Lire entre les mots de Moussa Mara, puisqu’il parle au nom de l’Etat

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Message du premier ministre aux internautes suite à la remise des corps de nos compatriotes tues à Kidal
Moussa Mara

Pourquoi le Premier ministre Moussa Joseph Mara attribue un rôle de partenaire au groupe indépendantiste (Mnla) dans la lutte contre le terrorisme sur le territoire malien ? Pourquoi le PM n’avait-il pas condamné les forces internationales qui octroient des facilités aux groupes armés ? De là à penser que qui ne dit mot consent, il n’y a qu’un pas. 

 

Inauguration de l’annexe de l’Ambassade du Mali à Paris, où le protocole et la cellule économique installent leurs services. Rencontre avec les Maliens de l’extérieur. Départ pour la Turquie. Participation au Forum économique Mondial d’Istanbul. Retour à Paris pour la 4ème réunion du groupe de suivi de la Conférence des donateurs pour le Mali. Départ pour Bamako. Retour à Paris. Discours lors du 14ème Forum économique international sur l’Afrique, organisé par le Centre de développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), en partenariat avec l’Union africaine (UA). Dernièrement, le rythme a été soutenu pour Moussa Joseph Mara, mais il n’a fait qu’accomplir sa mission, représenter son pays, parler au nom de l’Etat. Quelle que soit la structure, quel que soit le lieu, toutes ses phrases sont attendues. Tout est décortiqué et analysé sans pitié. Les politiques sont rodés à l’exercice. Ils adaptent leurs propos aux thèmes du moment. Mais ils pèsent leurs mots. Ce fut le cas, lundi 6 octobre, pour le PM malien quand il s’est installé au présidium de la Salle Colbert, face au public venu nombreux dans le 2ème hémicycle du Palais Bourbon où siège l’Assemblée nationale française.

Invité par l’Institut Prospective et Sécurité en Europe, il allait d’abord bénéficier d’un temps de parole, seul. Ensuite, il participerait à un débat à 3 voix sur la sécurité et la stabilité au Mali. Moussa Joseph Mara a d’abord présenté la plupart des thèmes habituels assortis des arguments connus. Sans minimiser l’intérêt du discours général, on peut ici faire un focus spécial sur le chantier concret que le gouvernement malien semble avoir entrepris pour réorienter l’Ecole malienne. Le système actuel forme 20% de scientifiques et 80% de littéraires, alors que les jeunes devraient recevoir des formations techniques et professionnelles qui les mèneraient vers les secteurs dont le pays a besoin pour se développer. Le gouvernement a donc adopté un programme intérimaire de 3 ans pour construire des lycées techniques, et privilégier le recrutement des enseignants dans ce domaine. Après cette première phase, il est prévu de lancer un programme sectoriel qui, en une dizaine d’années, orientera enfin les jeunes vers la production et la transformation sur place. Si personne ne «mange» le financement dévolu à la réalisation complète de ce programme national et public, le Mali pourra enfin se permettre de parler sérieusement de sécurité sur son territoire, car tant que la jeunesse restera abandonnée au désœuvrement, la tentation de l’argent facile demeurera trop forte pour les plus vulnérables. Le désœuvrement, les zones de non-droit, la corruption ont ouvert les portes aux occupants du septentrion et fait le lit de l’effondrement de l’Etat malien, c’est ce que le gouvernement, par la voix du PM, dit avoir compris.

La deuxième partie de la rencontre du 6 octobre a été animée par Pascal Airault, journaliste au quotidien français L’Opinion. Moussa Joseph Mara et deux députés français, membres de la commission de la Défense nationale et des forces armées, ont répondu à ses questions. Chacun a exprimé, sans qu’aucun doute ne soit possible, la position officielle du pays au nom duquel il s’exprimait. Beaucoup de chiffres, beaucoup de déclarations d’intention, parfois des questions éludées, mais l’auditoire a pu lire entre les mots. Moussa Joseph Mara a reconnu «le rôle historique de l’intervention Serval que les Maliens n’oublieront jamais». Il a tenu à préciser que des zones d’ombre et des ambiguïtés ont entouré la libération de Kidal, en 2013,  puisque «l’armée malienne a été empêchée d’accompagner les forces françaises». Le PM a comparé ces difficultés à celles «rencontrées en amitié ou amour», et insisté sur le fait que le Mali veut «collaborer avec la France, mais dans la franchise, et qu’il faut en parler pour lever ces incompréhensions». Quand André Bourgeot s’est levé pour demander au PM s’il confirmait l’annonce, faite par RFI, de la tenue d’une réunion, organisée en septembre à Kidal, entre la Minusma, les militaires français et ceux du MNLA, pour aller à la chasse aux groupes armés narco-djihadistes à moto, Moussa Joseph Mara a confirmé, et reconnu que «cette réunion n’était que l’illustration d’une réalité. Par exemple, les groupes armés circulent partout, dans le Nord, avec des ordres de mission, qu’ils présentent à la Minusma ou à Barkhane, qui les laissent alors passer. Le fait qu’ils soient signataires du cessez-le-feu leur donne une légitimité, qui fait qu’on ne les attaque pas, qu’on ne les arrête pas».

Dans le public, beaucoup se sont interrogés. Pourquoi le PM n’était-il pas allé plus loin dans sa réponse. Pourquoi n’avait-il pas dénoncé la tenue de cette réunion qui écartait clairement le Mali, et attribuait un rôle de partenaire au groupe indépendantiste dans la lutte contre le terrorisme sur le territoire malien ? Pourquoi le PM n’avait-il pas condamné les forces internationales qui octroient des facilités aux groupes armés ? De là à penser que qui ne dit mot consent, il n’y a qu’un pas.  Moussa Joseph Mara a été plus clair quand Moussa Ag Acharatoumane, chargé de communication du Mnla, présent dans l’hémicycle, lui a demandé pourquoi le Mali tolérait la création de groupes d’auto-défense comme le GATIA. Il lui a rappelé sans sourciller que ce groupe est principalement composé d’une communauté qui, depuis mai, est victime d’attaques meurtrières répétées de leur part. Prenant l’exemple de Tabankort, dans la région de Gao, le PM a légitimé la création des groupes d’auto-défense qui défendent leur territoire face aux attaques du Mnla pour s’y installer. Il a précisé que cela était également dû au fait que l’armée malienne ne pouvait pas protéger les populations lors de ces assauts, puisque, depuis mai, elle n’a plus le droit de sortir autrement qu’accompagnée par la Minusma. Il a complété le tableau en rappelant que, malgré la présence des forces internationales, quand l’aide humanitaire arrive à Kidal, c’est le Mnla qui décide qui en bénéficiera, et qui n’aura rien.

Chacun a pu se forger sa propre opinion !

Le député UDI du Tarn, Philippe Folliot, a longuement expliqué que la France a certes reçu un soutien moral sans faille pour chacune de ses interventions militaires, mais que très peu de contributions en forces, en matériel et en financement lui ont été allouées par ses partenaires européens, alors que la lutte contre le terrorisme est l’affaire de tous. Gwendal Rouillard, député PS du Morbihan, et par ailleurs, co-auteur du rapport «France, Europe, Afrique pour un partenariat de sécurité et de développement», paru en juillet dernier, a reprécisé que, dans le cadre de la force Barkhane, «aujourd’hui, la France a 3000 hommes dans la bande sahélo-saharienne, dont le poste de commandement se trouve dorénavant à Ndjamena au Tchad». Il a ajouté que «le pôle renseignements se trouve à Niamey au Niger, le pôle logistique et opérationnel à Gao où 1000 hommes restent stationnés, que la France a des bases opérationnelles avancées à Abidjan (Côte d’ivoire) et à Djibouti, et des pôles de coopération à Dakar (Sénégal) et Libreville (Gabon). La France a aussi des bases avancées temporaires à Tessalit (Mali) et à Arlit (Niger). Ce qui veut dire que la France n’a pas quitté le Mali, encore moins le septentrion, contrairement à ce que beaucoup prétendent». Pour expliquer qui fait quoi dans la région, il a souligné que «la feuille de route de la France est la lutte contre le terrorisme, et que la stabilisation du Mali revient aux 9000 hommes de la Minusma. La résurgence des groupes djihadistes à l’heure actuelle réinterroge le dispositif de la mission onusienne, question qui est actuellement au cœur des interrogations à l’ONU».

Ces explications lèveront-elles toutes les interrogations que se posent les Maliens ?

Moussa Joseph Mara ne pouvait pas parler du Mali sans aborder les négociations pour la paix, en cours à Alger depuis juillet. «Les accords de 1991 et 2006 ont été signés entre le chef d’Etat, l’armée et les groupes rebelles, en l’absence du gouvernement. C’était à chaque fois plutôt des accords de cessez-le-feu, qui ne traitaient pas de politique, quoique le Pacte national soit allé un peu plus dans le détail. Cette fois-ci, les questions institutionnelles, de gouvernance, de défense et de sécurité, de réconciliation et les questions de développement sont aussi au cœur des débats. Le 17 octobre, les nombreux médiateurs présenteront leur synthèse des 2 premiers rounds. D’ici là, nous espérons qu’ils auront joué leur rôle pour que la reprise se fasse correctement. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut pas continuer à gérer le territoire comme cela a été fait ces dernières 54 années. Il faut donner plus de pouvoir et de ressources en termes de services, et de ressources humaines et financières, pour que les communes puissent impulser leur propre développement. La question reste quel nom donner à ce surcroît de pouvoir ? Autonomie, fédéralisme, décentralisation poussée ? C’est le contenu qui est important, rien d’autre.  Le gouvernement est prêt à faire tous les efforts possibles, mais cela devra se faire dans le respect des 4 piliers du pays, l’intégrité territoriale, le caractère républicain de l’Etat, l’unicité de la nation et la laïcité. L’armée devra demeurer une armée nationale multi-ethnique. Un Malinké pourra commander à Kidal, un Touareg pourra commander à Kayes ou Sikasso, comme cela a toujours été le cas au Mali. Dans le processus de paix actuel, l’important est de distinguer ceux qui ont des ambitions politiques et ceux, plus redoutables, qui n’en ont pas. Le Mali n’occulte pas leur complicité occasionnelle, mais nous faisons le pari de la paix. Si la motivation de ceux qui sont à Alger est le développement de tout le nord, ils accepteront ce que nous leur proposons. Il faudra ensuite les voir à l’œuvre, sans armes, avec leur seule intelligence pour développer le septentrion. Tout le monde vérifiera alors qui est de bonne foi, et qui ne l’est pas. Pour le moment, il est impossible de vérifier si leur irrédentisme ne cache pas plutôt leur volonté de pouvoir poursuivre leurs trafics de drogue et autres. Si nous le constatons ensuite, le Mali et toute la communauté internationale en tireront les conclusions». Ce soir-là, les groupes armés indépendantistes ont été appelés, à plusieurs reprises, groupes à motivation politique, ce qui n’est pas anodin. Cela ne leur donne-t-il pas un poids supplémentaire dont ils sauront user lors du 3ème round des négociations ?

Françoise WASSERVOGEL

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