans au bannissement à vie en cas de récidive. «Et c’est le CIO qui nous a demandé de descendre notre première sanction à deux ans», avait rappelé M. Diack. Le contrôle hors-compétition est aussi à son actif. «Nous avons bâti tout cela. Comme le passeport biologique également. Et nous nous sommes battus pour avoir à nos côtés les gouvernements car sans la loi, nous ne pouvions rien faire… Donc que l’on ne vienne pas me dire aujourd’hui que nous n’avons rien fait ou que nous avons couvert un système de dopage institutionnalisé car c’est totalement faux. L’IAAF a toujours travaillé sérieusement, dans l’intérêt de l’athlétisme. Et elle continuera à le faire», s’était défendu le président Diack. Des arguments, des actions concrètes contre un fléau difficile à contrôler compte tenu des progrès de la science et de la multiplicité des complicités, qui n’ont visiblement pas convaincu ceux qui veulent coûte que coûte humilier Lamine Diack et ternir son image.

Des défis et des acquis

L’homme n’est pas une petite cible pour avoir dirigé la Fédération internationale d’athlétisme pendant presque 16 ans (décembre 1999-août 2015). C’est l’homme qui a donné au premier sport olympique, la mère des disciplines sportives (athlétisme), ses Lettres de noblesse en lui ouvrant une nouvelle ère en termes de performance, de management et d’image. L’immensité de la mission accomplie lui avait valu des distinctions un peu partout dans le monde (Grand officier de l’Etoile équatoriale du Gabon, Commander Of Goog Hop d’Afrique du Sud, Officiale di Grancroce d’Italie, Officier de la médaille de la reconnaissance centrafricaine, Chevalier de la légion d’honneur de la République française, Médaille de l’ordre du Nil de la République arabe d’Égypte, Commandeur de l’Ordre national du Lion du Sénégal, Médaille de premier degré Bernado O’Higgins de Chili et Croix d’officier de Hongrie).

À 82 ans (né le 7 juin 1933 à Rebeuss, Dakar), dont une soixantaine consacrée au sport, Lamine Diack a tiré sa révérence à l’occasion des Championnats du monde d’athlétisme organisés à Beijing (Chine) du 22 au 30 août 2015. C’était à la fin de son 5e et dernier mandat aux commandes de cette prestigieuse institution sportive mondiale. Il est parti avec honneur, surtout avec le noble sentiment du devoir accompli. «J’ai atteint mes objectifs. J’ai été élu au Conseil de l’IAAF en 1976. Cela fait donc 39 ans que je siège au sein de cette instance. En y entrant, je savais ce qui devait changer, et j’y suis parvenu», avait-il confié au Magazine de l’Association des comités nationaux d’Afrique (ACNOA) dans une interview en août 2015. Quand il arrivait dans ce milieu, l’athlète ne pouvait pas toucher de l’argent parce que c’était interdit. Mais, aujourd’hui, cette donne a fondamentalement changé. «En 1971, lors de la rencontre Afrique/Etats unis, on a discuté pendant deux heures pour savoir si on pouvait donner aux athlètes 5 dollars par jour. L’athlète ne pouvait pas avoir plus de 2 dollars d’argent de poche par jour. Ma position était qu’on pouvait donner 100 dollars pour 10 jours. On nous a rétorqués : s’ils les reçoivent, ils seront suspendus», rappelle-t-il. Ainsi, de 1912 à 1980, l’argent était interdit dans cette discipline. «Nous sommes devenus un sport où on peut gagner de l’argent. Maintenant, un athlète peut gagner 1 million de dollars. Sachant qu’ils peuvent gagner leur vie, il y a beaucoup de jeunes qui s’engagent dans l’athlétisme», se réjouit M. Diack. Sous sa conduite, l’IAAF a renégocié ses contrats à la hausse. N’empêche, il est convaincu que son équipe pouvait mieux faire. «Je n’ai pas réussi à rendre l’athlétisme si riche que je voulais. Nos réserves se situent autour  de 60 millions de dollars. Nous sommes restés amateurs pendant longtemps. De 300.000 dollars de bénéfice aux championnats du monde de 1997, maintenant on est passé à 15 millions de dollars. Une manne qui sert aux fédérations nationales», déplore l’ancien président de l’IAAF. «Je m’étais aussi fixé comme objectif de rendre l’athlétisme universel, c’est-à-dire faire en sorte que tous les pays le pratiquent tout en maintenant le niveau d’excellence de l’élite, qui se trouve surtout en Europe. Je crois que ce double objectif a été atteint», avait-il souligné dans l’entretien avec le magazine de l’ACNOA.

Établir la parité homme/femme au sein de l’IAAF est aussi l’un des grands défis que M. Lamine Diack a relevé pendant sa présidence. «Au sein du Conseil, il y avait deux femmes. Je l’ai fait passer à quatre. Maintenant, on a six femmes. Lorsque je fais le point, j’ai eu tout ce que j’avais espéré. Mais je ne serais satisfait que si le Kids Athletics, c’est-à-dire l’athlétisme entre 7 et 12 ans, revient à l’école. Car s’il revient à l’école, nos pays sortiront des champions partout», avait-il poursuivi. Il avait aussi espérer remporter la bataille contre le dopage. Mais, «elle est impossible à gagner. Il y aura toujours des tricheurs. Mais nous ferons toujours face», avait-il promis en août dernier. «Je n’ai pas vu un circuit africain. Pendant l’hiver, lorsque les Européens courent en salle, nous, nous courons en plein air. Je n’ai pas réussi ça. Je n’ai pas non plus réussi à l’avoir dans les Caraïbes. L’Asie, qui compte 60% de la population mondiale, avec des gros moyens financiers, est le continent le plus faible en athlétisme», met-il humblement au compte de ses échecs.

L’Afrique reconnaissante

Et pourtant, il a fait de son mieux pour développer l’athlétisme dans le monde, particulièrement en Afrique où il a réussi à construire un centre d’entraînement de haut niveau dans chacune des quatre zones linguistiques du continent. Le meeting de Rabat (Maroc) est aussi sur le point d’intégrer le circuit de la Diamond League grâce à ses efforts. «L’Afrique possède un fabuleux potentiel, mais elle doit consentir plus d’efforts pour l’exploiter. Elle doit concevoir l’athlétisme comme un produit. En mettant sur pied, par exemple, un circuit de meetings en plein air pendant l’hiver», conseille l’expérimenté manager. On comprend alors aisément pourquoi la Confédération africaine d’athlétisme (CAA) lui avait rendu hommage en août 2015 à Addis-Abeba (Ethiopie). «Lamine Diack est un digne fils de notre continent qui a introduit la démocratie au sein de l’IAAF… C’est grâce à lui qu’elle a adopté le principe une nation, une voix, au sein de ses instances. Cela a permis à l’Afrique de peser de tout son poids dans la décision de l’athlétisme mondial», avait justifié Hamad Kalkaba Malboum, président de la CAA. Le Camerounais avait succédé au Sénégalais à la présidence de la CAA en 2003. On n’est donc pas surpris non plus que la Confédération africaine d’athlétisme (CAA) ait affirmé son «soutien total» à l’ex-président de la Fédération internationale (IAAF) après sa mise en examen en France pour corruption passive et blanchiment d’argent.

«Malgré ces turbulences visant l’Afrique, nous manifestons toujours notre fidélité, notre affection et notre soutien total au président Lamine Diack qui s’est dévoué corps et âme pendant plusieurs décennies pour servir cette noble discipline», assure la CAA dans un communiqué signé le 23 novembre 2015 par le Général Hamad Kalkaba Malboum. Un soutien sans doute très réconfortant pour ce grand manager en cette période de solitude et d’incertitude pour un homme qui a pourtant droit à la reconnaissance et à la gratitude de la grande famille de l’athlétisme. Mais rien ne pourra effacer ce que Lamine Diack a accompli en tant que président de l’IAAF. Rien ne saura ternir le prestige qu’il a apporté à la discipline reine de l’olympisme !

Moussa BOLLY

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