Fait divers (1) : LES ESCLAVAGISTES DU 21È SIÈCLE

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    Pour surveiller leurs troupeaux, ils n”ont rien trouvé de mieux de que s”emparer des enfants d”autrui, arguant que la tradition le leur donne le droit
    L”hivernage de l”année 2003 a été bonne dans l”Azawagh. Les pâturages étaient abondants. Les animaux en ont profité. C”est pourquoi les chamelles, les célèbres vaches zébus de l”Azawagh, les brebis rousses et blanches des "peuls rouges" ont mis bas en grand nombre, grossissant les troupeaux. Les touaregs, les peuls, les kel tamacheq noirs propriétaires d”un grand nombre de bêtes ont vu leur prestige augmenté. Ces riches éleveurs furent obligés de chercher des bergers pour surveiller leurs nombreuses bêtes.

    De mémoire de peuls et de kel tamacheq noirs, on n”avait jamais eu affaire au problème de la bonne gestion des immenses troupeaux de bovins, de chameaux, d”ovins et de caprins. La transhumance et l”abreuvage pendant la saison sèche requièrent une main-d”oeuvre suffisante. Beaucoup ont dû se faire aider, de gré ou de force, par ceux qu”ils considèrent comme leurs esclaves.

    Cette pénurie de bras valides pour conduire les bêtes est à l”origine de notre histoire du jour. Les faits ont débuté en 2003. Ils se poursuivent encore par une procédure à la justice de paix à compétence étendue de Ménaka. C”est d”une voix tremblante d”émotion que l”une des protagonistes, une femme rongée par plusieurs années de souffrances physiques et morales, nous a confié sa haine viscérale contre celui qu”elle considère comme son tourmenteur. Tatchi Wallet Ikfahiti, c”est son nom, nous a raconté son calvaire fin janvier dernier à Menaka. Elle en avait si gros sur le coeur qu”elle oublia de nous saluer quand elle nous approcha pour raconter son chagrin. "J”ai appris que vous êtes journaliste et que nous êtes venu pour couvrir le festival Tamadacht. J”ai tenu à vous rencontrer pour vous raconter le calvaire que je vis à cause du manque de justice dans mon propre pays", nous a-t-elle lancé à brûle-pourpoint, la gorge nouée par des sanglots.

    Agée de près de 40 ans, Tatchi Wallet Ikfahiti Tatchi est la mère de 5 enfants. "J”ai donné des chèvres, des moutons de l”argent et des produits de cueillette pour retrouver mon enfant enlevé par un homme qui prétend être mon maître. J”ai consulté des marabouts, des adeptes des djinns pour que cesse l”emprise qu”il a sur mon mari et mes frères. Lorsque Dieu a exaucé mes prières, Mohamed Iknane Ag Baaka n”a rien trouvé de mieux que d”attirer mon grand frère dans un traquenard pour le tuer", a-t-elle laissé entendre. L”enfant dont elle parle est son premier fils, aujourd”hui âgé de 16 ans. Elle accuse Mohamed Ikanane Ag Baaka du groupe Daoussak, fraction Karsossotane.

    Un certain crépuscule d”août 2003, des enfants jouaient derrière les rangées de tentes. Trois hommes armés de Kalachnikov surgirent de nulle part, en attrapèrent 5 et les emmenèrent de force. Les gosses enlevés cette nuit, se nommaient Alimata Wallet Tamou, Almoustapha Ag Akadeye et Tamtchi Ag Alassane. Ce dernier est le héros de notre histoire.

    Insensibles aux prières : Les mères des enfants avaient pleuré et supplié les assaillants. Les suppliques des mamans les laissèrent de marbre. Puis comme au temps des razzias, les hommes armés repartirent avec leur butin humain sans se soucier des conséquences futures de leur geste délictueux. Le lendemain, toutes les femmes dont les enfants ont été enlevés semblaient se résigner. Elles savaient que les auteurs du rapt se considéraient comme étant leurs maîtres. C”est pourquoi ils s”arrogent le droit de vie ou de mort sur une couche de la communauté. Tatchi ne faisait pas partie du lot des mères résignées. Dès le petit matin, elle se rendit chez son cousin, un certain Intamat Ag Inkadewane. Elle lui fit le récit de l”enlèvement de son fils, la veille par Mohamed Iknane Ag Baaka.

    Le même jour, ce cousin parti pour Menaka pour informer la gendarmerie, la justice, la préfecture, la garde nationale, le député Bajan Ag Hamatou. Le préfet de l”époque, le commandant Adama Kamissoko lança les forces de sécurité à la poursuite des ravisseurs. Peine perdue. Plusieurs semaines plus tard, un informateur apprit au préfet que les ravisseurs campaient dans les environs du ruisseau Agarangabo au nord-ouest de Menaka. Le préfet Adama Kamissoko mobilisa les chefs de services de sécurité et le député pour se rendre dans le campement indiqué.

    La délégation demanda à voir les enfants kidnappés. Le chef du hameau, Alhassane Ag Alkassoum refusa tout net et rétorqua aux officiels que les enfants enlevés étaient ceux de leurs esclaves. Il argua que la tradition n”assimile pas leur enlèvement forcé à un rapt ou à une razzia. Ce discours avait irrité tout le monde. Le préfet ordonna alors aux gardes et aux gendarmes qui l”accompagnaient, de s”emparer de 5 enfants pour remplacer ceux qui avaient été enlevés. "Ils ne vous seront remis que lorsque vous ramenerez ceux que vous avez enlevés il y a quelques semaines", avait déclaré très en colère le préfet de Menaka.

    L”atmosphère était tendue. Les Daoussak ne pouvaient accepter de laisser partir leurs enfants "nobles" remplacer des "esclaves". Le chef du hameau ordonna aux siens d”aller chercher les enfants enlevés. Deux jeunes hommes partirent à chameaux et revinrent quelques heures plus tard accompagnés de Alimata Wallet Tamou, Almoustapha Ag Akadaye et Tamtchi Ag Alhassane. Trois enfants sur cinq venaient d”être récupérés. Le préfet ne lâcha pas du lest pour autant. Il exigea que tous les enfants enlevés lui soient remis. Et il menaça de repartir avec un nombre d”enfants égal au nombre des "esclaves" non retrouvés. Le chef de hameau, Alhassane Ag Alkassoum expliqua que les enfants qui manquaient à l”appel se trouvaient dans un autre hameau. Il promit de les conduire en personne au cercle, dans les jours à venir.

    La délégation accepta ce compromis. Les trois enfants enlevés quelques jours plus tard ont été ramenés à leurs parents et ceux des maîtres leurs ont été rétrocédés par la délégation. Puis le préfet, le juge, le commandant de Brigade, le chef de peloton de la garde nationale, accompagné de Intamat Ag Akadeye reprirent le chemin de Menaka.

    (à suivre)

    G. A. DICKO (L”Essor du 6 Février 2007)

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