La guerre entre le centre et la périphérie en Ethiopie. Comment reconstruire le pays et la société après les affrontements militaires et politiques ?

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Les affrontements entre la Région du Tigré et le pouvoir central au mois de novembre ont été perçus par beaucoup d’Africains.es comme un phénomène négatif à un moment où une gouvernance démocratique et une intégration du continent s’imposent pour améliorer les conditions de vie de ses habitants. L’Ethiopie est un symbole pour les Africains.es. Pour rappel, il est le seul à ne pas avoir été colonisé par les Européens, mieux c’est le pays d’Afrique qui a vaincu une armée européenne en 1896 (1). L’autre pays non colonisé, le Libéria, est en fait un territoire occupé par les esclaves africains.es, venant des Etats-Unis dans le cadre du projet de Marcus Garvey.

Les affrontements entre le pouvoir central, impérial ou républicain, est un fait dans l’histoire de ce pays de la Corne de l’Afrique. L’empire éthiopien s’est construit sur les affrontements entre les pouvoirs régionaux et le pouvoir impérial, fragile et la conquête des territoires des petits peuples. Jusqu’à la création d’Addis-Abéba, il n’y avait pas de siège permanent de la couronne impériale. Cette période est connue comme l’époque des princes puissants, qui s’affrontaient à l’empereur du moment. C’est connue l’ère ras  ou des Princes, qui a duré de 1769 à 1855. De nombreux conflits surviennent entre les ras et l’empereur, qui contrôlait une zone autour de l’ancienne Gondar. La principale conséquence de ces conflits fut une stagnation dans la construction de l’Etat et le développement de la société. Dans les temps modernes, cette opposition entre le centre et périphérie se poursuit. Sous le régime communiste de 1977, des rébellions ethniques apparaissent dans beaucoup de régions.

Sans remonter loin dans la longue histoire de l’Ethiopie, les événements sociopolitiques de ces trois dernières décennies permettent en partie de comprendre la situation sociopolitique actuelle. En effet depuis la fin du régime communiste du président Mengistu Hailé Mariam en 1991, le Front  de Libération du Peuple du Tigré, créé en 1975, crée une coalition, composée des fronts ethniques : le Front Révolutionnaire Démocratique du Peuple Ethiopien (PRDF-2).

La coalition a gouverné par la violence d’une minorité, la violation des droits de l’homme, des libertés, proclamés dans la constitution (3) de 1994 et la répression de l’opposition et des acteurs sociaux tels que les syndicalistes. La loi fondamentale a instauré un régime parlementaire, dont le Premier ministre, élu, concentre les pouvoirs institutionnels alors que le Président, élu par le Parlement bicaméral, n’a pas de pouvoir. Avec cette constitution, l’Éthiopie devient un État ethno-fédéral, dont l’organisation territoriale est basée sur des identités cultures et linguistiques artificielles. Au-delà des discours journalistes simplistes sur ces affrontements armés, les causes de cette crise politico-militaire sont multiples.

Les causes des affrontements entre le Tigré et le pouvoir central

La question importante qu’on doit se poser est : quelles sont les causes d’un tel affrontement d’un pays, considéré stable et ayant bénéficié, selon les institutions financières internationales, une croissance à deux chiffres durant une décennie. Les causes sont personnelles, politiques et régionales. La première cause pourrait être une recentralisation du pouvoir central par un groupe rebelle. En effet après avoir gagné une guerre d’usure sur le régime communiste de Mengistu Hailé Myriam, le PRDF a pris le pouvoir. Son principal chef est Mêlez Zenawi (4), leader du Front de Libération du Peuple du Tigré (FLPT). Ce dernier a préparé, avant de vaincre militairement le gouvernement communiste, une gouvernance basée sur le fait ethnique ou plutôt sur l’affirmation identitaire des peuples de ce grand pays. Mais si c’est une coalition qui dirige le pays depuis 1991, en fait le pouvoir central est contrôlé par les dirigeants Tigréens. Mais il ne pouvait pas gouverner le pays sans l’implication des différents peuples du pays, même superficielle, car le pouvoir central était arrêté par les représentants de cette minorité.

La seconde cause serait l’adoption d’une nouvelle organisation du territoire depuis 1994, qui a favorisé le développement de nationalismes ; elle est l’une des sources des conflits entre les peuples. C’est une division ethnolinguistique des régions anciennes et nouvelles avec une certaine autonomie mal délimitées territorialement. Cette division n’a pas pris la dimension des brassages entre les peuples et leur mobilité dans le territoire. Cette coalition et la nouvelle organisation étaient une stratégie politique d’un groupe minoritaire, qui arrive au pouvoir central après 17 ans de rébellion armée. Et enfin la troisième cause est l’instauration d’un régime autoritaire dont les élections ne constituent pas un moyen démocratique pour gouverner légitimement le pays. D’ailleurs la coalition et en particulier le FLPT n’a jamais imaginé perdre le pouvoir central. Les ex rebelles ont créé un système politique à leur avantage. La coalition a remporté toutes les élections organisées depuis 1992 par la fraude, la répression des membres de l’opposition, l’arrestation, l’emprisonnement et l’assassinat des journalistes. Elle a gouverné le pays par la violence.

Or un tel régime traverse à un moment donné une crise interne. En 2010, surgit une opposition dans la coalition, et surtout un conflit de leadership entre les dirigeants Tigréens. La preuve de cette divergence entre ces derniers est la décision du Premier ministre de nommer un représentant d’un petit comme remplaçant durant son hospitalisation à l’étranger. Cette crise interne n’a pas permis de voir l’émergence des protestations sociales ; lesquelles ont acquis une dimension inattendue chez les jeunes, les adultes, les paysans et surtout la population Oromo. Mais ils ne sont pas les seuls, les Issas y les Afars s’affrontent sur la délimitation de leur région. L’usage de la force disproportionnée contre les leaders et les manifestants a renforcé leurs revendications politiques et sociales. En 2016, d’autres groupes ethniques tels que les Amhara se sont joints à ces manifestations.

Et pour la première fois dans l’histoire de ce pays, un Premier ministre démissionne en avril 2018, justifiant que sa démission était inévitable pour permettre aux réformes qui établiront une paix et une démocratie durables. Il est remplacé par un Oromo de la coalition au pouvoir, Abiy Ahmed Ali (5). Le premier discours de ce dernier, qu’on peut considérer comme des points de son programme, au Conseil des Représentants du Peuple (la chambre basse) a porté sur des questions importantes : la paix définitive avec l’Érythrée voisine – il a rencontré le président Erythréen à Asmara -,  la libéralisation des prisonniers politiques, des journalistes, étudiants et un message aux exilés.es politiques et à la diaspora éthiopienne.

Après ce que le pouvoir central appelle la victoire ou libération du Tigré, la question de la reconstruction politique de cette région et du pays occupent une place importante dans l’agenda du pouvoir central. Et comme symbole, le Premier ministre a visité la capitale régionale, Mekele après la victoire de l’armée fédérale.

Vers une nouvelle réorganisation politique et territoriale

Comme la fin d’un régime, impérial (1974) ou républicain (1991), la principale question que les dirigeants doivent traiter est la réorganisation politique et territoriale du pays. La fin de la guerre de novembre n’échappe pas à cette épreuve complexe pour la classe politique et le peuple éthiopiens.

Le principal dirigeant politique du pays est Abiy Ahmed, nommé après la démission le 15 février 2018 du Premier ministre HaileHYPERLINK “https://fr.wikipedia.org/wiki/Haile_Mariam_Dessalegn” Mariam HYPERLINK “https://fr.wikipedia.org/wiki/Haile_Mariam_Dessalegn”Dessalegn. Il a hérité d’un pays plongé dans deux types de crise: identitaire et territoriale avec violence intercommunautaire.

Cette nouvelle réorganisation repose sur deux piliers : l’espace politique et l’organisation territoriale.

L’espace politique national était dominé par un groupe qui représente 6% de la population, les Tigréens, qui s’était imposé par la force des armes en 1991. Sa réorganisation ne peut se faire qu’à travers la recherche d’un consensus entre les différents acteurs politiques du pays et à tous les niveaux. Mais elle passe aussi par la redynamisation du processus électoral ; un processus plus ouvert et compétitif. Il faut aussi repenser l’idée coalition dominante, qui a été une nouveauté dans la culture politique éthiopienne, et le respect d’une opposition, qui participe aux débats politiques et sociaux.

Un nouvel espace doit s’appuyer sur des acteurs institutionnels et individuels, respectant le cadre constitutionnel en vigueur. Les partis régionalistes paralysent le fonctionnement des institutions fédérales. Le Premier ministre Abiy Ahmed a créé une nouvelle formation politique, le Parti du Progrès alors que le PRDF avait gardé l’esprit de rébellion durant son règne. Mais quelle a été l’intention d’Abiy Ahmed ? Remplacer une coalition par une autre sans résoudre les problèmes politiques du pays. Le FLPT a refusé de rejoindre ce parti politique qu’il ne contrôle pas.

Quant à la réorganisation territoriale, il s’agit de la redéfinition des frontières régionales pour éviter l’irrédentisme nationaliste de beaucoup de peuples. Les affrontements entre la milice du FLPT et l’armée fédérale ont soulevé la question des villages et de terres – c’est une vielle question – de tel ou tel peuple, intégré dans un autre espace éthnorégional. Or la quadrature de la question est de savoir comment délimiter les régions. Sur quelles bases faut-il redéfinir les frontières de ces régions-Etat ? Là aussi le consensus doit primer au lieu d’une imposition, qui vient d’en haut. La forte régionalisation de 1994 doit laisser place à une autre, qui reflète la réalité complexe du peuple éthiopien : brassage interethnique, religieux, culturel et linguistique.

Bahdon Abdillahi Mohamed, doctorant en sociologie de l’éducation

Notes

L’Italie, qui colonise l’Erythrée, tente d’occuper le territoire italien en interprétant traité de HYPERLINK “https://fr.wikipedia.org/wiki/Trait%C3%A9_de_Wouchal%C3%A9″Wëchale, signé entre l’Ethiopie et l’Italie. Selon l’article 1, le traité cédait des régions du Nord de l’Ethiopie à l’Italie en échange du matériel militaire et une aide financière. En fait il s’agit de concéder la colonisation de l’Erythrée par l’Italie. Or en interprétant à son avantage, le gouvernement italien a voulu envahir le territoire éthiopien.

Ce front est un regroupement de fronts ethniques régionaux, c’est le Front pour la Libération du Peuple du Tigre qui contrôle ses principales structures. C’est à l’initiative de son chef Meles Zenia qu’il a été imposé à certains représentés d’autres groupes. La loi du vainqueur s’est imposée sur la nouvelle organisation politique du pays.

La constitution de 1994 reconnait le droit à une région de demander son indépendance. La procédure est prévue par l’article 39. Depuis son adoption, aucune région n’a pu accéder à l’indépendance. Le cas de la séparation de l’Erythrée est différent. Il repose sur un accord entre deux fronts, le front de libération de l’Erythrée, dirigé par Isaias Afeworki et le Front de Libération du Peuple de Tigré, le premier aidant le deuxième dans son combat contre le régime communiste. L’indépendance de l’ex colonie italienne intervient avant l’entrée en vigueur de la constitution de 1994. Mais il y a un refus du gouvernement central sur la demande de la région Somalie où il y a eu et existe encore des rebelles qui revendiquent la séparation de l’Ethiopie. C’est la seule constitution africaine à reconnaitre le droit à une région de se séparer du territoire.

Meles Zenia est un ancien étudiant en médecine à l’Université d’Adduis Abba. Il avait pris part dans les manifestations estudiantines contre le régime communiste du Lieutenant-Colonel Mengistu Hailé Mariam. De retour dans sa région d’origine, le Tigré, il est l’un des cofondatHYPERLINK “https://es.wikipedia.org/wiki/Hail%C3%A9_Mariam_Menghistu”eurs du Front Populaire de LibéHYPERLINK “https://es.wikipedia.org/wiki/Hail%C3%A9_Mariam_Menghistu”ration du TigréHYPERLINK “https://es.wikipedia.org/wiki/Hail%C3%A9_Mariam_Menghistu” HYPERLINK “https://es.wikipedia.org/wiki/Hail%C3%A9_Mariam_Menghistu”(HYPERLINK “https://es.wikipedia.org/wiki/Hail%C3%A9_Mariam_Menghistu”FPLT), d’orientation marxiste-léniHYPERLINK “https://es.wikipedia.org/wiki/Hail%C3%A9_Mariam_Menghistu”niste, proche des positions du Parti du Travail d’AlbaniHYPERLINK “https://es.wikipedia.org/wiki/Hail%C3%A9_Mariam_Menghistu”eHYPERLINK “https://es.wikipedia.org/wiki/Hail%C3%A9_Mariam_Menghistu”. Cependant ce front a été soutenu par les administrations étasuniennes malgré son idéologie.

Abiy Ahmed n’a pas une longue trajectoire politique comme d’autres hommes et femmes politique de son pays. Il est membre de l’Organisation Démocratique des Peuples Oromo (OPDO). Et en 1990 il participe à la lutte contre le régime militaire de la République démocratique populaire d’Éthiopie, renversé en 1991. Ensuite il entre dans l’armée, atteinte le grade de lieutenant-colonel. Formé aux États-Uniset au Royaume-Uni. Il est un cadre technique spécialiste en cybersécurité au sein des services de renseignements. Et en 2008, il fonde l’Agence Nationale de Sécurité des Réseaux d’Information, qu’il dirigea jusqu’en 2010.

 

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