Fin de la CEDEAO et de l’Afrique de l’Ouest

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En reprenant une critique qui revient souvent contre Emmanuel Macron de la part de ses adversaires politiques, les chefs d’Etat de la CEDEAO ont, le dimanche 9 janvier 2022 à Accra, voulu être « Forts contre les faibles et faibles contre les forts ». Une avalanche de mesures présentées comme des sanctions ont été adoptées par le sommet combiné UEMOA/CEDEAO d’Accra. En adoptant ces mesures, les chefs d’Etats ont mené une réflexion courte, centrée sur un seul aspect des problèmes ouest africains, à savoir le risque de plus en plus grand de répétition des coups d’Etats dans la sous-région. Les participants du sommet d’Accra ont, dans cette affaire, été affectés d’un tropisme d’auto protection qui les amène à ne penser qu’à leur propre situation politique. Les résultats du sommet appellent plusieurs réflexions, toutes plus graves les unes que les autres. En même temps, le sujet nécessite de quitter le langage policé pour dire des vérités crues aux auteurs des décisions prises sous couvert de la CEDEAO et de l’UEMOA. Cela est d’autant plus aisé que l’indignation générale des africains suite au communiqué final du sommet procure une légitimité confortable pour se prononcer comme le présent article va le faire. 

Contrairement à ce que beaucoup pensent, la crise ouest africaine n’est pas une crise diplomatique, sa profondeur va bien au-delà des simples échanges de services consulaires et touche des domaines vitaux pour l’existence des Etats de cette partie du continent africain. Cela doit être dit clairement, c’est la fin de la CEDEAO et de l’ensemble sous régional appelé Afrique de l’ouest qui est en jeu, après la rencontre du 9 janvier 2022.

Les mesures contre le Mali révèlent plus l’irritation de leurs auteurs que la volonté de résoudre les problèmes évidents. Pendant qu’on a assisté, depuis 2012, à une inaction totale de cette institution sous régionale, abandonnant les pays du front terroriste à leurs démons, voilà la CEDEAO qui s’amène pour donner des leçons de démocratie et de gouvernance politique au Mali. Il eut fallu, par souci d’équilibre, que le sommet d’Accra ajoute aux sanctions contre le Mali quelques décisions tendant à soutenir la lutte contre l’insécurité dans les pays touchés par ce fléau. Alors que le Mali, profondément affaibli par les saignées des groupes armés terroristes, a été contraint de se tourner vers des partenaires jusque-là en retrait de la scène géopolitique sous régionale pour se donner des chances de se tirer d’une bien mauvaise situation, ce pays ne reçoit de ses voisins et qu’une incompréhension obstinée vis-à-vis du projet de régénération politique de la nation malienne.

On ne cessera de répéter cette absence de base légale des sanctions de la CEDEAO qui crée des précédents dangereux pour la consolidation de la démocratie et de l’institutionnalisme que la CEDEAO elle-même cherche à promouvoir. Autant il n’y a pas de sanctions véritables prévues par les textes de la CEDEAO, hormis la suspension de participation aux rencontres à l’encontre des pays qui viendraient à violer les dispositions du Protocole additionnel de 2001, autant il est difficile d’adopter de telles décisions contre un pays connaissant une rupture de l’ordre institutionnel suite à des crises socio-politiques aigues. Dès lors que l’institution qui veut assurer la responsabilité de la résolution du conflit sort du droit, elle appelle automatiquement le règne du fait, et dans le facto, c’est le rapport de force qui prévaut. Nul ne sait où la dérive hors des règles va conduire l’Afrique de l’ouest.

Le sentiment national-patriotique va se cristalliserd’avantage au Mali et le ressentiment anti-français va s’accentuer encore plus dans les autres pays africains, contrairement à ce qu’ont pensé les chefs d’Etats à Accra. Ils ont sous-évalué la détermination des maliens à vouloir sortir d’une situation dont ils ont beaucoup trop souffert déjà.

L’approche bras de fer ne produira que des effets indésirés comme (1) l’aggravation de l’insécurité au Niger, au Burkina Faso et au Sénégal, et (2) la dislocation possible de l’ensemble sous régional (Afrique de l’ouest) qui avait déjà beaucoup de mal à consolider sa cohérence économique, sociale et politique. L’affaire Mali voit la fin de la cohésion politique au sein de la CEDEAO et de l’Afrique de l’ouest. Maintenant le Mali est bien obligé de prendre des mesures pour contourner les effets des décisions de la CEDEAO et de l’UEMOA. La direction politique de la transition malienne pourrait décider d’une suspension de sa participation à la CEDEAO comme le réclame très fortement une partie de la classe politique malienne (M5RFP) et une grande partie de l’opinion publique malienne. De toute façon, au vu de la tournure des événements, le Mali est contraint d’effectuer un changement radical dans ses relations avec ses pays environnants pour assurer sa survie économique. Même si la Mauritanie s’est montrée tiède sur les dernières évolutions de la situation au Mali, ce pays n’est pas membre de la CEDEAO et n’est pas obligée d’appliquer les sanctions ordonnées par Accra. En ajoutant l’Algérie qui est un allié déclaré, et la Guinée qui a déjà communiqué ne pas vouloir appliquer la fermeture des frontières, le Mali dispose donc d’un large espace dans sa partie nord et ouest pour assurer une circulation extérieure substantielle. Le Mali sera aussi amené à s’ouvrir à d’autres partenaires pour ses relations économiques et pour l’approvisionnement en marchandises.

Les chefs d’Etats africains en général et ceux des pays francophones en particulier présentent la particularité de mécomprendre l’essence de la république et de la démocratie et de nourrir un penchant pour l’autoritarisme, sur la base des élections. Pour les chefs d’Etats, les élections servent juste à valider un projet de pouvoir personnel et s’apparente à un chèque en blanc. Cette situation a longtemps prévalu sur le continent africain, mais à partir de l’an 2000, de profondes mutations sont en train de se produire dans les pays africains et la conscience politique s’affermit progressivement, même s’il faut reconnaitre que pour le moment, elle ne suit pas une trajectoire linéaire vis-à-vis des difficultés de la gouvernance politique en Afrique. Les populations africaines acceptent de moins en moins de laisser passer toutes les décisions des dirigeants, sans réaction. C’est ainsi que dans les pays de la CEDEAO, y compris ceux dont les présidents sont les plus radicaux contre les dirigeants de la transition malienne, les opinions citoyennes ont été majoritairement hostiles aux sanctions adoptées à Accra.

La CEDEAO fonde aussi ses sanctions sur un argument idéologique, celui de l’organisation de l’élection présidentiel au Mali en février et au suffrage universel. Sans revenir sur la validité de ce modèle politique qui peut être discutée au regard de son efficacité sociale en termes d’inégalités, de taux de pauvreté, de chômage, d’équité de l’accès aux biens et services sociaux de santé, d’éducation ou d’habitat, et surtout d’égalité des chances entre les citoyens, on sait que la démocratie libérale comporte plusieurs sous modèles pratiqués selon les pays. En considérant l’Europe où la version actuelle de ce modèle démocratique a été conceptualisé, il en existe plusieurs variantes allant du modèle jacobin (présidentialiste) en France, aux nombreuses monarchies constitutionnelles (Espagne, Belgique, Suède, Danemark, Angleterre, etc.), en passant par les systèmes parlementaires en Allemagne, en Italie, en Grèce et dans d’autres pays. Pourquoi donc ne pas permettre au peuple malien de concerter entre les citoyens et les groupes sociaux sur le modèle politique et de s’entendre sur la formule qui lui correspond le mieux ? Et cela prend du temps d’organiser les concertations dans une mosaïque culturelle et sociale comme le Mali. Les transitions politiques sont les seuls vrais moments pour effectuer ces réformes en profondeur et plusieurs exemples existent pour affirmer que les diktats de la communauté internationale pour obliger les pays à effectuer des transitions escamotées entrainent des crises générales et très profondes dans ces pays. Le Mali a subi cette pression aveugle en 2012 et a, par la suite, connu sept longues années de crise politique qui se sont soldées par le coup d’Etat sec du 20 août 2020. Le Burkina Faso a aussi été contraint de bricoler une transition rapide en 2015 et a sombré juste après les élections de fin 2015 dans une crise sécuritaire et politique qui dure jusqu’en 2022 et qui pourrait aboutir à un effondrement total de son Etat. L’équation en Afrique de l’ouest est donc : mauvaise gouvernance politique et économique – pauvreté généralisée et tensions socio-politiques aigues – crisesocio-politique – coup d’Etat – transition imparfaite – crise sécuritaire et politique aigue. Il semble certain que ceux qui prennent les décisions, au niveau régional et international n’ont pas encore compris que les populations africaines sont maintenant conscientes de la vraie nature de leurs problèmes et développent une conscience politique sur une volonté de se libérer des dominations insupportables. Au Mali, et dans plusieurs pays africains, la majorité silencieuse du peuple qui, dans le passé, s’abstenait de s’intéresser aux décisions politiques, a décidé de ne plus se laisser dicter un agenda qui s’avère toujours meurtrier pour la population.

Les citoyens africains ne sont pas dans les plans de ceux qui les représentent à la tête des Etats et sont fatigués de cette prison de la pauvreté, de l’insécurité et du sous-développement politique. Le peuple du Mali a le droit de formuler une volonté de s’émanciper des servitudes anachroniques et le temps nécessaire doit être donné aux dirigeants de la transition malienne d’éradiquer le terrorisme de son sol avant d’instaurer un cadre juridique et institutionnel qui permettra de concevoir et de mettre en œuvre des politiques sociales et économiques qui apporteront le bien-être à sa population.

Les observations indépendantes de la situation sécuritaire au Mali et ce que les autorités de la transition ne veulent pas extérioriser pour l’instant, c’est l’avancée spectaculaire de la lutte contre le terrorisme sur le sol malien. Les terroristes d’origine malienne ont déjà presque tous pris des contacts avec les autorités coutumières, religieuses,administratives et politiques locales pour négocier leur retour dans leurs villages et ces pourparlers avancent très bien par endroits. Il reste les combattants d’origine étrangère contractants des centrales internationales du terrorisme, Al Qaeda et l’Etat Islamique. Eux font de la résistance sur injonctions de leurs commanditaires, mais ne pourront pas tenir longtemps du fait de leur nombre réduit et de l’absence de l’accompagnement de leurs troupes maliennes. Pour la troisième semaine consécutive, le marché de Dogofry dans le cercle de Niono s’est tenu avec la présence des commerçants et producteurs venus de tout le cercle, de Niono, alors que cela ne s’était pas produit depuis un an au moins. Ainsi, dans six à douze mois, le Mali aura, sous la conduite des colonels, résolus le problème sécuritaire sur son sol, sans l’aide de la CEDEAO, des Nations Unies, de l’Union Européenne, du G5 Sahel et de ses voisins.  

Dans l’hypothèse où la crise venait à perdurer, les impacts probables de cette crise sont une modification de la carte de la bande sahélo-saharienne. Le Mali sera obligé de se tourner vers l’Algérie afin d’assurer le fonctionnement de son économie, cela se fera au détriment des pays voisins partenaires du Mali. Il va s’ensuivre une baisse du niveau des flux économiques et financiers au sein de l’UEMOA et de la CEDEAO. La lutte contre l’insécurité ne se fera plus de manière concertée alors que plusieurs organismes de cette lutte sont basés au Mali, comme l’état-major du G5 Sahel (Sévaré) et bien d’autres. On pourrait aussi assister à un remake du scénario algérien de la fin de la décennie 90 où, pour mettre fin à dix ans d’un violent terrorisme, les autorités algériennes ont décidé de négocier la fin des violences en amnistiant les combattants en échange de leur engagement à ne plus utiliser le territoire algérien comme terrain de leurs opérations. C’est à partir de ce moment que le terrorisme est passé du niveau national algérien au grand désert saharien, et précisément au nord du Niger et du Mali. Les succès escomptés des opérations anti-terroristes en cours au Mali actuellement vont avoir pour conséquences immédiates le déplacement des terroristes vers le Burkina Faso et le Niger, dont ils se serviront comme base d’opération vers les pays du Golfe de Guinée (Côte d’Ivoire, Ghana, Togo et Bénin). On est donc en train d’assister à une véritable régionalisation du phénomène terroriste dans les mois et années à venir. La recherche de la sécurité et de la paix en Afrique de l’ouest oblige à penser que la CEDEA d’Accra se trompe d’analyse. Si la normalisation institutionnelle du Mali (élections) est un objectif important, l’aggravation de la crise politique au sein de la CEDEAO porte plus de risques que la durée de la transition au Mali.

Siaka COULIBALY

Analyste politique Burkina Faso

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