Viol de femmes dans les camps de déplacés à Mopti : Le silence des agneaux

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La crise sécuritaire dans le nord et le centre du Mali a provoqué une avalanche de déplacements massifs de personnes précédemment installées dans des localités à très haut risque. La région de Mopti enregistre ainsi à elle seule un peu plus de 40 % des déplacés du pays.

Désemparées, ces populations sont pourtant accueillies et hébergées avec le concours d’organismes internationaux, d’ONG voire même de l’Etat ; dans des situations précaires et déplorables. Les déplacés font face à d’énormes problèmes conjoncturels. Certains sont installés à Barbe, Fatoma et à Diondiori, dans des maisons inachevées, exposées à la merci des intempéries, et où des infrastructures sanitaires font défaut. D’autres, cependant, ont fait le lugubre choix de s’installer à la belle étoile.

Dans cette région du centre du Mali, où vivent plus de 26 712 ménages de déplacés jetés en pâture à la dure épreuve de la vie chère et la maladie liée à la Covid-19, certaines femmes dont des filles mineures sont confrontées à des cas de viols collectifs et individuels. Pour mieux comprendre cette situation, nous avons séjourné à Mopti.

Dans les coulisses d’une zone de non droit

Elles sont nombreuses les jeunes filles et les femmes adultes déplacées à endurer le cruel destin du viol dans la ville de Mopti.

Malgré le caractère tabou du viol, certaines victimes ont pris le risque d’en parler dans un contexte d’insécurité grandissante. Sous couvert d’anonymat, elles ont brisé le silence et ont raconté leurs malheureuses expériences.

Sur le site de Diondiori, une victime, âgée de 19 ans, raconte que c’est quand elle est partie à la recherche d’eau pour sa mère vers 19h30, non loin de son site, que deux bourreaux sont venus la frapper au niveau de son cou. Tombée sous le choc, ces deux bourreaux l’ont violée. Avec une voix tremblante, des larmes aux yeux, elle revient sur les faits : « Ma mère avait ce jour remarqué que notre jarre était vide. Ainsi, j’ai décidé d’aller puiser de l’eau pour aider ma mère. Quand je remplissais mes bidons, deux bourreaux sont sortis subitement derrière moi et m’ont frappée au cou. Ils m’ont bâillonné la bouche avec mon pagne et m’ont violée tour à tour », a témoigné la victime. Après avoir vécu cet événement malheureux, elle se voit affronter la réaction choquante de la société à commencer par sa propre mère. « Chaque fois que je décide de porter plainte contre X, ma mère me dit : ma fille garde ta dignité et fait en sorte que les voisins ne soient pas au courant que tu as été violée car c’est un sujet qui déshonore notre famille et notre coutume. Je te demande de préserver notre dignité », explique la jeune dame qui ne cesse de couler des larmes. Elle ajoute ensuite : « Ce sont ces barrières qui m’empêchent de dénoncer ses violeurs. En plus, j’ai la pression de ma famille ». Pour plus d’éclaircissement, nous avons rapproché la mère de la victime. Elle confirme avoir dit à sa fille de garder le silence. « J’ai dit à ma fille de garder le silence car c’est un sujet très tabou. Je lui ai dit de ne pas déshonorer notre famille », affirme la maman de la victime.

Une voisine de sa famille soutient dans la même posture : « notre seul problème avec les déplacées même si elles sont victimes de viol, elles préfèrent garder le silence car le viol est considéré comme un tabou surtout à Mopti. Sinon, nous savons que parmi eux, certaines sont victimes de viol, mais personne n’ose parle ce sujet ». 

A un jet de pierre de là, sur un autre site, une autre adolescente signale en avoir été victime.  Âgée de 14 ans, habillée en complet rouge, elle nous explique comment elle a subi cette terrible épreuve : « quand je suis arrivée à Sévaré avec mes parents, j’ai commencé à fréquenter une amie de mon quartier. Un jour, elle m’a demandé de l’accompagner au balanin show. J’ai aussitôt informé ma mère. En partance, un homme est venu me demander de lui montrer la boutique. Aussitôt, il sort un couteau de son manteau, me menace et me viol », se rappelle la jeune fille de cette expérience douloureuse.

Dr pierre Coulibaly, gynécologue et point focal de la prise en charge des cas de violences basées sur le genre à l’hôpital ‘’Somino Dolo’’ de Sévaré souligne que les victimes de VBG sont prises en charge : « Quand les victimes ou survivantes nous arrivent, une prise en charge médicale est faite automatiquement. Les soins dont elles ont besoin leur sont offerts. Ces soins se font avec un code confidentiel pour que l’anonymat soit respecté. Ce code confidentiel est donné par un agent qu’on appelle la gestionnaire de cas.  Ce code va suivre la victime jusqu’ à sa sortie de l’hôpital pour respecter l’anonymat ».

Selon l’expert, un centre est incorporé à l’hôpital ‘’Somino Dolo’’ de Sévaré dénommé ‘’One-step Center’’ pour prendre soins des victimes de tout genre de violences dans le cadre de VBG.

  Des agressions dans les sites de déplacés

Ces violences sont commises la plupart du temps à proximité ou au domicile de la victime.

Selon la présidente d’un site qui a requis l’anonymat, à cause de la situation sécuritaire, quelle que soit ta taille, les violeurs menacent avec une arme et souvent ils le font en collectif. Elle laisse entendre que les victimes sont nombreuses sur les sites, mais, dit-elle, personne n’ose dire avoir été victime de violences sexuelles sur le site.

Selon Mme Sangaré Maïmouna Traoré, membre de l’Association des juristes maliennes à Mopti, les déplacés de la région de Mopti vivent dans une situation déplorable : « notre mission principale consiste à les informer de leurs droits et la prise en charge de procédures judiciaires en cas de VBG. Lors de notre activité, nous avons constaté des violences basées sur le genre et ces cas ont été traduits à la justice. S’en est suivi quelques condamnations. La justice fait son travail en la matière ». Pour elle, les problèmes de logements, de santé et de nourritures… auxquels les déplacés et en l’occurrence les femmes font face, ouvre la voie à plusieurs atteintes à leurs droits les plus fondamentaux. Cette couche est la plus vulnérable, elle a besoin d’aide et d’appuis, ajoute la juriste.

La société, un obstacle pour les victimes de viol

Selon le traditionaliste Boubacar Bah, le viol est un péché qu’on doit cacher pour ne pas ternir l’image de la victime. « La socialité freine les victimes à ne pas se prononcer, c’est -à -dire que les gens sont trop proches les uns des autres », prétend-il.

Ousmane Koïta, traditionnaliste résident à Mopti argumente et explique les raisons qui poussent les victimes de viol de garder le silence : « le viol est banni dans notre société. C’est quelque chose qui restera marqué à jamais dans la mémoire. C’est pourquoi, d’après lui, les victimes préfèrent se taire ». Et de confier : « J’en connais une de notre village qui s’est suicidée par honte parce que son viol a été dévoilé au grand public ».

Pour encore mieux comprendre le viol et l’attitude étrange des parents des victimes, nous avons interrogé Dr. Amadou Traore, maître de conférences en sociologue à l’université de Ségou. Selon lui, le viol   est une question   d’Homme. « L’Homme est un être de valeur. Cette valeur prend à partir de son rapport avec les autres. Les liens sociaux définissent la valeur de l’homme.  La société devient une scène de théâtre où chacun joue un rôle et dans ce sujet dramaturgique chacun montre une bonne image de soi et, tout ce qui peut nous glorifier et magnifier est accentué au détriment de tout ce qui peut entacher ou maquiller notre image. Ce qui fait que les victimes de viols ont tendance à se taire », avance le sociologue. « Il faut alors se taire dans la mesure où le viol est vu dans tous les cas comme une action néfaste qui joue sur l’image non seulement du violeur mais sur l’individu violé », conclu-t-il.

Mieux encore, Lassina Coulibaly, magistrat, substitut du procureur près de le tribunal de grande instance de Mopti déclare qu’ “Il y a juste deux mois de cela, j’ai enregistré trois cas de plaintes de viols dont celle d’une déplacée. Tous ces cas de viols portaient sur des enfants mineurs dont dans la différence d’âge avec leurs bourreaux ou violeurs se situent entre 15 à 20 ans ». Il confirme que ces trois bourreaux sont actuellement sous les verrous de la justice. Le magistrat Coulibaly encourage vivement la population à dénoncer les violeurs et informer chaque fois qu’elle a connaissance de cas de viols.

Le viol, un acte puni par la loi malienne

Le viol est un crime qui unit violence, agression et domination. Il affronte des souffrances physiques et mentales aiguës. Pour Amnesty International, il s’agit d’un acte de torture dont l’Etat est responsable, s’il ne fait pas preuve de la diligence requise pour empêcher, punir ou réparer le crime. En français facile, le viol est un rapport sexuel obligé à une personne sans son consentement.

La déclaration universelle des droits de l’homme stipule dans en article 8 « Toute personne a droit à un recours effectif devant les juridictions nationales compétentes contre les actes violant les droits fondamentaux qui lui sont reconnus par la constitution ou par la loi ».

Mieux, le code pénal malien parle du viol dans son article 226 en ces termes : « le viol est tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. Le crime de viol est puni de 5 à 20 de réclusion et facultatif de 1 à 5 ans d’interdiction de séjour. Mais si le viol est collectif, les coupables seront condamnés à 20 ans. Lorsque la violation a été commise avec des circonstances aggravantes, notamment en groupe sur une personne mineure, la peine sera la réclusion à perpétuité.  Si les coupables sont les ascendants de la personne sur laquelle a été commis le viol, s’ils sont de ceux qui ont autorité sur elle, ou s’ils sont chargés de son éducation, de sa surveillance ou s’ils sont employés des personnes ci-dessus désignées, il ne pourra être prononcé de sursis à l’existence de la peine ».

 

Tidiane Bamadio

 

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