Dr Wilfried Hoffer (1940-2025) : Enfant de la montagne, fils du Sahel, mon frère s’en est allé
Comprendre une société suppose communiquer avec les femmes et les hommes qui la composent, dans leur propre langue. L’apprendre devient un impératif. Fort de cette conviction, il s’est mis au bamana.

Fasciné par la profondeur de la pensée exprimée, il s’éprit des proverbes et maximes pour s’initier. Il les découvrait à travers des traductions françaises insatisfaisantes à son goût. Toutefois, le novice finit par reconnaître la défaillance de la méthode, car il a fallu affronter les formes idiomatiques de toute sorte. Ainsi me racontait le philosophe les débuts de sa trajectoire malienne, pays où avec Ruth, son épouse, il résida sans interruption de 1985 à 1989, de 1995 à 1999 et de 2002 à 2005, sans compter les innombrables passages entre et après ces séjours. Pendant plus de quinze ans, Wilfried a adopté sœurs et frères, aujourd’hui en pleur, dont Aïssé et moi.
Une longue pérégrination le conduisit de son pays de naissance, l’Autriche, au Mali. Né le 20 décembre 1940 à Graz, il termina ses études non sans avoir abandonné le droit, pour se consacrer à la philosophie à l’Université d’Innsbruck. Visiblement le droit gênait ce jeune homme rêveur, taciturne à la pensée débridée. Docteur en philosophie en 1980, il décide de devenir journaliste-rédacteur à la Division éducation et formation (1969-1975 ; 1979-1984) de la Deuxième chaine de la télévision publique allemande, ZDF.
Par une matinée pluvieuse d’août 1986, le Dr Claude D. Ardouin, mon aîné et ami anthropologue, me dit ceci : Je rentre d’Allemagne, où j’avais rencontré un journaliste, le Dr Hoffer, désormais en poste à Bamako. Il faudra que vous fassiez connaissance. Oui répondis-je avec une gratitude mêlée de curiosité. Claude, toujours aussi généreux, me savait en route pour Francfort. Rendez-vous est pris au Musée National dirigé par Claude. Le Dr Wilfried Hoffer, un monsieur affable, nous y rejoignit. Nous nous sommes entretenus au sujet de l’émission qu’il avait coorganisée sur ZDF sur les musées. Rendez-vous fut pris pour une deuxième rencontre singulière. Wilfried et Ruth Hoffer ont bien voulu m’accompagner pour une mission d’étude sur les Centres d’animation rurale mixtes (CAR) dans la région de Kangaba, au compte de la GTZ. Ils m’ont généreusement conduit à bord de leur véhicule pour une journée d’enquête inoubliable, d’où naquit une complicité indéfectible. Sa timidité masquait une vive intelligence, un caractère résolu et un grand cœur.
Wilfried fut toujours tenté par le lointain. En 1976 de Mayence, siège de ZDF, il rejoignit avec Ruth le Maroc comme conseiller à Institut Supérieur du Journalisme de Rabat, où il lança le département formation de journalistes. Ce séjour qui s’est poursuivi jusqu’en 1979 fonda sa connaissance du terrain africain et son désir de poursuivre le séjour loin du pays natal.
Le défi du Maroc relevé, il céda à l’irrésistible appel du Sahel. Le voici à Niamey, au Niger, où il fonda le Bureau du Deutsche Entwicklungsdienst (DED), le Service allemand du développement. Le même défi l’attendait au Mali, où tout était de nouveau à faire. Comme au Niger, il travaillait d’arrache-pied avec des jeunes gens d’Allemagne formés et d’une expérience professionnelle avérée d’au moins deux ans. Ils s’engageaient volontairement à vivre au plus près des populations locales, ce qui suscitait dans les années 1980 la réputation de berceau de « socio révolutionnaires » du DED chez ses critiques de droite. À partir de 2002 il dirige le Bureau GTZ de Bamako jusqu’à la retraite en 2006.
Wilfried et Ruth vécurent au Mali en tant qu’expert du DED et de la GTZ/GIZ, sans jamais se départir de l’intérêt intrinsèque pour les gens du commun. Leur engagement social se lit à l’exemple de Jigiya Bon et de Point Sud.
Les Hoffer, comme on aimait à dire au Mali, se sont résolument engagés pour créer ensemble en 2004 Jigiya Bon, une école devenue un "modèle d'établissement d'éducation et d'encadrement des enfants de couches vulnérables", aux dires d’une amie malienne. L’"Association des maisons de l’espoir", Verein Häuser der Hoffnung, Jigiya Bon en bamana, fut lancée grâce au généreux soutien financier et moral de Dr. Gunthard Weber. Wilfried était parmi les 8 membres de son premier conseil d’administration. La maison compte aujourd’hui une soixantaine de jeunes filles, orphelines ou semi-orphelines, qui fréquentent une école privée ou un centre de formation. Bien plus de 400 filles issues de familles démunies sont dotées de bourses d’études scolaires, ou universitaires. Au total, 8 écoles ont été construites ou rénovées dans les régions rurales du Mali dont certaines équipées d'énergie solaire. Des centaines d’anciennes pensionnaires vivent et travaillent aux quatre coins du pays. Jigiya Bon a fêté ses 20 ans en octobre 2024.
Toujours en marge de ses activités institutionnelles, il s’est impliqué auprès des petites gens dans leurs activités de tous les jours. Ainsi s’est-il engagé à partir de Jigiya Bon à soutenir la production de beurre de karité dans la commune rurale de Siokoro. La région est connue pour sa grande production de karité depuis des générations, mais comment l’améliorer et produire une valeur ajoutée digne de ce nom ? Jigiya Bon s’est mis en partenariat avec l’entreprise Börlind pour produire une crème de soin corporel, Malibelle. De 2011 à 2014 une petite usine et un laboratoire moderne de contrôle de qualité du beurre biologique produit, destiné à l'exportation vers l'Europe, ont été mis en place. Plus de 300 cueilleuses, des agents de vulgarisation ont été formés et près de 6 tonnes de beurre de karité produites sur 114,75 ha.
Wilfried s’est toujours épris de traduire en réalité les projets théoriques. Il accompagna la naissance et la mise en œuvre de Point Sud, le Centre de recherche sur le savoir local, sis à Bamako. Lorsque Aïssé et moi commencions à Bamako en 1997, il n’y avait rien qu’un bâtiment vide. La première table de Point sud fut un cadeau des Hoffer qui croyaient fermement au centre. Depuis, nous avons œuvré ensemble, dans la quête de financement, d’idées novatrices, de construction de réseaux. Un des résultats de ce travail au quotidien fut la superbe conférence intitulée Heinrich Barth (1821-1865) : érudit européen et intermédiaire entre les mondes et les cultures. Elle fut organisée du 29 novembre au 5 décembre 2004 par l'Ambassade d'Allemagne au Mali, la GTZ (aujourd'hui GIZ) et Point Sud, en collaboration avec le Ministère de la Culture.
Philosophe et journaliste, son intérêt pour les grandes questions qui tourmentent notre temps est demeuré intact. Déjà en 1984, il débattait publiquement du retour des biens culturels du Sud confisqués dans les musées occidentaux, à l’exemple emblématique de Néfertiti. Gert von Paczensky et Herbert Ganslmayr y consacrent sur ZDF un débat intitulé Nofretete will nach Hause : Europa - Schatzhaus d. "Dritten Welt" (Néfertiti veut rentrer chez elle : l'Europe, trésor du « Tiers-Monde »), avec la participation de Wilfried Hoffer et de Claude Daniel Ardouin. Le film est devenu un classique en la matière.
La marche du monde le tourmentait, d’où son activisme. Il est signataire du Bonner Aufruf de 2008 (l’Appel de Bonn), de la Déclaration Freedom, not Frontex – There cannot be democracy without global freedom of movement de 2011. Il dénonçait avec véhémence l’hypocrisie de l’Union Européenne dès lors qu’il s’agit de son « humanitarisme ». Dans la Lettre d'information (Newsletter) de IPG-Journal de mars 2014, il s’écrie : « Humanitarismus reicht nicht! (L’humanitarisme ne suffit pas !). Duquel s’agit-il en fait ? De celui de Frontex ? Des exportations des déchets de poulets […] »
La voix d’un Juste s’est éteinte le 16 juin.
Wilfried, Mon Frère, on bada jamu.
Prof. Dr.
Mamadou Diawara
Goethe Universität, Frankfurt,
Point Sud, Bamako
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