Cinéma : “Le voile secret” ou le miroir de la société malienne

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Le tout premier long métrage du jeune réalisateur malien, Fousseyni Maïga, Le voile secret, dépeint une société malienne en proie à un syncrétisme de maux qui dominent son quotidien. Avec pour fil conducteur un mariage impossible entre deux jeunes amoureux, le film nous emporte dans un voyage trépidant qui allie aventures et mésaventures au goût tragique.    

Le voile secret s’ouvre dans le bar d’un hôtel huppé de Bamako. Assis seul dans un coin du bar, Chef Sangaré, la cinquantaine, s’impatiente. La personne attendue est en retard. Il appelle au téléphone Maman Salimata “Sali”, qui ne tarde pas à prendre place à ses côtés. Le sujet qui réunit les deux personnages est l’avortement de la grossesse de la petite Samata, élève âgée seulement de 15 ans dont Chef Sangaré est responsable après des rendez-vous organisés par Sali entre ce dernier et l’adolescente dont elle est la tutrice, contre de l’argent.

Cependant, le proxénétisme doublé de pédophilie n’est pas l’intrigue principale du Voile secret. Le film emporte le téléspectateur dans une aventure pleine de rebondissements pour une impossible union entre Aïda, l’unique fille d’un riche homme et Djibril, un jeune mécanicien issu d’une famille modeste. Les deux jeunes s’aiment d’un amour sincère et envisagent de se marier. Le hic est que le père d’Aïda est contre comme cette union. Ce qui conduit les personnages vers un destin pour le moins sinueux.

Désemparée suite à ce refus de son père, Aïda décide de mettre fin à ses jours quand elle surprend son petit ami en train de la tromper avec son amie chez cette dernière. Heureusement que le pistolet de son père dont elle voulait se servir n’était pas chargé.

Au-delà de toutes les péripéties auxquelles sont confrontés les deux amants, le film évoque une réalité très courante dans la société malienne : les  dépenses énormes et parfois extravagantes engagées lors du mariage afin de s’offrir une cérémonie très au-dessus de la condition financière des mariés. C’est ce qui arrive à Djibril qui s’endette dans le seul but d’impressionner ses futurs beaux-parents par un mariage princier. Résultat : les problèmes commencent dès la chambre nuptiale quand le mari apprend à sa femme qu’il a contracté une dette d’environ dix millions de Fcfa pour l’organisation de leur mariage. Surprise et choquée, Aïda l’accuse de lui avoir caché la vérité.

Des dépenses de trop

Ce phénomène est parfois la source de nombreux divorces. Il peut aussi conduire le marié en prison, laissant dernière lui sa nouvelle femme. Si Djibril a eu la chance de tomber sur un beau-père riche qui promet de régler ses dettes, d’autres subissent les conséquences néfastes de ce phénomène. Des dépenses de trop.

Le film met également en exergue un pan très important de la culture malienne : le griotisme. Le rôle du griot est parfaitement interprété tout au long du film par l’incontesté et l’expérimenté Kary Bogoba Coulibaly (Diabaté) et son compère Boua. Les griots sont connus pour leur rôle de facilitateur ou de médiateur entre deux personnes, deux groupes de personnes voire deux communautés en cas de désaccord ou de conflits.  Le griot est aussi celui qui est chargé d’effectuer les démarches d’un mariage. Cette tâche de caste héréditaire est l’une des traditions, bien qu’elle se dégrade de nos jours, toujours en pratique dans la société malienne. C’est grâce à ces deux griots que les parents d’Aïda ont fini par céder et qu’Aïda a pardonné à son amoureux qui l’avait trompé.

Le voile secret lève le voile sur les maux qui gangrènent notre société. Le mariage forcé et précoce des jeunes filles est illustré par l’affaire Samata que le père, avec la complicité de Sali, veut donner en mariage à Modibo, un autre cinquantenaire. Les grossesses non désirées et l’avortement clandestin sont mis en relief dans le film à travers Bijou (la fille de Sali), qui se fait clandestinement avorter par le docteur Sylla.

Les relations amoureuses entre vieux et jeunes filles ayant l’âge de leur fille, voire leur petite-fille, sont décriés. Ces vieux amants connus sous le pseudonyme de “sugar daddy” (âgés entre 40 et 60 ans) sont prêts à tout pour avoir leurs amantes “fraiches”. Une manière pour le réalisateur de dénoncer cette pratique très en vogue dans la capitale malienne.

Un personnage omniprésent

Le personnage controversé de Sali est presque omniprésent dans le film ayant des liens directs ou indirects avec tous les évènements majeurs du film. En plus d’être la tante d’Aïda, mère de Bijou, c’est elle qui démarche les parents de la petite Sanata pour sa demande en mariage avec le vieux Modibo, sans oublier qu’elle est le lien entre Chef Sangaré et cette dernière. Cependant, son sort sera à la hauteur de ses sales besognes. Chef Sangaré aussi va payer pour ses crimes.

Le voile secret est une rencontre entre l’expérience de l’âge et la fougue de la jeunesse. Le réalisateur a invité plusieurs figures emblématiques du cinéma malien dans son film comme Magma Gabriel Konaté, Kary Bogoba Coulibaly (Diabaté) et Aminita Koné (Maman Salimata),  accompagnés par quelques jeunes de la génération montante incarnée par Mariam Kamisssoko (Aïda) et Abdoulaye Magané (Djibril).

Dans cette fiction d’1h30 mn, Fousseyni Maïga utilise des plans larges, des plans d’ensemble et le travelling pour mieux présenter l’espace, voire l’environnement dans lequel vivent les personnages dont les conditions sociales sont différentes. Il se sert du zoom pour mieux capter les émotions des personnages dans différentes circonstances. Un découpage technique parfaitement maitrisé qui promène le téléspectateur sous un voile camouflant même les sujets les plus enfouis dans notre société. Des scènes aussi réalistes que fictifs par lesquelles le journaliste-réalisateur sensibilise et éduque, tout en appelant à une prise de conscience face à la dégradation de nos valeurs anciennes aujourd’hui remises en cause au profit de l’argent-roi. Réalisé en français et sous-titré en anglais, Le Voile secret valorise la langue vernaculaire malienne, le Bamanakan dont on entend des mots, voire des phrases entières tout au long du film.

Au Mali, beaucoup d’observateurs du cinéma diront que ce coup d’essai est un coup de maitre tant la qualité de l’image est excellente, la trame est pertinente. Pas surprenant que le film ait battu le record de mobilisation avec trois projections à guichets fermés au Ciné-Magic de Bamako (775 places) et deux autres de 200 places chacune pour sa première en salle le 21 février 2020. Une première dans les annales du cinéma malien et ce, malgré le manque de financement. Ce film dont l’ascension fulgurante a été freiné par l’apparition de la pandémie à coronavirus, est en sélection officielle du New York Cinematography Awards (Nyca), l’une des plus grandes compétitions mondiales de cinéma qui se bat pour la promotion des jeunes cinéastes. La cérémonie de remise de prix a été reportée à une date ultérieure à cause de la Covid-19.                                                    

  Youssouf KONE

 

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