Le dialogue et la culture sont des armes qui ne tuent pas

C’est moins d’une semaine après les attentats dans la capitale française et sa proche banlieue, et à la veille de celui à l’Hôtel Radisson Blu de Bamako, que s’est déroulée la remise des Prix de la Fondation Chirac. La tension des services de sécurité était palpable, car le Théâtre Claude Lévi-Strauss, dans le Musée du Quai Branly, accueillait François Hollande, président de la République française, Gérard Larcher, président du Sénat, de nombreux membres du gouvernement, des anciens premiers ministres, Madame Bernadette Chirac, sa fille Claude, et bien d’autres hautes personnalités.

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En cette matinée du jeudi 19 novembre 2015, les 400 places du théâtre étaient occupées. Madame Latifa Ibn Ziaten, mère de Imad ibn Ziaten, le premier militaire assassiné, à Toulouse, par le terroriste Mohammed Merah, le 11 mars 2012, y a reçu le Prix pour la prévention des conflits.  En présence de Son Excellence, Cheick Mouctary Diarra, Ambassadeur du Mali en France, le Prix Culture pour la Paix a été remis à Monsieur Aldiouma Yattara, directeur du musée de Gao, pour les Banques culturelles du Mali. Latifa Ibn Ziaten a transformé sa douleur de mère en message de paix et d’espoir.

Dans un discours poignant, Latifa a expliqué que, depuis l’assassinat de son fils, elle sillonne la France, semaine après semaine, pour parler dans les établissements scolaires, les cités, les  prisons, pour ouvrir le dialogue, vaincre  l’incompréhension, les préjugés, et l’ignorance qui sont les ferments de la haine. Elle a appelé François Hollande et la France à s’occuper des jeunes oubliés de la République qui se sentent perdus, à ouvrir les ghettos sociaux que sont les cités, à faire respecter les Droits humains dans les maisons d’arrêt. Elle a appelé les parents à prendre leurs responsabilités de parents, et à veiller à la transmission de leurs valeurs à leurs petits.

Alain Juppé, ancien Premier ministre, et membre du jury de la Fondation, a exprimé son immense respect pour Latifa qui, à travers ses actions citoyennes, «prouve qu’il est possible de fournir des anticorps à la xénophobie, au communautarisme et à la haine». Au nom de son père, Claude Chirac, vice-présidente de la Fondation, a dit à Aldiouma Yattara : «nous sommes fiers et honorés de compter les Banques culturelles du Mali parmi les lauréats. Vous menez un double combat, pour la préservation de la culture de votre pays, de son patrimoine, de son identité plurielle, et pour qu’à  travers les actions concrètes engagées par les Banques culturelles, chacun puisse vivre et faire vivre sa famille dignement. C’est un combat majeur, car sans respect de la diversité culturelle, et sans une exigence forte de justice sociale, notre monde ne pourra jamais bâtir une paix durable. En décembre 1995,  Jacques Chirac disait la vraie paix reste à construire dans les esprits et dans les cœurs, et avec elle, la démocratie, la liberté des Hommes, et la réconciliation des peuples.» Claude Chirac a rappelé que «c’est à cette ambition que la Fondation Chirac veut croire, car comme l’a dit la Burundaise Maggy Barankitse, lauréate 2011, la haine n’aura pas le dernier mot.»

La première Banque culturelle est née au Mali, à Fombori, dans le cercle de Douentza, sur une initiative de groupes de femmes. Le concept s’est étendu progressivement à d’autres villages, Dimbal, (cercle de Bankass), Kola (cercle de Bougouni) et Dégnékoro (cercle de Dioïla). Aujourd’hui, il y  a des Banques culturelles au Togo et au Bénin. La dernière a été créée en Guinée, pendant l’épidémie de fièvre Ebola. C’est pour lutter contre le pillage des sites archéologiques et le trafic illicite des sculptures, masques, poteries, costumes, outils, etc. que ces lieux  de dépôt ont été imaginés. Tout en restant propriétaire, chaque citoyen de la commune ou du village peut y déposer les objets d’art qu’il détient. En échange, on lui «octroie à un très faible taux d’intérêt, un crédit avec lequel il doit entreprendre des activités génératrices de revenus. Les intérêts des crédits et les fonds générés par les événements organisés par la Banque culturelle sont destinés à la réalisation d’œuvres de développement de la localité, infrastructures d’eau, de santé, d’éducation et autres.»

Aldiouma Yattara a précisé que dans ces Banques, «il existe des salles où les jeunes peuvent apprendre à lire et à écrire, et où les artisans et les agriculteurs peuvent se former et se perfectionner. Ce sont aussi des lieux de dialogue. Les vieux y écoutent les jeunes, les vieux transmettent le savoir et le savoir-faire qui sont en train de disparaître». Il a rappelé qu’en 2012, «les barbares ont voulu effacer l’histoire et la culture du Mali. Nous étions en exil dans notre propre pays. Le passage de ces groupes a bousculé bien des choses chez nous, nous devons reprendre avec force notre culture, nos traditions. La culture est facteur d’économie, de dialogue, de réconciliation et de paix.»

On regrette que, lors des discours qui honoraient les Banques culturelles du Mali, il n’ait pas été précisé que la Banque mondiale en est un des bailleurs de fonds qui permettent ce système de prêts sur gage. On regrette avoir pu compter les Maliens présents dans le théâtre sur les doigts d’une main. Habib Dembélé, Guimba national, était là, absolument d’accord avec Aldiouma Yattara, lorsqu’il a terminé son discours en rappelant que «la culture est une arme qui ne tue pas, la culture fait vivre, et donne l’âme.»

Françoise WASSERVOGEL

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