Fraude sur les produits de consommation courante : L'Etat perd plus de 67 milliards F CFA sur le thé chaque année

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Réunis au sein d’une association pour défendre leurs intérêts, les importateurs de thé au Mali ont dénoncé, haut et fort, des manœuvres de la Direction nationale du commerce et de la concurrence et du Modérateur du Cadre de concertation Etat/secteur privé, visant à limiter leurs importations. En conséquence, pour démontrer leur poids non négligeable dans l’économie nationale, ils annoncent réaliser en moyenne, chaque année, un chiffre d’affaires de 40 milliards de francs CFA correspondant à 100 000 tonnes de thé. Occasion saisie par des esprits avisés en matière de commerce international pour dénoncer un gap financier de plus de 67 milliards de francs CFA au détriment de l’Etat, suite aux statistiques officielles sur les importations de thé au Mali, publiées par nos soins dans notre édition du 5 juillet dernier.

 

Dans L’Indépendant du 5 juillet dernier, nous écrivions ceci : " L’impact de l’importation du thé sur la balance commerciale est resté longtemps négligeable, jusqu’en 2007, année où, pour la première fois, le milliard a été dépassé:1.228.372.938 FCFA. Comparé aux dépenses nationales pour plusieurs autres produits et au vu des chiffres validés au niveau de l’administration, cela ne signifiait presque rien et, de ce fait, ne réveillait pas, par conséquent, la boulimie de la mafia des importations.

 

     Les statistiques officielles relatives à l’importation du thé, de 2004 à 2008, les seules encore validées pour ces dernières années, sont assez édifiantes: 399,826 tonnes pour une valeur de 615 750 651 FCFA en 2004 ; 437,405 tonnes pour 456 626 848 FCFA en 2005 ; 709,295 tonnes pour 904 161 226 FCFA en 2006 ; 2040,422 tonnes pour 1 228 372 938 FCFA en 2007 et 16 994, 780 tonnes pour 8 054 487 178 FCFA pour 2008. Il est donc clair, que le pic enregistré pour l’année 2008, avec un bond de plus de 6 milliards FCFA, explique pourquoi, à partir de cette date, le secteur du thé a engendré une sorte de ruée vers l’or, attirant de plus en plus, d’importateurs ".

 

Ce passage de notre article a retenu l’attention de gens très au fait des règles du commerce international et des prix des différentes variétés de thé en Chine. Ils ont choisi de nous interpeller, pour relancer le débat, suite à des incongruités révélées par les statistiques officielles. Ils ne comprennent toujours pas, pourquoi l’énorme écart entre 2007 et 2008 et, de façon générale, ce qui explique la constante progression du tonnage importé, correspondant à une très faible valeur douanière. Pour eux, la minoration des valeurs douanières expliquerait la multiplication effrénée des opérations d’importation de thé, faisant fi de la conjoncture économique et financière.

 

En d’autres termes, les valeurs de référence appliquées par la douane sont désignées du doigt, comme étant la source de tous les problèmes qui secouent le secteur de l’importation du thé aujourd’hui. Effectivement, nos investigations confirment que ces valeurs de référence, dénoncées comme" pénalisantes pour les industriels et inéquitables " par l’industriel Achkar, depuis plus d’un an et demi, ont poussé le Modérateur du cadre de concertation Etat/secteur privé, à se saisir de l’affaire, en convoquant une réunion, le 14 juin dernier, sur " l’examen de la problématique de la production, de l’écoulement et du ravitaillement du thé au Mali ".

 

Il faut noter qu’Achkar est le seul, actuellement, à mettre en place, une unité de conditionnement vieille de plus d’une dizaine d’années, chargée, au départ, de venir en appui à la ferme Farako, fruit de " l’opération thé" initiée par le gouvernement depuis 1992. Ce sont les Chinois de Farako qui lui ont, d’ailleurs, vendu la première ensacheuse de son usine, lui permettant ainsi de conditionner le thé de Farako, mélangé à celui de la Chine, dans des sachets en plastique. Entretemps, encouragé par les autorités, il a beaucoup investi pour disposer, aujourd’hui, d’une chaîne complète de conditionnement. Mais la loi dure du marché, notamment le traitement douanier défavorable, a fini de faire marcher ses installations au ralenti.

 

La réunion convoquée par le Modérateur était donc une tentative de rapprocher les positions pour éviter un éventuel clash. Mais, interprétée comme une tentative de blocage des importations au profit de l’unité d’ensachage d’Achkar, elle fut, au contraire, le début d’un remue-ménage, suite à l’appel à la mobilisation des importateurs de thé. Evidemment, quand la poussière envahit l’arène, chacun se fait passer pour un champion, mais quand elle se dissipe, on se regarde les yeux dans les yeux et chacun regagne son rang et sa place. Cette image décrit bien tout le bruit qui entoure, depuis quelque temps, le dossier du thé chinois importé au Mali.

 

Il faut comprendre que la douane a fixé, à travers un arrêté du ministre des Finances, des valeurs de référence (750FCFA le kg) sans faire la différence entre le thé en vrac destiné à l’industrie de conditionnement et celui qui arrive de la Chine, déjà conditionné (25g, 62,5g, etc.) et mis sur le marché malien tel quel, dans le cadre de la vente au détail. Il se trouve que ces valeurs, appliquées pour l’importation de thé en vrac, sont inférieures au prix qui devait, en principe, être payé, pour la moins bonne qualité du thé déclaré en vrac, mais déjà conditionné en Chine. En plus, ces valeurs de référence ne tiennent pas compte du conditionnement qui, en principe, représente 30% de son prix de revient.

 

C’est parce que la nomenclature douanière ne fait pas de distinction entre les deux modes d’importation de thé, créant ainsi une situation décourageante pour toute implantation d’unité de conditionnement au Mali, alors que pareilles unités se multiplient dans les pays de la sous-région.

 

Au cordon douanier, les industries de reconditionnement doivent s’acquitter des frais équivalant à 32,48% de la valeur du thé importé en vrac, 44,28% de la valeur de l’emballage, en plus de la TVA de 18%, alors que l’importateur, sous le prétexte d’amener du vrac, paye simplement 750 francs CFA/le kg. Alors qu’en réalité, à la place de thé en vrac, il a un produit fini, donc déjà conditionné. La différence est énorme. Le prix du kg de thé varie en Chine, entre 552 et 2084 francs CFA le kg, selon la catégorie concernée. Si l’on y ajoute les frais de transit et de transport, le coût de l’emballage, la taxe sur la valeur ajoutée et d’autres frais divers, on se retrouve à près de 1600FCFA/kg. Ce qui prouve bien que la valeur appliquée par la douane, à savoir 750 francs CFA, peut être sujet à discussion.

 

Sur un autre plan, les consommateurs ne devraient pas être inquiets car il y a encore beaucoup de marge qui permet tous les réajustements nécessaires, sans procéder à une hausse de prix, donc sans faire souffrir la bourse des ménages. En effet, les prix de revient, encore très bas, oscillent entre 27 et 36 francs CFA pour la dosette de 25g. Une des raisons qui ont, d’ailleurs, poussé des associations de consommateurs à s’activer concernant le prix du thé, depuis que les acteurs de cette filière se sont lancés dans un grand déballage public. Nous reviendrons ultérieurement sur cet aspect.

 

Toujours est-il qu’une panoplie d’arguments, sur fond de divergence, ont poussé les autorités, en charge du commerce, à essayer de trouver un terrain d’entente avec les acteurs de la filière, pour encourager l’implantation d’unités de conditionnement, si l’on sait que ce procédé est aussi un énorme pourvoyeur d’emplois. Effectivement, en Chine, pour conditionner un conteneur de 40 pieds de thé vert, contenant 1150 fardeaux, cela nécessite l’emploi de 383 femmes.

 

L’industrie du thé est, en Chine, le secteur qui emploie le plus grand nombre de travailleurs. Au Mali, selon les dires des importateurs, lors de leur rencontre avec la presse, à la CCIM, 100 000 tonnes de thé sont importés chaque année. Ce chiffre annoncé, pour montrer l’importance de l’importation dans le système d’approvisionnement du pays, devrait permettre l’emploi de 6313 femmes, si ce thé, amené en vrac, était ensuite conditionné sur place.

 

En effet, si dans le jargon de la filière, un fardeau est l’équivalant de 20 kg, 100 000 tonnes correspondent à 5 millions de fardeaux. Sur un an, cela représente 416 667 fardeaux par mois. Pour 22 jours de travail par mois, cela correspond à 18 940 fardeaux. Puisque chaque femme peut confectionner 3 fardeaux par jour, soit 3 x 20kg, il faut alors, dans l’année, 6313 femmes pour obtenir, chaque jour, les 18 940 fardeaux. Sans compter les emplois de machinistes, de manutentionnaires, de chauffeurs-livreurs, etc. Qui, mieux que la filière thé sait offrir autant d’emplois ?

Sans compter que les emballages, produits sur place, constituent une source d’activités importante pour d’autres industries, à l’image des imprimeries. C’est ce genre de situation qui a dopé les imprimeries de quelques pays de la sous-région qui peuvent se permettre ainsi de s’équiper régulièrement en harmonie avec le développement technologique.

C’est en ce sens que les autorités en charge du commerce voulaient rapprocher les positions, pour une tendance à la généralisation du conditionnement sur place, n’acceptant ainsi que le thé réellement en vrac pour l’importation. C’est une réponse pertinente à la question lancinante de l’emploi.

 

En outre, si l’on considère toujours les 100 000 tonnes des importateurs et la valeur référentielle douanière de 750 FCFA par kg, l’Etat devrait encaisser, au titre des frais de douane sur le thé, au bas mot, la coquette somme de 75 milliards de francs CFA.

Nous sommes alors loin du compte, si l’on considère l’année, 2008, de pic des importations, en référence aux statistiques officielles. En effet, en 2008, l’Etat n’a encaissé, officiellement, que  8 054 487 178 FCFA. Un manque à gagner de plus de 65 milliards de francs CFA. Ou est passé le reste ? Là gît un énorme mystère

Amadou Baba NIANG

 

 

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