L’avenir de l’opération Barkhane en question à N’Djamena

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ANALYSE. Un an après le sommet de Pau, celui de N’Djamena s’annonce déterminant pour les pays engagés dans la lutte contre le djihadisme dans la région.

n an après le sommet de Pau, dans le sud de la France, cinq pays du Sahel et la France se retrouvent lundi et mardi à N’Djamena, au Tchad, pour faire le point sur la lutte antijdihadiste dans la région. Emmanuel Macron « ne sortira pas du territoire français » et « participera à distance », a déjà prévenu l’Élysée. Aucun ministre ne fera le déplacement. Il faut souligner que le contexte interne au Tchad est tendu. L’hôte du G5 Sahel – allié indispensable de la France dans la lutte contre le terrorisme dans la région –, le président Idriss Déby Itno, au pouvoir depuis 30 ans est sous la pression de la rue mobilisée depuis qu’il a annoncé sa candidature à un sixième mandat. La police tchadienne a arrêté des manifestants et dispersé samedi à N’Djamena des rassemblements sporadiques d’opposants. Mais face au terrible bilan des attaques contre les soldats français depuis le début de l’opération Serval en 2014 devenue Barkhane, il y a urgence à envisager d’autres pistes.

L’objectif principal fixé par Paris est de parvenir à une réduction de son engagement vieux de huit ans. Mais pas n’importe comment. Au-delà des scénarios envisagés, ce rendez-vous préparé en amont par Emmanuel Macron avec les dirigeants du G5 Sahel, qu’il a tous reçus en tête en tête ces dernières semaines à Paris paraît comme essentiel pour faire le point également sur les autres priorités en matière de politique ou de développement. Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, l’a martelé ces dernières semaines : un an après Pau et le temps du « sursaut militaire » doit venir à N’Djamena celui du « sursaut diplomatique, politique et du développement ». Il s’agira aussi de « compléter cette dynamique militaire par un sursaut symétrique dans les volets civils », notamment en visant « le retour de l’État » dans les régions les plus troublées et en relançant les accords d’Alger de 2015, « seul cadre politique pertinent du règlement de la crise malienne », a-t-on ajouté de même source.

Des succès militaires engrangés depuis Pau

En dépit des succès tactiques revendiqués, le tableau demeure très sombre. Un an auparavant à Pau, devant la menace d’une rupture sous les coups de boutoir djihadistes, la France avait décidé d’un renforcement militaire dans la zone dite des « trois frontières » – qu’on situe entre le Mali, le Niger et le Burkina – et l’envoi de 600 soldats français supplémentaires, les faisant passer de 4 500 à 5 100. Mais plus de huit ans après le début dans le nord du Mali d’une crise sécuritaire qui continue à étendre ses métastases à la sous-région, quasiment pas un jour ne passe dans les trois principaux pays affligés sans une attaque contre ce qui reste de représentation de l’État, l’explosion d’une mine artisanale ou des attaques contre les civils. Ceux-ci sont les principales victimes du conflit. La barre des deux millions de déplacés a été franchie en janvier. L’armée française revendique d’avoir sérieusement affaibli l’organisation État islamique (EI) et tué plusieurs chefs d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Le nombre d’attaques de camps militaires a baissé en 2020. Mais les deux principales nébuleuses djihadistes restent très actives.

L’engagement français interrogé

Et Paris, confronté chez lui aux interrogations croissantes sur un engagement antijdihadiste financièrement et humainement coûteux avec 50 soldats tués depuis 2013, convient que le remède ne peut être seulement militaire et que trop peu a encore été fait par ses partenaires sahéliens sur le front politique, par exemple au Mali pour appliquer un accord de paix signé avec l’ex-rébellion du Nord ou pour faire revenir les instituteurs et les médecins dans les localités qu’ils ont désertées. « Le passé l’a démontré » : si les opérations militaires ont pu « freiner ici et là » l’expansion des groupes djihadistes, le directeur Sahel du think tank International Crisis Group (ICG) Jean-Hervé Jezequel souligne qu’ils « sont capables de faire le dos rond, de contourner le dispositif et de continuer » comme avant.

Plusieurs scénarios envisagés

La France ne cache pas sa volonté de réduire la voilure. Elle va « ajuster [son] effort », assurait en janvier Emmanuel Macron. Mais Paris semble hésiter à couper immédiatement dans ses effectifs. Pour l’instant, on sait que Paris privilégie deux axes pour alléger son empreinte : l’« internationalisation », incarnée par le nouveau groupement de forces spéciales Takuba, auquel participent plusieurs dizaines d’Estoniens, de Tchèques et de Suédois, et la « sahélisation », c’est-à-dire le passage du témoin aux armées nationales qu’elle forme avec l’Union européenne. Celles-ci, sous-entraînées et sous-équipées, restent vulnérables. Au Burkina, les soldats ne sortent plus guère des bases quand ils ne les ont pas quittées.

Mesurer le niveau d’engagement des partenaires

Sur le plan politique, Paris martèle qu’il est temps d’embrayer sur l’espace ouvert par les réussites militaires des derniers mois et de réinstaller l’État là où il est aujourd’hui absent. Une gageure qui n’est inscrite ni dans l’ADN de l’intervention française ni dans celle des États sahéliens actuels, pense Mamadou Konaté, ancien ministre malien de la Justice, pour qui ce sommet sera « aussi inopportun que les précédents et les suivants » si une « nouvelle doctrine plus claire et plus en lien avec l’environnement réel » n’est pas élaborée.

À la différence des années précédentes, Paris ne vient pas seul. Autour de la table, les pays européens qui participent à la task force Takuba, telles l’Estonie, la République tchèque, la Suède, etc. Ils assisteront mardi 16 à la réunion des partenaires de la Coalition pour le Sahel, qui réunit tous les États apportant une aide à la lutte contre les groupes djihadistes.

À cette occasion, le nouveau secrétaire d’État américain Antony Blinken interviendra avec un message vidéo, « un signal important » pour Paris, selon l’Élysée. L’administration Trump avait en effet laissé entendre une volonté de se désengager de la région, mais les premiers contacts avec la nouvelle équipe ont été plus positifs ces dernières semaines.

La question du dialogue avec les djihadistes en suspend

Au Mali, épicentre de la crise, les militaires – qui gardent la mainmise sur les autorités de transition installées après le putsch d’août 2020 – reprennent à leur compte la nécessité d’un dialogue avec les chefs djihadistes maliens, dont Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa. Une hypothèse officiellement exclue par Paris. Au contraire, le sommet de N’Djamena pourrait acter l’effort ciblé sur la haute hiérarchie du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, alliance djihadiste affiliée à Al-Qaïda, hiérarchie dont les deux hommes sont les principales têtes, explique l’Élysée.

SOURCE: https://www.lepoint.fr/afrique

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