Pour un sursaut national

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Bientôt six ans après l’intervention Serval ayant libéré son septentrion de l’occupation djihadiste, le Mali continue de susciter un profond scepticisme. Le 3ème rang que le Mali occupe dans le classement économique des États de l’UEMOA est un paradoxe par rapport au délitement de l’État et à la gravité de la crise sécuritaire à laquelle le pays est confronté. D’abord circonscrite au Nord, la crise s’est progressivement étendue au centre et déborde aujourd’hui chez nos voisins au point que notre pays en est devenu son épicentre en Afrique de l’Ouest.

Avec près de 2000 élèves interdits de classe, plus de 900 écoles fermées, et des milices rivalisant avec les djihadistes dans l’horreur, le mal est profond et le pays a besoin d’une forte résilience pour se relever. Cependant, l’attitude de nos élites tranche avec la situation que vit le pays.

Dans sa chronique du 17 mai 2019, Adam THIAM parle de démission collective. A propos de l’inondation de Bamako, suite à la pluie du 16 mai 2019, il a notamment écrit que « la tragédie du jour résulte de nos insouciances, de nos ignorances et de notre attitude stérile à attendre Dieu là où il n’y a aucune chance qu’il nous entende… ».

Monsieur Thiam poursuit sa réflexion par une ribambelle de nos comportements néfastes – « le voisin supprime le caniveau pour gagner quelques mètres carrés, les ordures entassées obstruent le drainage, sur les voies de ruissellement naturelles poussent des maisons. Aucune inspection, aucune sanction, aucune réaction….
Seuls prévalent la loi de la jungle, le pouvoir, l’argent et les ravages de la démission collective ».

Si à l’indépendance, nos cadres étaient mus par un élan patriotique très prononcé, le bien de l’État étant à leurs yeux, sacré, et un certain niveau de richesse considéré négativement à l’époque, pour un agent public.

De nos jours avec le règne de l’argent roi, la richesse du fonctionnaire est synonyme de fierté. Ce qui donne libre cours à la corruption qui a atteint des sommets inégalés. Les plus grandes fortunes se retrouvent parmi les agents de l’État.

Cette différence de comportement entre les élites de ces deux périodes gagne à être remise en perspective historique.

Dans les années 60, les cadres aussi bien que les couches populaires étaient galvanisés par une certaine idée du Mali – le grand Mali – qui était synonyme d’éthique et patriotisme. A l’époque quelques slogans, suffisaient pour drainer les foules afin qu’elles s’investissent dans la réalisation de travaux d’intérêt national.

Aujourd’hui aucun slogan n’est assez mobilisateur (excepté ceux des leaders religieux) ni pour remplir les stades, ni pour faire triompher une quelconque cause nationale. Il faut débourser des centaines de millions voire des milliards pour y arriver.

Nul secteur de la vie publique n’est épargné par la corruption et le laisser aller, comme un cancer ses métastases ont atteint tout le corps du malade (l’État).

A l’école, la corruption aggrave la baisse du niveau et le trafic de diplômes. Elle fait aussi des ravages dans nos hôpitaux.

Dans nos juridictions, elle fait obstacle à une bonne et saine distribution de la justice. A cela, s’ajoute un nouveau phénomène, l’irruption de la société civile sur la scène judiciaire. En effet, depuis quelques temps, des groupes de jeunes activistes s’opposant à une certaine justice aux ordres, et à la corruption, prennent d’assaut les tribunaux. Par des actions d’éclat ils tentent d’influencer en leur faveur les décisions judiciaires. Ce phénomène a été observé pendant le procès de l’activiste RAS BATH et plus récemment encore, à l’occasion de la comparution devant le Tribunal de la Commune IV du Président du Patronat, Monsieur Coulibaly, – nouveau chantre de la lutte contre la corruption au Mali. Ce dernier devait être entendu pour ses propos accusant Monsieur Nouhoum TAPILY – l’actuel Président de la Cour Suprême – de fonctionnaire le plus corrompu du Mali. Face à la mobilisation populaire, la justice a reculé en renvoyant l’affaire sine die.

Enfin au niveau de l’armée, la troupe dénonce régulièrement la corruption de la hiérarchie militaire, ce qui ne milite pas en faveur, ni d’une bonne discipline au sein de la troupe, ni du renforcement de la chaîne de commandement.

Dans un article intitulé « les FAMA, une Armée dysfonctionnelle, sous-équipée et mal commandée malgré six ans de formation et d’accompagnement étrangers » Amadou Tidiane TRAORE revenant sur les résultats des recherches menées par Denis M. Tull, (chercheur à l’IRSEM en France), livre la conclusion à laquelle est parvenu le chercheur. Selon Denis Tull « le soutien extérieur fourni à l’armée malienne en termes de formation, de conseils et d’équipements, n’a eu jusqu’à présent qu’un impact limité sur les performances des FAMA et sur la situation sécuritaire en général ». Le chercheur explique ce manque de performance par les difficultés rencontrées par les partenaires étrangers pour restructurer le système de gestion de la logistique et des ressources humaines de l’armée, notamment le refus de l’introduction de paiements électroniques. Ce qui fut interprété par l’auteur comme une volonté de la hiérarchie militaire à maintenir une gestion opaque des ressources militaires.

Pour Amadou Tidiane TRAORE, une autre explication de la faiblesse de l’armée serait liée « à son mode de recrutement ». En effet, selon lui, depuis l’application du programme d’ajustement structurel en 1980, on ne va plus dans l’armée par vocation mais plutôt par nécessité de trouver un emploi. Ces soldats que l’auteur qualifie volontiers « d’alimentaires » rechigneraient au sacrifice suprême pour défendre le Mali. Contrairement à leurs ainés entrés dans l’armée par vocation et sélectionnés dans les ethnies réputées pour leur qualité guerrière.

Un autre problème au Mali, est la disparité des revenus entre les cadres et les couches populaires. Nos villes, notamment Bamako sont devenues des lieux de gaspillage de la richesse nationale, tandis que nos campagnes se paupérisent et se dépeuplent.

Le même constat peut être observé dans les structures budgétaires de l’État. En effet, des milliards sont dépensés à fonds perdus, pour ramasser les ordures des dépôts sauvages. Alors qu’avec une bonne campagne de sensibilisation, une bonne organisation et un bon comportement citoyen, on pourrait éviter la constitution de ces montagnes d’immondices. Ce qui permettrait d’affecter ces milliards à la construction d’infrastructures socio-sanitaires de base.

Il est aisé de démontrer que ces dépenses sont excessives au regard des besoins du pays en termes d’infrastructures routières, scolaires et socio-sanitaires de base.

Par ailleurs, on observe qu’une importante partie de notre budget national est consacrée à l’organisation de séminaires de formation et autres ateliers pour les seules élites où l’on vient principalement pour toucher ses « perdiems ». Un vrai paradoxe, quand on sait que sous d’autres cieux chacun paye pour se faire former. Le budget accordé à l’organisation des séminaires, comprend bien d’autres postes inutiles, notamment les boissons et repas fournis gracieusement aux participants. Ces dépenses peuvent être réorientées vers le monde rural et le marché de l’informel pour renforcer les capacités en termes de pratique professionnelle et en termes d’organisation.

Une autre poche de gaspillage réside dans la distribution des milliards, aux partis politiques avec une conditionnalité très limitée. Le Mali gagnerait à renforcer les conditions d’éligibilité des partis politiques au financement public, en ajoutant une condition nouvelle. Par exemple l’obligation pour les partis politiques de créer des emplois pérennes pour leur fonctionnement. La création d’emplois doit être au cœur de tout financement public.

Il est temps de mettre un terme au gaspillage de nos finances publiques et d’engager de façon volontariste une vraie politique de réduction des charges de l’État à tous les niveaux et particulièrement au niveau des plus hautes autorités de l’État. L’exemple venant d’en haut constituant un symbole fort pour faire passer plus facilement les sacrifices exigés à la base.

L’économie réalisée par l’application de cette politique pourrait servir à revoir à la hausse les salaires des fonctionnaires.

Face à tous ces problèmes dont le pays est confronté, le salut pourrait venir des concertations nationales inclusives à venir (dialogue national inclusif). Un forum où toutes les questions seront abordées « sans tabou » comme il a été annoncé par les plus hautes autorités. Une occasion de sursaut pour le pays. En effet, ces assises doivent être une opportunité pour le Mali de retrouver ses ressorts afin de rebondir, se réconcilier avec les valeurs sociétales perdues et poursuivre sur le chemin tracé par nos aïeux.

Si l’intervention militaire française a permis la libération du Nord et favorisé l’installation de la MINUSMA et de Barkhane, la présence des forces étrangères au Mali, doit être limitée, d’abord pour des raisons de coût financier et humain mais aussi pour des raisons de souveraineté nationale.

Le Mali doit se relever, pour y arriver, il doit non seulement assainir le fonctionnement de son administration et de sa justice mais aussi et surtout bâtir une armée forte. Ce qui n’est pas un pari facile à gagner, compte tenu des difficultés que traverse la grande muette. Cependant le défi n’est pas hors de portée de notre vaillant peuple, berceau de grandes civilisations et de grands empires.

La Concertation Nationale inclusive doit être une occasion de retrouvaille, de réconciliation et de débats féconds afin de dégager des pistes pour reformer notre système administratif et notre système judiciaire dépouillés de toute corruption.

C’est à ce prix que le changement de comportement tant attendu pourra intervenir mais non sans sacrifice de la part de chacun d’entre nous. Ainsi le Mali nouveau, pourra bâtir une armée suffisamment forte pour assurer la défense de son territoire et assurer la relève des troupes étrangères.

Demander leur départ dès aujourd’hui ne serait pas une bonne chose ni pour le Mali qui s’exposerait à une invasion djihadiste, ni pour la communauté internationale qui prendrait le risque de laisser installer un immense foyer terroriste dans le sahel, donc aux portes de l’Europe.

Samba BA
Docteur en Droit
Avocat aux Barreaux du Mali et à la Cour d’appel de Paris.

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