Essai – les mines invisibles : ce qui ronge l’amé du Mali : « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, et la haine conduit à la violence. Voilà l’équation. », Averroès.

La tentation serait grande d’expliquer la crise malienne par des éléments visibles : les groupes armés, les ingérences étrangères, les rébellions récurrentes, la pauvreté endémique, ou l’instabilité institutionnelle.

20 Oct 2025 - 13:33
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Essai – les mines invisibles : ce qui ronge l’amé du Mali :   « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, et la haine conduit à la violence. Voilà l’équation. », Averroès.

Ces réalités sont certes indiscutables. Mais elles ne forment que la partie émergée d’un iceberg bien plus vaste et insidieux. La véritable crise qui secoue le Mali est d’abord une crise de pensée, une défaite intellectuelle, une résignation collective face à trois maux structurels et durables : l’ignorance, les superstitions et le fatalisme (voir Konaté, Des mines « antinational » à l’origine de la crise malienne, 2023, 94 pages).

Ce ne sont pas là des pathologies typiquement maliennes. Elles ont traversé l’histoire de tous les peuples. L’Europe elle-même, avant d’asseoir ses États modernes, a connu de longs siècles d’obscurantisme, marqués par le dogme religieux, l’exclusivisme du savoir, et la soumission aveugle à un ordre prétendument naturel. Des siècles de violence, de guerres civiles, de persécutions, de pauvreté chronique — jusqu’au jour où une rupture a eu lieu : non pas une révolution politique immédiate, mais une révolte du savoir, un soulèvement des consciences contre l’ignorance imposée.

Ce moment charnière a vu émerger des penseurs, des savants, des humanistes. Il a donné naissance à un projet politique fondé sur la raison, la science, la tolérance et la dignité humaine. C’est en brisant l’interdiction du libre-arbitre, en s’ouvrant à la critique, en démocratisant la connaissance, que l’Europe est progressivement sortie de l’ombre. Non sans heurts. Non sans rechutes. Mais avec une direction, une vision, un horizon.

L’héritage colonial et le piège du mimétisme

En Afrique, cette révolution du savoir n’a pas suivi le même chemin. Ce que les puissances coloniales combattaient chez elles, elles l’ont souvent semé dans leurs colonies. Là où elles brisaient les dogmes chez elles, elles en construisaient d’autres ailleurs : un savoir colonial, hiérarchisé, racialisé, où la science servait la domination et l’ignorance des masses était jugée fonctionnelle.

À l’indépendance, au lieu de décoloniser profondément les structures mentales, les élites africaines ont souvent reproduit les mécanismes de pouvoir et de contrôle appris sous le joug colonial. L’école est restée verticale et distante. Le savoir n’a pas été rendu à la société. La pensée critique n’a pas été encouragée. Et, pire encore, l’ignorance a parfois été organisée, entretenue, voire manipulée pour servir des intérêts politiques.

C’est ainsi que l’on a vu se répandre, dans de nombreux États africains, un pouvoir qui ne gouverne plus au nom d’une vision, mais au nom d’une habitude. Un pouvoir qui ne pense pas, qui réagit. Un pouvoir qui redoute l’intelligence, qui méprise le débat, qui instrumentalise la religion et déforme l’histoire. En un mot : un pouvoir qui cède au fatalisme.

Le Mali, entre résignation d’en haut et ignorance d’en bas

Le Mali est l’un des exemples les plus frappants de cette impasse. Depuis la crise de 2012, le pays est plongé dans une spirale de désagrégation politique, sécuritaire et institutionnelle. Les États se succèdent, les Constitutions se contredisent, les accords de paix s’enchaînent, les acteurs changent… mais les logiques de fond, elles, demeurent.

Le peuple malien n’est pas en cause. C’est la relation entre les gouvernants et le savoir qui pose le plus problème. Depuis fort longtemps, les élites n’ont jamais vraiment investi dans une culture politique de masse, dans l’éducation populaire, dans la formation de citoyens critiques et éclairés. L’université malienne, autrefois de grandes Ecoles moteur d’idées, ou devrais-je dire mer de courants de pensée, s’est appauvrie. Les chercheurs sont marginalisés. La justice est contestée. La parole est étouffée ou manipulée.

Dans un tel contexte, l’ignorance devient un outil de contrôle, et le fatalisme une stratégie d’adaptation collective. Des gouvernants se réfugient derrière le discours de la souveraineté, tout en sous-traitant des pans de la sécurité à des puissances étrangères ou à des groupes de sécurité mercantile. Les populations, privées de repères, oscillent entre résignation et colère. Et le pays tout entier s’enlise.

Une souveraineté sans pensée est une coquille vide

On parle beaucoup, depuis quelques années, de « souveraineté retrouvée », de « refondation », de « rupture ». Ces termes sont forts. Mais sans une véritable révolution intellectuelle, ils resteront des slogans. On ne bâtit pas un État solide sans institutions intelligentes, sans justice indépendante, sans éducation critique, sans presse libre, sans vision du monde.

Ce n’est pas un hasard si les grandes démocraties, malgré leurs contradictions, ont mis le savoir au cœur de leur édifice. Ce n’est pas un hasard si les dictatures commencent toujours par censurer, réécrire l’histoire, ou contrôler l’école. Le savoir est le seul vrai pouvoir libérateur. Et il n’est pas un luxe. Il est une nécessité vitale.

Pour sortir du piège : penser, encore et encore

Le Mali n’a pas besoin de sauveurs. Peut-être, si. Il a besoin de penseurs. De chercheurs. De pédagogues. De citoyens formés. Il a besoin de retrouver une relation saine au savoir. Cela suppose :

  • Une école qui ne se contente pas d’enseigner, mais qui éduque et forme à penser.
  • Une justice qui ne soit pas un instrument, mais une colonne vertébrale.
  • Une élite qui ne gouverne pas par la ruse, mais par la vision.
  • Une société qui ne se résigne pas, mais qui interroge, qui discute, qui conteste.

Car le vrai patriotisme commence par le refus de l’ignorance, et la vraie souveraineté commence dans l’esprit. Tant que le pouvoir restera déconnecté de l’intelligence, et tant que le savoir restera captif, aucune réforme ne tiendra. Aucune paix ne durera. Aucun État ne prospérera.

Il est temps de désamorcer les mines antinationales que sont l’ignorance cultivée, les superstitions exploitées, et le fatalisme organisé. Ce n’est pas seulement un impératif politique. C’est une exigence de survie. Pour le Mali. Et pour toute l’Afrique.

Par Dr. Mahamadou KONATE

Centre Kurukanfuga-BGCP & BEC-DK

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Commentaires (6)

User
kan
kan 12 mois
Fanga quand tu écris du Emanuel todd tâche d'en dire toute la vérité, pas uniquement celle qui sert tes arguments du moment ........
Kinguiranke
Kinguiranke 12 mois
@sanagre tu ne sais pas que le monde Occidental a vole du Grand Sud a travers le commerce triangulaire, la colonisation et le neo-colonisation pour construire Paris, Washington DC, Berlin, Lyon, Geneve, Boston, Point-a-Pitre, Rome, Madrid, New York, Bruxelles, Amsterdam, etc.... Souviens-toi de ce que Meloni d'Italie a dit a Emmanuel Macron sur les causes profondes de l'immigration: l'exploitation sans merci de l'Afrique par le Monde Occidental! Je sais que Meloni est une femme intelligent et toi sangare tu as un QI d'une punaise de Paris!
sangare
sangare 12 mois
Fanga C'est le MONDE OCCIDENTAL qui lutte contre l'immigration, pas l'autre monde qu'on appelle le GRAND SUD. POURQUOI? Sans doute qu'on vit mieux en OCCIDENT que nul autre pareil dans le monde. C'est la CONSÉQUENCE DU REFUS DE L'IGNORANCE adoptée dans le monde du GRAND SUD.
Fanga
Fanga 12 mois
"Dans un tel contexte, l’ignorance devient un outil de contrôle, et le fatalisme une stratégie d’adaptation collective. Des gouvernants se réfugient derrière le discours de la souveraineté, tout en sous-traitant des pans de la sécurité à des puissances étrangères ou à des groupes de sécurité mercantile. Les populations, privées de repères, oscillent entre résignation et colère. Et le pays tout entier s’enlise." / Mahamadou KONATE, c'est aussi toi qui "sous-traites" des pans entiers de tes analyses à l'Occident et à l'Orient. Tu idéalises à l'excès les Occidentaux que tu sembles mal connaître. Ces gens ne se sont pas développés, comme tu le soutiens ici, après des "siècles de violence, de guerres civiles, de persécutions, de pauvreté chronique", par une soudaine "rupture" ou une "révolte du savoir" ou un "soulèvement des consciences contre l’ignorance imposée". Ça, c'est ce qu'on nous a faussement appris à l'école malienne depuis l'occupation coloniale. C'est pourquoi d'ailleurs le gouvernement du Mali a pris la sage décision d'arrêter l'enseignement de la "révolution française" et d'autres programmes bidons. Les Occidentaux n'ont jamais cessé d'être des ignorants et des "barbares" comme les a qualifiés Nicolas Sarkozy. On leur doit les pires guerres civiles et mondiales de l'histoire de l'humanité qui ont fait des dizaines de millions de morts. Ces Occidentaux éclairés par la "lumière" de la raison et de la science, il y a à peine quelques décennies, ont fait brûler dans des fours à gaz des millions d'êtres humains, des civils, pour des considérations raciales. Ils ont saccagé l'Afrique et massacré des millions d'Africains pendant la période de l'esclavage et de la colonisation. Et, comme on le sait tous, ils continuent de nos jours leurs guerres partout sur la planète pour conquérir, dominer et exploiter les autres peuples. Il faut donc être très prudent lorsqu'on parle du progrès en Occident et qu'on veut ériger les Occidentaux en modèles pour les Africains. / Pour que l'Afrique se développe comme les autres continents, les Africains doivent prendre en mains les affaires de leurs pays, puis faire cesser les ingérences étrangères occidentales et orientales de nature économique, politique, culturelle et cultuelle. Ils doivent revenir ensuite à leurs propres langues, cultures et civilisation africaines. Revenir à sa propre culture et civilisation, c'est aussi faire un usage "intelligent" ou modéré des religions et des langues élaborées hors du continent africain. Il faudrait africaniser les religions importées, les traduire et les pratiquer dans nos langues et cultures africaines. / C'est dans cette question culturelle et cultuelle que réside actuellement le principal facteur de blocage de l'Afrique. Il est à mon avis impossible de se développer en Afrique à la fois avec la langue et la religion des Occidentaux et des Orientaux, sans les africaniser et les traduire dans nos cultures et langues africaines. / Si on revient aux Occidentaux, ils se sont rapidement développés par deux choses principales qui ne sont pas analysées dans l'article de Mahamadou Konaté. D'abord, on sait tous ça, par l'esclavage, la colonisation et l'exploitation abusive et inhumaine des Africains durant près de 5 siècles. Ensuite, par la réforme chrétienne du protestantisme. Ce sont les protestants qui ont développé le capitalisme et l'Occident modernes. Ils ont pu faire cela en revenant aux langues et cultures nationales et en alphabétisant dans les langues nationales très tôt et un en temps record presque l'ensemble de la population du "monde protestant". Les protestants sont jusqu'à aujourd'hui plus instruits et avancés socialement que les pratiquants des autres cultes en Occident. Parce qu'ils ont cassé les structures intermédiaires qui les liaient inutilement à d'autres, souvent situés dans des pays étrangers. Il faut lire l'ouvrage du sociologue allemand Max Weber intitulé "L'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme". / A mon avis, il est impossible de faire une analyse sérieuse du retard actuel de l'Afrique en matière d'instruction, de science, d'économie et de politique sans développer la question des religions, des langues et des cultures importées de l'étranger au détriment du fond africain typique et originel. Ce qu'on reproche à nos politiciens maliens et africains pour expliquer notre retard, on pourrait le reprocher aussi à une partie de nos religieux et de nos hommes de culture toujours tournés vers l'Est et l'Ouest. / Moi, à choisir une seule chose parmi la masse des problèmes à résoudre par les dirigeants actuels de l'AES, ça sera sans hésiter la question linguistique. Choisir dans l'AES trois langues africaines et alphabétiser rapidement et massivement les citoyens pour faire mieux pénétrer la culture et la science. Chacun sera libre ensuite d'ajouter à la maîtrise orale et écrite d'une langue principale africaine une autre langue d'origine étrangère (anglais, arabe, chinois, espagnol, français, etc.).
T.Sankara
T.Sankara 12 mois
LA VERITE, RIEN QUE LA VERITE !
Citoyen malien
Citoyen malien 12 mois
On attend instamment les insultes de Kingui …
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