Goonga Tan : Tebboune : les fractures d’une Algérie fragilisée
Le 9 août 2025, annoncé sur les réseaux sociaux comme un « vendredi noir », aurait marqué une journée de mobilisation inédite en Algérie

De Tizi Ouzou à Béjaïa, de Bouira à Alger, mais aussi à Constantine, Oran ou Ghardaïa, la colère populaire s’est exprimée avec force selon diverses sources.
Derrière la façade d’un pays que le régime Tebbounien veut montrer comme uni et solide, cette journée a révélé une Algérie fissurée, prisonnière de ses contradictions et de ses renoncements.
À Tizi Ouzou, l’atmosphère tenait du décor d’un film d’apocalypse : rues quadrillées par la police, affrontements sporadiques, slogans hostiles au régime. Dans plusieurs quartiers périphériques d’Alger, les mots d’ordre étaient clairs : dénonciation de Tebboune, rejet d’un État centralisé jugé sourd aux revendications kabyles, appel à l’autonomie. La réponse fut immédiate : gaz lacrymogènes, arrestations, intimidation. Comme toujours, la répression est restée l’arme privilégiée d’un pouvoir incapable d’écouter ses citoyens.
Si la Kabylie a été l’épicentre de la contestation, l’onde de choc a résonné ailleurs. À Alger, Constantine, Oran ou Ghardaïa, on a dénoncé la marginalisation, la pauvreté croissante, les pénuries de produits de base, le chômage endémique et l’étouffement des libertés. Ce « vendredi noir » n’est donc pas un accident isolé. Il exprime un malaise national plus profond : celui d’un pays qui se fracture sous le poids d’un régime à bout de souffle.
Au-delà des faits, ce jour de colère pose une question centrale : comment un régime qui exige du Mali concessions et souplesse au nom d’une paix qu’il n’a jamais su garantir, peut-il ignorer les revendications légitimes de ses propres citoyens ? Abdelmadjid Tebboune, prompt à donner des leçons à Bamako et à vilipender la supposée marginalisation des Touaregs, reste étrangement muet face à la révolte kabyle.
Ce double discours est devenu intenable. Tebboune condamne les indépendantistes kabyles pour « atteinte à l’unité nationale », mais plaide à l’international pour la cause touarègue au Mali. Il se présente comme « défenseur des peuples » tout en fermant les yeux sur ses propres contradictions. Cette hypocrisie fragilise sa crédibilité à l’intérieur comme à l’extérieur et nourrit un ressentiment croissant.
Ce qui est nouveau, c'est que le malaise dépasse aujourd’hui la Kabylie. L’écho des protestations dans d’autres régions révèle une crise généralisée, où les mêmes maux sont dénoncés : corruption, pauvreté, étouffement des libertés, mépris du citoyen. Face à cela, la seule réponse du pouvoir reste l'instauration de la peur. Or la peur a ses limites. Les Algériens, et particulièrement les Kabyles, ont appris à défier le silence imposé.
Pour le Mali, ce « vendredi noir » est riche d’enseignements vis-à-vis du voisin du nord. Il révèle la véritable nature du pouvoir algérien : un État qui projette vers l’extérieur une image de stabilité et de force, mais qui est rongé de l’intérieur par ses propres fractures.
Lorsque Tebboune sermonne Bamako, il oublie que la Kabylie constitue un foyer de contestation plus enraciné et plus durable que toutes les revendications touarègues du Sahel. Il oublie aussi que l’Algérie, en exportant ses islamistes vers le sud dans les années 1990, a largement contribué à la déstabilisation régionale.
L’intransigeance qu’on reproche à hue et à dia au Mali n’est rien d’autre que le miroir d’une intransigeance algérienne qui refuse toute réforme, se drape dans une rhétorique souverainiste, mais ne pratique ni le dialogue ni la justice en interne.
À cet effet, le « vendredi noir » de Kabylie est plus qu’une journée d’émeutes. Il est un révélateur, un miroir tendu à un régime qui se refuse à voir sa propre fragilité.
Je suis catégorique et persiste à croire que la seule voie qui s’offre désormais à l’Algérie, nous concernant, c'est d'accepter enfin de reconnaître au Mali le droit à une refondation réelle qui intègre toutes ses communautés.
Ce choix n’engage pas seulement l’avenir de l’Algérie et de ses relations futures avec le Mali. il concerne aussi celui du Maghreb et du Sahel. Car un voisin instable ne peut être un médiateur fiable. L’Algérie ne pourra jamais prétendre pacifier le Mali tant qu’elle sera incapable de pacifier la Kabylie.
Le 9 août 2025 restera donc comme un avertissement, pour Alger. Effectivement, il rappelle une vérité simple : aucun État ne peut durablement réprimer ses propres fractures tout en prétendant jouer les pompiers chez ses voisins.
C’est aussi simple que cela : nous devons dire non à cette Algérie méconnaissable qui prétend avoir « soldé » sa dette envers le Mali, oubliant que ce dernier n’a jamais compté son soutien comme une créance, mais comme un acte de fraternité sans conditions.
Seidina Oumar Dicko
Journaliste – Historien – Écrivain
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