Décryptage : Qui est responsable ?

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D’un côté, un exécutif qui s’époumone, déçu du détricotage de son projet de loi électorale par le Conseil national de transition, CNT. De l’autre, un CNT qui décide d’affronter le gouvernement, car il y va de sa « crédibilité ». Deux institutions, deux Mali, en conflit, alors même que les Maliens sont ensevelis par la cruauté humaine.

Les tourments de la région natale d’Amadou Hampaté Bâ

132, c’est le chiffre officiel du nombre de civils tués, le 19 juin 2022, dans trois villages de Bankass : Diallassagou, Dianweli et Deguessagou. Officiellement. Une nouvelle signature de la Katiba de Macina, affiliée à Aqmi. Elle reproche aux populations d’enfreindre les accords locaux signés entre eux : ne pas collaborer avec les FAma, voiler les femmes… En contrepartie, les populations peuvent accéder aux zones de culture. Voilà une des explications de cette barbarie humaine. A feu et à sang, les hommes, les femmes et les enfants.

On organise la terreur. On brûle les greniers, on emporte les bêtes. Rien n’échappe à l’horreur. Leur but : insinuer dans les esprits une espèce de guerre civile, et créer les conditions d’une insécurité alimentaire. En réalité, ces tueries se passent principalement dans les mêmes zones sur fond de vengeance. Elles interrogent la « montée en puissance » de l’armée malienne. Mais, passons, car c’est le moment du soutien. Pour l’instant, le meurtre est devenu une arme pour imposer un ordre. Funeste. La région natale du célèbre écrivain, A Hampaté Bâ, est tourmentée. Triste.

En attendant, la population de Bankass s’inspire de l’article 121 de la constitution pour s’exprimer : « Le Peuple a le droit à la désobéissance civile pour la préservation de la forme républicaine de l’Etat ». Jusqu’à ce qu’il soit décidé autrement, les administrations publiques et privées sont fermées, excepté les commerces et les services de santé. Le problème, la liste des massacres se rallonge.

 

Les prédateurs de la paix

Toujours, le 19 Juin 2022, mais cette fois-ci à Ebak, commune d’Anchawadji (Gao), une vingtaine de civils sont assassinés. Ce n’est pas tout. La région de Ménaka, est devenue une zone de non droit. On ne compte plus les morts. Les déplacés aussi. C’est le règne de l’absurde. Les mufleries à Bamako donnent envie de vomir. Un contexte inacceptable et révoltant qui rappelle celui du régime d’Ibrahim Boubacar Keïta, IBK. Le 23 mars 2019, le GSIM massacre 160 civils à Ogossagou et à Welingara (Bankass, Mopti). Le 25 mars 2019, le Président IBK répond : « Nous avons le devoir, le chef de la sécurité, le chef militaire m’entende, le devoir de faire en sorte que cette zone, pas seulement ici, dorénavant, ne nous donne plus de soucis … En cas d’alerte, je ne peux plus tolérer que l’on mette une à deux heures avant d’être sur les lieux. Nous sommes en temps de guerre ». IBK s’étrangle d’horreur. Mais, être en guerre, c’est au moins identifier un ennemi pour le combattre. Les prédateurs de la liberté et de la paix sévissent toujours.

 

Quand la bêtise humaine nous tient

On peut constater que les stratégies militaires se réinventent difficilement devant le terrorisme. Les Maliens semblent perdus. IBK finira par être emporté par la crise de 2020 à l’image du courant du fleuve Niger qui, à chaque saison pluvieuse, enlève les insalubrités de la saison précédente. Mais rien n’a changé. On continue à pleurer, à condamner ou à se taire. On enfouit les discours enflammés derrière les cachots des collines de Bamako. On traque les voix dissonantes. On marche droit. Bye Bye la liberté d’opinion. Pas seulement au Mali. Le Burkina-Faso de Paul-Henri Sandaogo Damiba croupit sous la terreur : plus de 50 civils assassinés par l’EIGS à Seytenga, Nord-Est du pays. Damiba est débordée. Pourtant, il a justifié son putsch de janvier 2022 par l’impuissance de son prédécesseur à ramener la paix. Ailleurs, au Nigéria, les groupes armés tuent, début juin, plus d’une quarantaine de personnes dans une église de la ville d’Owo, Sud-Ouest. La même rengaine : on condamne, on bidonne des solutions. Et c’est tout. Alors que c’est le moment pour mettre à plat les insuffisances sécuritaires. Quand la bêtise humaine nous tient, en tout lieu.

 

Gouvernement-CNT, une crise de plus

Les crises aident à évaluer la capacité des chefs à travailler ensemble. Le CNT et le gouvernement se lancèrent autour du projet de loi électorale. Une crise de plus. En question la répartition des membres du collège de l’Autorité indépendante de gestion des élections, AIGE. Dans le projet de loi électorale, proposé par le gouvernement, 4 membres sur 7 du collège de l’AIGE sont nommés par le Premier ministre. Or, avec la relecture de la loi par le CNT, le collège passe à 15 membres : 3 sont nommés par le chef de l’Etat, 1 par le Premier ministre, 2 par le Président du CNT, 1 par le Président du Haut Conseil des collectivités, et 1 par le Président du Conseil économique, social et culturel. Les 7 membres restants sont répartis entre les représentants des partis politiques et de la société civile. Base sur laquelle, la loi a donc été votée par le CNT. Le gouvernement reçoit une solide gifle. Il tente de répliquer en dénonçant l’exclusion de ses propositions dans la nouvelle version du projet, votée par le CNT. La rivalité entre le Chef du gouvernement, Choguel Kokalla Maïga, et le Président du CNT, Colonel Malick Diaw, éclate. Alors même que le projet de loi électorale n’a pas fini son parcours.

 

Goïta, l’équilibriste

D’une certaine façon, la rivalité entre Maïga et Diaw débute le 21 avril 2022. Lorsque Diaw a invité Maïga, devant le CNT, à faire le bilan des réalisations de son Plan d’Action gouvernementale. Certains membres du CNT ont même donné une note de renvoi au Premier ministre. Une manière de lui signifier leur opposition. Pour un premier de la classe, cela se digère difficilement. Et depuis, il y a toujours de la tension dans l’air entre Diaw et Maïga. Donc, l’AIGE publicise leur rivalité, déjà confessée dans les labyrinthes de l’administration. Le paysage institutionnel devient infiniment clivant. Il projette le Président de la transition, Assimi Goïta, dans une double crise : sécuritaire et institutionnelle. Dans son arbitrage, Goïta a intérêt à jouer à l’équilibriste. Toute frustration, liée à son arbitrage, risquerait d’éclabousser un des deux hommes. L’épilogue de cette lutte peut être écrasant. Souvenons-nous du contentieux électoral des législatives de 2020. L’invalidation d’une trentaine d’élus par la cour constitutionnelle déclenche les mobilisations contre le régime IBK. Alors qu’ils ont été validés sur les résultats provisoires du Ministère de l’administration territoriale. Le Mali s’est retrouvé ainsi dans un conflit post électoral faute de cohérence entre les institutions de la République. On n’en est pas encore là. Mais le mal n’est toujours pas conjuré. Par ailleurs, la situation actuelle du Mali rappelle les tergiversations de nos voisins.

 

La toile de la colère 

Au Sénégal, les législatives du 31 juillet prochain divisent. Le Conseil Constitutionnel rejette, pour non-respect des règles de parité et parrainage, la liste de la coalition Yewwi Askan Wi (Libérez le peuple) dont un des leaders est Ousmane Sonko, 3eme à la présidentielle de 2019. Déjà 3 morts et des arrestations à la suite des manifestations du 17 juin 2022, interdites par la préfecture de Dakar. Modèle de démocratie ouest africaine, le pays de la Téranga et du poète Président, Léopold Sédar Senghor, s’ébranle. Espérons qu’il résiste à tout risque d’embrasement. Ailleurs, dans le pays d’Habib Bourguiba, père de la nation tunisienne, le 19 juin 2022, la population manifeste contre le projet de nouvelle constitution et le renvoi de 57 juges pour « corruption, adultère… », par le Président Kais Saïed. Les Tunisiens reprochent au Président Saïed de bâillonner la démocratie. Partout en Afrique, la permanence des tensions sociopolitiques place nos exécutifs sur une pente glissante. L’espace public et démocratique surchauffe. La toile de la colère se tisse. Tandis que les populations ont besoin d’apaisement, de nourriture, d’eau, de soins de santé, d’éducation et de paix.

 

La balle de la paix

Terminons ce texte par là où on l’a commencé, le Mali. L’intérêt de ce texte est dans la volonté de survie, de revendiquer un autre Mali que celui que l’on nous fait miroiter depuis les bords du Djoliba. Nous devons bouger pour saisir la balle de la paix. Certes, les pleurs et les deuils sont nécessaires et importants. Certes, la condamnation des différentes tueries par la communauté nationale et internationale apaise. Mais, il est de la responsabilité de l’exécutif de mettre fin aux humiliations, aux tueries, et aux violences. A quoi cela sert de s’étriper à Bamako alors que nos compatriotes sont tués comme des chiens ? Sommes-nous conscients de l’impact de nos agissements d’homme privilégié alors qu’une partie de notre famille est condamnée à mort ? À qui la faute ? Comment pouvons-nous manger à satiété alors que d’autres sont déshumanisés ? Derrière l’émotion, notre responsabilité doit être posée. Dans ce paysage de film d’horreur, les désaccords entre la Cedeao et la transition sont à dépasser pour la levée des sanctions au sommet du 3 juillet prochain. Sonnons le tocsin. N’ayons pas peur d’avancer. N’oublions pas que la patience peut succéder à la révolte, « … le seul moyen de dépasser l’absurde », disait A Camus.

Une seule question : La vie n’est-elle pas un droit ? 

 

Mohamed Amara

Sociologue

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