Chronique du Mali : Offre de dialogue après le dialogue

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A la demande de démission, le Président IBK répond par une offre de dialogue et l’ouverture pour un gouvernement d’union nationale. Le Mouvement du 5 juin décline cette offre et remet ça, donne rendez-vous sur la place de l’Indépendance, ce vendredi 19 juin, pour un rassemblement similaire à celui du 5 juin dernier. Faut-il refuser le dialogue ? La crise sociopolitique et sécuritaire malienne est elle due à une absence ou un déficit de dialogue ? La démission du Président de la République est elle une solution à la crise actuelle ?

Notre pays, le Mali traverse une phase cruciale de son histoire, avec une contestation ouverte de ses institutions, avec en ligne de mire le président de la République, l’Assemblée nationale, la cour constitutionnelle. Le point d’orgue de cette contestation généralisée a été atteint le 5 juin dernier, quand des dizaines de milliers de manifestants, rassemblés sur la place de l’indépendance à Bamako, répondant à l’appel de la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’Imam Mahmoud Dicko (CMAS) et dont il est le président d’honneur, du Front pour la sauvegarde de la démocratie (FSD) dirigé par le Dr Choguel Maïga en l’absence du chef de file de l’opposition Soumaïla Cissé, et du Mouvement Espoir Mali Kura (EMK) présidé par le cinéaste (Etalon d’or de Yennenga en 1995) Cheick Oumar Sissoko, ont demandé au Président IBK de « dégager », slogans et pancartes à l’appui.

Le Président IBK, face à cette ébullition sociale et politique a, dans une adresse à la nation, répondu par une offre de dialogue et de gouvernement d’union nationale, ainsi que l’application de l’article 39 du statut particulier des enseignants du secondaire et du fondamental. Une offre certainement tardive, après plusieurs sorties de la CMAS et ses amis politiques dont les rangs ne cesse de grandir. Trop tard aussi, après un piétinement des droits économiques, sociaux et culturels des enseignants, une privation de leurs salaires pendant plusieurs mois, pour les obliger à renoncer à leurs avantages légaux. Trop tard aussi après une année scolaire perdue, non pas du fait seul du coronavirus, mais surtout de la négligence des revendications sociales des travailleurs, au même moment où étaient constatés des détournements de fonds portant sur des milliards de FCFA, suite à des marchés douteux impliquant la sphère du pouvoir.

Offre de dialogue et entrée au gouvernement pour quoi faire ? Le refus par le M5 du dialogue présidentiel semble traduire son refus de se taire sur les injustices à tous les niveaux dans la gestion du pays par les tenants au pouvoir, une gestion qui frise la mal gouvernance institutionnalisée et généralisée…

L’offre présidentielle s’affiche comme si l’impasse actuelle arrive par ce qu’il y a un déficit ou un manque de dialogue, alors qu’il n’en est rien. Six mois après, qu’en est-il de l’application des résolutions, des recommandations du dialogue national inclusif (DNI) du 14 au 22 décembre 2019 ? Si la première des quatre résolutions du DNI a porté sur l’organisation des élections législatives, il s’agissait sans doute d’élections transparentes et crédibles et non des élections tripatouillées, comme il a été donné aux Maliens de voir.

 

Une conférence d’entente nationale avait été tenue du 27 mars au 2 avril 2017, mais sans aboutir à l’adoption d’une charte de réconciliation nationale telle qu’escomptée. Toutefois, une loi d’entente nationale sera adoptée par l’Assemblée nationale en Juillet 2019. Outre les nombreuses concertations autour du projet de loi de révision constitutionnelle et les rounds du dialogue inclusif inter malien pour l’accord de paix et de réconciliation issu du processus d’Alger, de quel autre dialogue parle-t-on ? Juste pour entrer au gouvernement d’union nationale et se taire sur les souffrances des masses populaires découlant de la mal gouvernance ? Le Mali ne souffre certainement pas d’absence de dialogue, mais surabonde plutôt en ‘’faire semblant’’ qui frise l’hypocrisie de la classe politique et de la société civile, se réunir juste pour la photo et ranger les résolutions dans les tiroirs. On a profané les vertus du dialogue en vouant les sages aux gémonies, sacrifiés sur l’autel de la politique politicienne.

Le M5 semble faire le choix de décliner l’offre et de poursuivre le harcèlement du pouvoir jusque dans ses derniers retranchement pour l’obliger à adopter les bonnes pratiques de bonne gouvernance, le reflexe de la justice sociale, la démocratie, la récompense du mérite et la sanction de la médiocrité dans l’administration publique ; à renoncer à la gestion familiale du pouvoir à tous les postes électifs ou de nomination !

 

Que reste-t-il à faire, si la démocratie et la république sont touchées dans leur fondement, comme c’est le cas aujourd’hui ? Le vote ou l’expression de la volonté populaire, à travers lequel le citoyen participe à l’exercice de la souveraineté nationale, par ses représentants élus, a perdu tout son sens, avec la prise en otage des élections : fraude, achat de conscience, tripatouillage des résultats. Ainsi, on peut priver impunément les citoyens de leurs droits civils et politiques. Si l’élection des représentants du peuple ne se fait plus dans les normes requises, on peut en déduire de la violation de la constitution.

La constitution du 25 février 1992, est claire, « La souveraineté nationale appartient au peuple tout entier qui l’exerce par ses représentants … ». Il y a eu violation de la constitution ! La cour constitutionnelle, qui est le dernier recours du citoyen pour être rétabli dans ses droits est fortement soupçonnée d’être devenue le lieu d’un troisième tour des élections, donnant lieu à la naissance de représentant par la césarienne. Le fait est gravissime quand on sait qu’en vertu de la constitution un député a la possibilité de devenir chef de l’Etat. Si la justice devient une caisse de résonnance comme l’est le parlement tropicalisé que reste-t-il de la démocratie, sinon une ‘’démocratie cotonnière’’. Les élections post-dialogue national inclusif ont offert un meilleur baromètre pour jauger la santé de notre démocratie, que nous avons perdu malheureusement.

Les fondements de la République sont ébranlés. Le mot « république » qui provient du latin « res publica », signifiant « chose publique » et qui désigne l’intérêt général, trouve-t-il son sens dans notre pays aujourd’hui, face au déclin de l’égalité en droit et devant la fonction publique et l’administration malienne ? Devant l’enseignement, la santé et la distribution des services publics de l’Etat, peut-on parler d’égalité des Maliens en droits ?

Comment peut-on expliquer au Mali, le détournement à la pelle des deniers publics, l’enrichissement illicite, le piétinement de l’intérêt général, les intrusions des pouvoirs publics dans les dossiers judiciaires et blocage de la lutte contre la corruption et l’autisme des pouvoirs publics face aux plaintes, aux cris de cœur des populations désabusées, sinon que par la mise à l’écart et la chute de la République ?

L’intérêt général et le service public ne servent plus à nous rappeler que l’État est là pour l’ensemble des enfants du pays. Mais nous sommes au quotidien confrontés à la toute puissance des cambrioleurs des ressources publiques, en poste par népotisme sans en avoir les compétences requises, le mérite brimé sous la botte de la toute puissance gestion familiale.

Le saut dans l’inconnu, le chaos

Faut-il craindre le chaos avec les réclamations maximalistes de la CMAS et ses amis politiques au Mali. Les dernières parutions du Président IBK laissent l’image d’un Président assoupi, qui tient la baraque dans des mains frêles, mais qui reste digne et qui a l’amour du Mali, un chef résolu qui n’hésiterait cependant pas à lâcher s’il le faut pour le Mali. Une telle éventualité créerait un chaos dont les conséquences seront incommensurables en termes de recul de la marche du pays, qui respire aujourd’hui grâce à l’assistance de nos amis étrangers. Toutefois chaotique est la situation déjà avec une telle mal gouvernance à tous les niveaux. Le mieux pour toutes les parties, pouvoir, opposition et populations, est un compromis juste. En faisant disparaitre les raisons de la colère on peut parvenir à tel un compromis : faire démissionner les députés mal élus pour reprendre les élections dans ces localités, revoir la composition de la cour constitutionnelle, suite à la démission de certains de ses membres, mettre immédiatement en œuvre les mesures d’application de l’article 39 du statut particulier des enseignants, réitérer la volonté politique de lutter contre la corruption par l’instauration d’une justice indépendante, et instaurer une bonne gouvernance.

B Daou

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