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Biden vs Poutine : l’histoire d’une rivalité féroce en quatre actes

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Malgré leurs multiples désaccords, Vladimir Poutine et Joe Biden disaient, depuis le changement d’administration américaine, vouloir coopérer sur des dossiers d’intérêts communs. Mais en l’espace de quelques semaines seulement, des affaires d’espionnage imputées à la Russie, la situation de la Crimée ou encore l’empoisonnement de l’opposant Alexeï Navalny, semblent avoir eu raison de ces bonnes intentions. On vous explique pourquoi.

Après quatre années de présidence Trump faites d’atermoiements, de conciliations voire de surprenants moments de complicité à l’égard de Vladimir Poutine, le mandat de Joe Biden a débuté le 20 janvier dernier sur un registre nettement plus ferme face à l’homme fort du Kremlin.

Mais dans un contexte où les relations entre les États-Unis et la Russie sont actuellement au plus bas depuis la fin de la Guerre froide, ce qui n’était alors qu’une passe d’armes verbale il y a deux mois, s’est rapidement transformée en une inexorable spirale de tensions entre les deux adversaires politiques.

Retour en quatre actes sur l’histoire de cette rivalité ancienne.

Voilà maintenant près de deux mois que les tensions entre Joe Biden et Vladimir Poutine ne cessent d’alimenter les colonnes de la presse internationale. Entre passes d’armes, escalade verbale et sanctions, certains observateurs n’hésitent d’ailleurs plus à évoquer depuis le 20 janvier dernier (date de l’investiture de Joe Biden) un vieil air  de guerre froide ​.

Mais en réalité, la rivalité entre les deux hommes ne date pas seulement du 20 janvier dernier. Comme l’a récemment confié le principal intéressé à un journaliste d’ABC, en 2011 déjà, Joe Biden, alors vice-président de Barack Obama, aurait glissé  droit dans les yeux  ​à un Vladimir Poutine stoïque :  Je ne pense pas que vous ayez une âme.

Dix ans plus tard, force est de constater que le temps n’est pas parvenu à faire son œuvre, les tensions entre les deux hommes politiques restant encore particulièrement vives.

En novembre 2020, alors que Joe Biden remporte officiellement la 46e élection présidentielle des États-Unis, Vladimir Poutine fait d’ailleurs partie des rares dirigeants du monde à ne pas reconnaître immédiatement la victoire du démocrate, ayant préféré attendre, selon ses mots, le vote du collège électoral américain du 14 décembre pour féliciter le président élu… six semaines après le scrutin.

Quelques jours plus tard, Joe Biden, soucieux de montrer le contraste avec un Donald Trump qu’il juge, depuis quatre ans, trop consensuel à l’égard de Vladimir Poutine, réplique et accuse officiellement l’administration russe d’être à l’origine d’une cyberattaque d’envergure subie par les infrastructures américaines à la mi-décembre 2020.

« Quand j’aurai été informé de l’étendue des dégâts et de l’identité des responsables, ils peuvent être sûrs que nous répondrons »​, menace-t-il d’ailleurs, mercredi 23 décembre 2020, les yeux rivés, sans trop se cacher, vers le maître du Kremlin.

De l’autre côté de l’Atlantique ce jour-là, Vladimir Poutine, désabusé, assure déjà « ne rien attendre de la future administration américaine »​, qualifiant de « russophobe » ​les propos combatifs du locataire à venir de la Maison Blanche, tout en fustigeant l’« agressivité » ​de ses rivaux occidentaux à l’égard d’une Russie « câline »​.

Après ces premiers échanges d’amabilité, Konstantin Kosatchev, président de la commission des Affaires étrangères de la chambre haute du Parlement russe, enfonce le clou le 7 janvier 2021, profitant de l’invasion du Capitole pour pointer du doigt une démocratie américaine « boiteuse »​.

« La partie perdante a des raisons plus que suffisantes d’accuser les gagnants de falsifications, il est évident que la démocratie américaine boîte des deux pieds »​, déclare-t-il ainsi le matin du Noël orthodoxe, dans une Russie réveillée par des images diffusées en boucle à la télévision, titrées « Chaos à Washington » ​et accompagnées de musiques anxiogènes.

Comme un pied de nez à cette nouvelle pique russe qui laisse peu de place à une embellie dans les relations glaciales entre les deux adversaires, Joe Biden décide de ne pas appeler Vladimir Poutine le jour de son investiture, lui préférant Justin Trudeau pour son premier appel symbolique en tant que nouveau président des États-Unis.

Acte 2 : le premier échange téléphonique

Le 26 janvier marque un tournant dans la relation entre Joe Biden et Vladimir Poutine. Car après être parvenu à prolonger dans la hâte et en catimini le traité-clé de désarmement nucléaire New Start entre Washington et Moscou, qui devait expirer début février et que Donald Trump n’avait pas réussi à reconduire, Joe Biden compte désormais passer aux choses sérieuses.

En rupture avec la diplomatie souvent critiquée de son prédécesseur, l’homme fraîchement élu Président tient en effet à montrer, comme il l’avait promis, que le ton a changé à l’égard de la Russie. Son leitmotiv ? Faire preuve de « fermeté »​.

Ce 26 janvier donc, Joe Biden, qui s’entretient pour la toute première fois depuis son entrée à la Maison Blanche avec son homologue russe, entend soulever plusieurs dossiers au cœur de tensions entre les deux pays rivaux.

Après avoir réaffirmé dans un premier temps le « soutien américain » ​à Kiev « face à l’agression persistante de la Russie »​, Joe Biden insiste également sur l’épineux dossier « Alexeï Navalny  »​, l’opposant russe présume « empoisonné » ​et arrêté par Moscou le 17 janvier à son retour en Russie après une convalescence de cinq mois en Allemagne.

Dans la foulée, le président américain n’hésite pas également à évoquer les  ingérences russes dans l’élection de 2020  ​aux États-Unis, la récente cyberattaque géante contre des ministères américains imputée par Washington à Moscou, et les informations selon lesquelles la Russie aurait payé des  primes  ​à des talibans pour tuer des soldats américains.

Il avait l’intention de dire clairement que les États-Unis agiront avec fermeté pour défendre nos intérêts nationaux face aux actes néfastes de la Russie ​, expliquera plus tard à la presse Jen Psaki, la porte-parole de la Maison Blanche.

Dans un laconique communiqué, la présidence russe fait savoir de son côté ce 26 janvier que Vladimir Poutine a, comme il le fait régulièrement, dit au téléphone soutenir  une normalisation des relations entre la Russie et les États-Unis ​, qui selon lui  répondrait aux intérêts des deux pays mais aussi de ceux de toute la communauté internationale, étant donné leur responsabilité particulière dans le maintien de la sécurité et de la stabilité dans le monde ​.

Acte 3 : la nouvelle stratégie de Joe Biden

Pourtant, dès le lendemain de cet appel, le président de la Fédération de Russie profite de la tribune qui lui est donnée au forum de Davos pour tacler le 46e Président des États-Unis, faisant siennes les accusations d’ingérence.

À l’occasion de ce sommet, Vladimir Poutine critique ainsi sans ambages  l’ingérence  ​dans les affaires intérieures russes des géants américains de l’internet après des manifestations d’opposition qui ont réuni deux jours auparavant des dizaines de milliers de personnes à travers la Russie.

Où est la limite entre le succès d’une entreprise mondiale aux services populaires […] et des tentatives de contrôler brutalement, à leur propre discrétion, la société ? ​, demande en ce sens de manière rhétorique Vladimir Poutine, impliquant que cette limite avait été franchie et que les  droits fondamentaux humains  ​avaient été enfreints.

Bien décidé à afficher sa détermination contre la Russie et à ne pas se laisser intimider, Joe Biden riposte quelques jours plus tard. Après avoir demandé  à la Russie de commencer immédiatement le retrait de ses forces  ​de Libye, et après avoir sommé le Kremlin de libérer deux Américains détenus en Russie, Joe Biden livre le 5 février un discours très virulent contre son adversaire politique.

J’ai clairement dit au président Poutine, d’une façon très différente de mon prédécesseur, que le temps où les États-Unis se soumettaient face aux actes agressifs de la Russie […] était révolu ​, lance-t-il notamment dans son premier discours de politique étrangère, au département d’État.

Déplorant  une rhétorique très agressive et pas très constructive ​, Dmitri Peskov, porte-parole de la présidence russe, déclare à la presse, au lendemain du discours de Joe Biden, toujours espérer qu’il reste  une base pour de la coopération, malgré l’énorme quantité de différends et de différences sur des sujets clés ​.

Mais moins d’un mois après l’investiture de Joe Biden, le bras de fer américano-russe a déjà pris de l’ampleur. Trop d’ampleur. Le 19 février, Joe Biden préfère ainsi évincer la Russie du G7, déclarant ne pas compter lui adresser d’invitation pour qu’elle y participe.

Je ne pense pas que nous adressions de nouvelles invitations à la Russie, ou que nous réitérions de nouvelles invitations à la Russie ​, explique d’ailleurs la porte-parole de l’exécutif américain, Jen Psaki, à des journalistes voyageant avec le président dans Air Force One.

Acte 4 : les premières sanctions

Face à cette escalade verbale grandissante entre les deux adversaires, le dernier dirigeant de l’URSS Mikhaïl Gorbatchev, réitère le 27 février ses appels à  une normalisation des relations  ​entre les États-Unis et la Russie, se disant  grandement inquiet ​.

Mais rien n’y fait : le 2 mars, les États-Unis retournent le fer  Navalny  ​dans la plaie du Kremlin, en annonçant, en réponse à l’empoisonnement et à l’emprisonnement de l’opposant, des sanctions à l’encontre de plusieurs hauts responsables russes.

Sous couvert d’anonymat, un responsable américain rappelle ce jour-là  l’appel des Américains en faveur d’une libération immédiate et sans conditions de Monsieur Navalny  ​estimant que se joue ici la question des  droits humains ​.

Piqué au vif par une affaire qui le déstabilise depuis le 20 août 2020, le Kremlin riposte le soir même, dénonçant dans un communiqué une  attaque anti-russe hostile  ​faisant partie d’une  politique américaine dénuée de logique et de sens qui ne fait qu’endommager encore davantage les relations bilatérales ​.

Après avoir appelé fermement Washington à  ne pas jouer avec le feu ​, le ministère russe des Affaires étrangères revient à la charge le lendemain, déplorant  une ingérence dans les affaires intérieures de la Russie  ​et promettant une réponse appropriée  déjà à l’étude ​.

Le 17 mars, l’affaire se corse davantage. Invité par la chaîne ABC , Joe Biden, interrogé par le journaliste qui lui demande s’il estime que le président de la Russie  est un tueur ​, acquiesce.  Vous verrez bientôt le prix qu’il va payer ​, ajoute-t-il solennellement.

Mais dans une Russie traditionnelle où l’administration reste fortement attachée à l’image de son président, les mots de Joe Biden résonnent comme une attaque directe contre le pays.

Poutine est notre président et une attaque contre lui, c’est une attaque contre notre pays. […] Avec ses déclarations, Biden a insulté les citoyens de notre pays ​, écrit d’ailleurs sur son compte Telegram, Viatcheslav Volodine, le président de la chambre basse du Parlement et proche du président russe.

Le jour même, la Russie annonce d’ailleurs avoir rappelé son ambassadeur aux États-Unis pour consultations, tout en assurant vouloir éviter la  dégradation irréversible  ​des relations avec Washington.

En quelques heures, l’entretien accordé par Joe Biden à ABC devient une affaire d’État, et dès le lendemain de sa diffusion, Vladimir Poutine en personne réagit, se moquant, lors d’une vidéo-conférence avec des représentants de la société civile de Crimée, de son homologue américain.

C’est celui qui le dit qui l’est ​, finit-il par lâcher, selon des propos retransmis à la télévision russe, tout en réaffirmant, plus sérieusement, que Moscou ne se laisserait pas intimider par Washington.

Et comme un signal fort envoyé à Joe Biden, Vladimir Poutine propose ce jeudi 18 mars une  discussion diffusée en direct ​, ​vendredi 19 mars ou lundi 22 mars en réponse aux accusations dont il a été l’objet.

Si cette dernière venait à être acceptée par Joe Biden, ce serait alors la toute première fois qu’une  rencontre  ​aurait lieu entre les deux présidents.

SOURCE: https://www.ouest-france.fr/

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2 COMMENTAIRES

  1. La tentative évidente de l’establishment washingtonien de forcer un retour à l’ordre unipolaire des affaires internationales ramène ce dernier à la triste réalité – pour lui-même – à savoir qu’il n’y aura tout simplement pas d’un tel retour.

    La mentalité relative à un comportement de cowboy, propre faut bien le dire, à chaque administration US, ne compte pas changer.
    Cela est devenu aujourd’hui totalement évident. Les récentes attaques verbales des élites étasuniennes à l’encontre de la Russie et de la Chine ne font que le confirmer.
    Ceci étant dit ces élites atlantistes doivent effectivement se rendre à l’évidence que la tentative de réimposer de nouveau une domination étasunienne et occidentale dans les relations internationales est pleinement vouée à l’échec.

    Dans le cas de la Russie et de son leadership, la récente sortie verbale de Joe Biden, ne représente ni plus ni moins qu’une approche réellement primitive et surtout indigne pour un chef d’Etat – d’autant plus d’un pays qui continue à prétendre représenter l’une des principales forces mondiales.
    En ce sens, la réponse du président russe a été d’un niveau inatteignable pour les représentants étasuniens, dans leur ensemble.

    Mais si certains pensaient que les hostilités verbales washingtoniennes se limiteraient surtout à la Russie, leur pronostic vient d’en être, une fois de plus, complètement mis à mal.
    Les tout récents échanges de haut niveau entre les représentants US et chinois ont au contraire mis en évidence la haine portée par Washington vis-à-vis de Pékin, et que nombre d’analystes pensaient uniquement propre à la précédente administration étasunienne, mais aussi et surtout la détermination du leadership chinois à répondre, de manière ferme, à ces attaques visant la Chine.
    Et ce désormais même de l’aveu des médias mainstream proches de l’establishment politique occidental.

    Pour The Guardian, «tout espoir que la réunion à Anchorage (Alaska), aurait pu réinitialiser les relations bilatérales (sino-étasuniennes, ndlr), après des années de tensions dans le volet commercial, les droits de l’homme et la cybersécurité durant la présidence de Donald Trump, s’est évaporé lorsque le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, et le conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, ont ouvert leur rencontre avec le haut diplomate chinois Yang Jiechi (ex-ministre des Affaires étrangères, aujourd’hui directeur du Bureau de la Commission centrale des Affaires étrangères, ndlr) et le conseiller d’Etat Wang Yi (par ailleurs l’actuel ministre des Affaires étrangères de Chine, ndlr)».

    Le ton accusatoire et condescendant des représentants étasuniens lors de cette rencontre a poussé immédiatement la partie chinoise à la riposte. Pour l’anecdote, et c’est ce qui confirme pleinement la nostalgie et le révisionnisme des élites étasuniennes, c’est la référence faite par les représentants US à «l’ordre international et aux lois qui en ressortent».

    Mais également que la compétition avec la Chine se poursuivra dans les domaines où cela sera nécessaire, et que la collaboration aura lieu également là où ce sera nécessaire.
    Mettant ainsi en exergue que le partenariat se fera là où Washington le jugera utile – et sur la base de conditions étasuniennes.
    Cette tentative évidente à tenter de réimposer l’ordre unipolaire a trouvé une réponse ferme des hauts représentants chinois.

    «En ce qui concerne le sujet des cyber-attaques, en termes aussi bien de la capacité d’en lancer ou des technologies qui peuvent être déployées, les USA sont le champion en la matière», a déclaré Yang Jiechi.

    En ajoutant «que nous espérons qu’en parlant de valeurs universelles ou d’opinion publique internationale de la part des Etats-Unis, la partie américaine se demandera si elle se sent rassurée en disant ces choses, parce que les Etats-Unis ne représentent pas le monde, mais ne représentent que le gouvernement des Etats-Unis».

    Les réponses des hauts diplomates chinois aux attaques verbales étasuniennes, rejoignent justement à ce titre la réponse donnée par le président russe Vladimir Poutine – considérée d’ailleurs comme étant «splendide» par son homologue turc Recep Tayyip Erdogan ayant fermement condamné les déclarations de Biden – dont l’un des points principaux a été de dire que nous allons trouver des terrains de collaboration – dans les domaines qui ont un intérêt pour la Russie, et sur la base de conditions qui correspondent aux intérêts russes. Et non pas l’inverse.

    Au-delà donc du primitivisme assez évident de l’establishment étasunien dans sa manière de parler à ses homologues, et d’une mentalité propre aux films anciens sur le Far West n’ayant rien à avoir avec le monde contemporain, l’essentiel a été effectivement dit – aussi bien par le leadership russe, que chinois, en réponse à la nostalgie pro-unipolaire et au révisionnisme étasunien.

    Le message est clair: descendez de votre petit monde, car le monde dans sa globalité ne vous appartient pas. Vous n’en êtes ni ses porte-paroles, ni le gendarme, et n’avez aucune légitimité à parler au nom de la communauté internationale.

    Il est évidemment plus qu’improbable que cette mentalité de cowboys ambulants puisse être surmontée et traitée rapidement – le traitement nécessaire doit être vraisemblablement radical. Le fait est que les partisans du monde multipolaire devenu réalité ne comptent pas baisser la garde, ni diminuer les efforts, notamment conjoints, pour montrer justement aux admirateurs du Far West leur véritable place dans le concert des nations du monde.

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