Décryptage : Comment Bah N’Daw pourrait-il réussir ?

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Loin du modèle binaire opposition-majorité, Bah N’Daw doit transmettre, d’ici l’organisation des élections générales (2022) une sensibilité démocratique bétonnant les liens intimes entre les règles démocratiques et leur respect par le citoyen. Le défi de Bah N’Daw n’est-il pas de conduire les Maliens là où ils n’étaient pas prêts à aller ?

Avec une dose d’optimisme, on peut considérer que l’installation du Conseil national de Transition (CNT), dernier né des trois organes de la transition, place l’exécutif en position de changer le Mali. Un Mali qui a plus que tout besoin d’un travail préalable sur la recevabilité des réformes à venir, c’est-à-dire leur acceptation sociale par les Maliens : exemple de la refonte du système éducatif.

Même s’il est encore trop tôt pour dresser un état des lieux objectifs du chemin parcouru par les autorités de la transition, une incertitude plane sur la manière dont les moins jeunes (Président de la transition et Premier ministre) peuvent conserver leur ascendant sur les plus jeunes (Vice-président de la transition et Président du CNT). Il semble que les risques de conflits de génération, souvent balayés d’un revers de la main pour paraitre unis, ne sont pas à exclure dans un pays où le droit d’ainesse prédomine. Les plus jeunes, ayant leur avenir politique devant eux, peuvent être tentés par un réseautage puissant afin d’ancrer et de renforcer leur capital politique pour les vingt ans à venir, comme on a pu le voir avec Amadou Toumani Touré en 1991 ou Salou Djibo en 2010. Ce qui peut parfois se faire au détriment de l’intérêt général. Il est très susceptible qu’Assimi Goïta ou un autre membre du CNSP se présente à la magistrature suprême dans les années à venir. Ce qui interroge l’équilibre fragile entre les intérêts politiciens et la politique au sens noble du terme. Les plus âgés ne sont pas exempts bien sûr de jouer les mêmes coups. Car “peu d’hommes refusent le pouvoir lorsqu’il s’arrête devant la porte de leur case » me rappelait ma grand-mère.

 

Penser la cadence et l’inclusivité des réformes

En attendant, la mise en place du CNT, faisant office de pouvoir législatif, doit permettre à l’exécutif d’aborder l’étape d’après, celle des réformes, déjà annoncées dans la charte :

…le rétablissement et le renforcement de la sécurité sur l’ensemble du territoire national ; le redressement de l’Etat et la création des conditions de base pour sa refondation ; la promotion de la bonne gouvernance ; la refonte du système éducatif ; l’adoption d’un pacte de stabilité sociale ; le lancement du chantier des réformes politiques, institutionnelles, électorales et administratives ; l’organisation des élections générales ; la mise en œuvre de l’Accord pour la Paix et la Réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger”, article 2, chapitre II du titre II de la Charte de la transition. L’enjeu est de taille : penser la cadence et l’inclusivité des réformes sur le reste du chemin à parcourir de la transition.

La réussite de la transition, c’est aussi la capacité des différents organes à travailler ensemble pour réaliser des actions concrètes et visibles de tous les Maliens sur l’éducation ou la stabilité sociale. Pour ce faire, l’exécutif doit œuvrer autour de deux invariables.

 

Avoir une audace politique

Le premier, c’est d’intégrer dans le logiciel de gouvernance leur capacité d’actions et le respect des intérêts des Maliens. Bah N’Daw, Assimi Goïta, Moctar Ouane et Malick Diaw ne doivent pas se laisser enfermer dans une logique uniquement militaire, ni dans une logique de gestion clanique du pouvoir, origine de toutes les formes de transgression. L’agacement et la révolte des Maliens contre le régime d’IBK s’origine dans son impuissance à assécher l’abreuvoir de la corruption dont certains étaient devenus coutumiers. Or, c’est bien les responsables de cette corruption que N’Daw, Goïta, Ouane et Diaw doivent combattre, sanctionner en étant politiquement audacieux. Ce sera une des garanties pour que les Maliens aient de nouveau confiance en la classe dirigeante.

La deuxième invariable, c’est créer un climat sociopolitique favorable aux réformes.  Pour éviter un autre brasier politique, les Maliens (organisations syndicales, partis politiques, associations, groupes signataires de l’Accord d’Alger…) doivent y être associés dans un cadre d’échanges et de débats. Où ils doivent être écoutés, entendus et reconnus. C’est une des clefs de voûte pour une transition démocratique réussie.

L’articulation de ces deux invariables permet d’innover et de minimiser les risques d’échecs de l’exécutif dans un environnement où tout le monde est à fleur de peau. C’est aussi l’équilibre qui doit être trouvé pour faire de la transition une clef de succès pour la démocratie malienne.

Il reste à savoir comment parler aux Maliens dans un climat où l’homme politique, pas seulement au Mali, est discrédité ? Il n’y a qu’à voir le faible taux de participation aux élections législatives : 35 % au 2eme tour des législatives 2020 contre 37 % aux législatives de 2013. Une des raisons principales, c’est l’incapacité des dirigeants à satisfaire les promesses électorales. Ils sont victimes de leur mauvaise réputation. Entre le discours et le faire, l’écart est gigantesque. Pas étonnant que le mot homme politique effraie dans une société déjà fracturée. Pourtant, au Mali il y a encore des hommes politiques capables de changer la donne.

 

Transmettre un héritage

Ne devons-nous pas comprendre que le monde avance et que le Mali doit avancer aussi. Par exemple, le Burkina-Faso, un de nos voisins immédiats, bien que malmené sur un plan sécuritaire, a su organiser son élection présidentielle sans crise postélectorale majeure. Chose à saluer dans un espace ouest africain en proie aux crises postélectorales (Côte d’Ivoire). L’exemple Burkinabé peut servir le Mali pour qu’en 2022, les résultats des élections générales soient acceptés par tous. Ce sera une façon de monter d’un cran l’image du Mali. Pour cela, c’est maintenant ou jamais, que tout se joue dans la préparation, l’organisation et l’anticipation. C’est un des défis de Bah N’Daw : prendre le risque énorme, mais nécessaire, pour bousculer les catégories traditionnelles de la gouvernance, et conduire les Maliens là où ils n’étaient pas prêts à aller : retrouver la souveraineté nationale et la défense de l’intérêt général. Il y va aussi de l’honneur de Bah N’Daw : transmettre un héritage où, d’une génération à l’autre, des nouveaux échafaudages institutionnels se construisent sans que la chaine de transmission démocratique ne soit rompue. Rien ne nous empêchera de retrouver cette beauté de la vie, décrite par Amin Maalouf dans Léon l’Africain : “Mais nulle part la vie ne m’a semblé aussi souriante qu’à Tombouctou”.

 

Mohamed Amara

(Sociologue)

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